Homo exoticus: inceste universitaire bancal

S’il y a bien un sujet qui intéresse Minorités, c’est comment les minorités ethniques sont vues et discriminées par la majorité blanche. Et pour les gays, le traitement des gays arabes et noirs par la majorité gay « blanche » est un champ qui mérite d’être étudié car il est essentiel d’analyser comment la minorité LGBT traite ses minorités. C’est pourquoi le livre « Homo Exoticus » provoque une telle déception. Une conclusion parfaite. Mais la démonstration du livre est à côté de la plaque.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 03 octobre 2010

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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S’il y a bien un sujet qui intéresse Minorités, c’est comment les minorités ethniques sont vues et discriminées par la majorité blanche. Et pour les gays, le traitement des gays arabes et noirs par la majorité gay « blanche » est un champ qui mérite d’être étudié car il est essentiel d’analyser comment la minorité LGBT traite ses minorités. C’est pourquoi le livre « Homo Exoticus » provoque une telle déception. Une conclusion parfaite. Mais la démonstration du livre est à côté de la plaque.

C

e qui me saute aux yeux quand je vois de tels livres universitaires, c’est leur système d’exclusion. Le livre  de Maxime Cervulle et Nick Rees-Roberts, sous titré « Race, classe et critique queer » décrit le fonctionnement de l’homonormalité (en gros, le mouvement gay est phagocité par des concepts bourgeois blancs qui sont réservés aux riches, de telle façon que le concept du coming out, par exemple, ne peut être appliqué aux Africains parce que ceux-ci ne disposent pas de placards, je vous jure), mais tout le livre utilise des références qui n’appartiennent, précisément qu’aux queers studies des folles blanches de l’EHESS. Jamais de ma vie, je n’ai critiqué un livre parce que sa Bibliographie ne comportait aucune des personnes que je considère importantes dans le domaine gay que je connais bien.

Mais je commence à en avoir marre du milieu universitaire gay qui ne prend pas en compte le travail des non-chercheurs. On s’est assez battu contre ce phénomène dans la recherche thérapeutique contre le sida pour l’accepter sans rien dire dans les sciences sociales. Sur le sujet des minorités ethniques, sur l’utilisation des arabes ou des noirs dans le porno, le cinéma, la musique et la danse par la culture blanche mondiale, nous n’avons pas cessé d’écrire là-dessus. Je ne suis pas là pour défendre Têtu (j’ai été licencié du magazine il y a deux ans), mais le fait de me plonger récemment dans les archives du magazine me rappelle à quel point Têtu a publié énormément d’articles spécifiquement sur ces questions. Est-ce que tous ces reportages et enquêtes ne valent rien parce qu’ils ont été écrits par des gays et des lesbiennes qui sont juste des journalistes ? Est-ce que la presse gay n’a aucune valeur alors que la presse généraliste est systématiquement choisie comme référence dans cet ouvrage ? Mieux : entre une référence de média gay lu par plus de 150.000 personnes au sommet de ses chiffres de publication et une référence trouvée dans un livre lu par personne, les chercheurs en sociologie doivent-ils toujours privilégier leur clan ? Pour dénoncer le racisme de la culture gay blanche, faut-il encourager le point de vue d’universitaires blancs encore plus fermés sur eux-mêmes, avec des références choisies dans leur monde ?

 

Je veux dire, pas un seul texte de Minorités ? De tous les médias gays modernes, Têtu est le seul qui se soit emparé du porno, non pas uniquement comme fer de lance commercial (car, dans ce cas, il y a de nombreuses opportunités qui n’ont pas été saisies), mais comme un véritable sujet culturel et politique. Il n’y a tout simplement pas d’autre média gay généraliste au monde qui ait autant écrit sur le porno, et le porno ethnique en particulier. Comme ce livre utilise cet angle de recherche comme moteur central de son équation pornographie gay ethnique = pornographie postcoloniale, je me demande comment on peut ainsi gommer un telle banque de données. Pareil pour la photographie masculine. Pareil pour le cinéma gay.

 

 

Ever heard of the internet?

 

De même, le débat présenté dans ce livre semble bloqué au milieu des années 2000. Je n‘ai aucun problème dans le fait d’utiliser des référence datant de 1985 mais, quand même, comment peut-on établir la moindre analyse sur les minorités, les arabes et les noirs en France, sans aborder la vitesse avec laquelle ces sous-cultures se développent via Internet ? Internet semble presque absent de ce livre alors que c’est le média n°1 de ces minorités. Si les auteurs ont raison quand ils insistent sur le fait que « la pornographie est devenue LE genre cinématographique populaire par excellence », comment rater son développement exponentiel sur Internet ? Non, la pornographie de 1985 n’a rien à voir avec la pornographie de 2010. Celle d’aujourd’hui, c’est Tumblr, c’est Rome Is Burning, ce sont des gosses noirs qui se montrent en tant que noirs. C’est là que ces minorités créent leur propre représentation, hors du poids de leur passé ou des ségrégations qu’ils subissent.

 

Ce livre prend pour coeur de recherche ce qui se passe dans le cinéma gay et la pornographie. Je crois qu’il devient insoutenable de considérer que les sites pornographiques ethniques sont la marque d’une culture blanche postcoloniale quand la majorité de ces sites sont nourris par les arabes et les noirs eux-mêmes. Je suis évidemment d’accord pour accepter l’idée que les arabes et les noirs gays subissent le poids du colonialisme, particulièrement en France. Gays ou hétéros, femmes ou hommes, blancs ou pas, nous subissons ce poids.  Mais n'avons-nous pas tendance à vouloir aussi s'approprier l'évolution des autres? C’est exactement ce que nous avons soulevé au sujet de l’affaire Caster Semenya, quand les médias sud-africains se sont soulevés contre les médias européens : "Qui êtes-vous pour juger de l'apparence d'une femme africaine?". Ne devrait-on pas parler tout simplement de racisme ? Il suffit de mettre un noir en couverture d'un magazine gay pour qu'il se vende moins. Il suffit même de mettre une photo d'un noir ou d'un arabe sur son mur de Facebook pour récolter moins de "I Like". Pour moi, l’absence de vraie mixité dans la communauté LGBT française est le résultat du racisme, point à la ligne. Je trouve par exemple très factice de se focaliser dans "Homo Exoticus" sur la seule question de "l'exotisme" des arabes. Ne peut-on pas dire souvent la même chose des noirs? Ils vivent bien ensemble, ils sortent dans les mêmes clubs comme BBB, ils manifestent souvent ensemble. Ils sont harcelés par la société de la même manière.

 

 

Postcolonialisme ou racisme?

 

Premier exemple. Si l’on veut expliquer la sexualité postcoloniale, c’est un peu facile de prendre l’exemple de Jean-Daniel Cadinot, non ? Ce réalisateur de porno est né en 1944. Forcément, il a représenté une sexualité ancrée dans les années 70, avec les arabes et les jeunes noirs des tapins. Ses films tournés au Maghreb sont connus dans le monde entier. Mais aujourd’hui, Cadinot est décédé et n’a plus aucun ancrage dans la sexualité réelle, c’est une marque, un voyage dans le temps de l’érotisme interracial imaginaire. Consacrer sept pages sur Cadinot au centre d’un livre relativement mince de 140 pages, c’est comme si je vous expliquais la blackisation du Billboard 100 avec une description du « There But For The Grace Of God Go I » de Machine. Intéressant, juste, mais totalement démodé.

 

Quand on arrive au réalisateur Jean-Noël René Clair, on comprend que les auteurs n’ont pas vraiment pigé la démarche de ce réalisateur porno français. Oui, tout ce qu’ils disent est vrai sur l’apparence superficielle de ses films. Mais JNRC ne filme pas que des noirs et des arabes, il filme les français et les turcs exactement de la même manière. Il n’y a pas de spécificité arabe dans les films de JNRC et non, le sujet arabe n’est qu’une fraction de sa longue filmographie (à peu près 30 DVD). Pour les auteurs, comme la grande majorité des modèles de JNRC sont hétéros dans des films gays, il ne peut pas y avoir de plaisir.

Pour des spécialistes du queer et du genre, c’est mal connaître la perméabilité de la sexualité d’aujourd’hui. Le nombre de scènes est incalculable où les acteurs, hétéros ou non, sont submergés de plaisir, au stade de produire des orgasmes orageux qui sont la signature des films de JNRC. Précisément, ce réalisateur révèle à ces acteurs un plaisir qu’ils n’avaient jamais imaginé. Au lieu de les résumer à un rôle et à une image, il les attire vers un domaine où les gays découvrent des aspects de la sexualité hétéro qu’ils ne connaissaient pas et vice versa. C’est un lien direct entre la sexualité gay et la sexualité hétéro. Au lieu de cloisonner, JNRC ouvre. En fait, pour bien comprendre JNRC, il aurait suffit d’envoyer un mail à Laurent Rigoulet de Libération pour lui demander ce qu’il en pense. Ou citer le chapitre 2 de Cheikh. Peut-être que cette source ne serait passez « académique ? »

 

Sur Citébeur, les auteurs ne peuvent effectivement se tromper puisque les films de ce studio sont tels qu’ils sont décrits: des vitrines au premier degré de la banlieue fantasmée et redoutée. Pour les universitaires gays, déconstruire la violence des films de Stéphane Chibikh de Citébeur est un délice de la prose. Il est évident que Citébeur est énormément critiqué dans la communauté gay comme l’axe principal du mal pour les gays ethniques: scènes de cul dans des parkings souterrains, simulacres de « tournante », érotisme de la frappette et de la racaille, c’est la version française du chav anglais. Citébeur est accusé de tous les maux, mais c’est le studio français qui a le plus de succès, chez les gays blancs ou chez les beurs. Citébeur, c’est donc le studio que tout le monde aime détester, même si tout le monde possède un (ou plusieurs) DVDs chez soi.

Il faut même pousser la franchise sexuelle plus loin: est-ce que les auteurs du livre ont été excités par les nombreux films de Citébeur cités dans leur ouvrage ? Demander leur avis à des journalistes des Inrocks qui parlent de ces films avec une touche de mépris est encore plus révélateur. Ne sont-ils pas les mêmes qui demandent ces DVDs à Citébeur ? Tout ceci me rappelle la phrase définitive que m’avait sortie Paul Vecchiali sur les réalisateurs gays de sa génération: « Oh tu sais, ils font des films de merde pour s’assurer qu’ils auront assez d’argent pour se payer tous les tapins qu’ils voudront quand ils auront 70 ans ». Une phrase qui résume beaucoup la qualité du cinéma d’auteur gay en France. C’est du Banier et compagnie.

 

 

La France est une île

 

Ce qui est le plus grave dans ce chapitre sur la pornographie française qui est véritable au cœur du livre, c’est qu’il n’est jamais fait de parallèle avec ce qui se passe à l’étranger, dans tous les pays où une telle production n’a absolument rien à voir avec l’universalisme français. Là s’effondre une grande partie de la charpente du livre. La production érotique noire actuelle aux USA serait-elle la conséquence du post esclavagisme ? Non. C’est très irritant de voir sans arrêt cette idée selon laquelle les studios pornos dirigés par des noirs ne pourraient être le résultat d’un érotisme qui leur sserait propre, hors du consumérisme blanc. C'est une manière de tout ramener à soi. C'est peut-être là une autre preuve de l'eurocentrisme.

 

Pour moi, le chapitre 3 est une suite de gags sans fin. Quand on cherche à décortiquer la place du garçon arabe dans les films des réalisateurs les plus embarrassants de l’hexagone (de Gaël Morel à Christophe Honoré), c’est du bonheur pur et simple. Vous voulez une analyse sérieuse du « Clan » de Gaël Morel ? No you don’t. C’est comme si un jardinier faisait exprès de mettre sa main dans un massif d’orties. Ça fait mal et ça sert à rien. Et après on passe à Ozon. Super. Encore 15 pages sur Lifshitch. On croit mourir.

 

Le chapitre 4 nous replonge, encore une fois, dans un récapitulatif de la pensée queer. Comme si on nous avait pas assez raconté ce voyage méandreux, nous voilà repartis pour un historique qui a déjà écrit dans 100 livres queers avec des références datant de 1980, puis 1985, puis 1999, puis 2004, puis 1998 again (on a oublié de citer «  Is The Rectum a Grave », merde) et on arrive aux liens entre homosexualité blanche et consumérisme. Croyez-le ou pas, au lieu de nous parler de ce qui se passe sur Internet et la géolocalisation de la drague et de la consommation du cul, on a droit à des pages et des pages sur le marxisme. On dirait un exposé d’école qui a été copié et inséré dans le livre tel quel pour lui donner du volume.

 

La fin de ce chapitre nous offre le genre d’analyse que l’on attendait depuis le début du livre, avec des exemples modernes tels que Touffic et son travail sur le genre et l’identité arabe, et le point de vue des arabes en tant qu’objets de convoitise et de rejet dans le Marais. On s’approche enfin d’une critique de ce qui se passe dans la société actuelle, mais c’est trop tard car le livre se termine. On aurait aimé voir une analyse des séparations  et des murs construits dans la communauté gay actuelle. Si vous êtes un blanc et que vous exprimez un désir pour un homme noir ou arabe, c’est mal parti. Si vous êtes un arabe ou un noir et que nous exprimez un désir pour un homme blanc, vous n'êtes pas arrivé non plus. Et ne parlons pas des pakistanais ou des asiatiques.

Si la race est perçue comme « la plus sensible, la plus dangereuse et la plus excitante des catégories hiérarchiques », et je suis à 100% d’accord avec ça, alors ce constat ne doit pas arriver en fin de livre, mais bien au début, car c’est là le centre de la discussion. C’est là où nous avons tant besoin d’un avis académique, qui nous donne des pistes pour crever cet abcès chez les gays, en comparant ce qui se passe dans d’autres pays, puisque nous savons que la France, dans ce domaine, est particulièrement en retard à cause de son concept universaliste.

 

Pour moi, ce livre est une déception. Avec un sujet pareil, j'étais heureux à l'avance. Je connais Nick Rees-Roberts depuis plus de 10 ans. Il est passé par Act Up, je l’ai encouragé, j’ai toujours été attentionné à son égard, j’ai attendu patiemment qu’il produise quelque chose de beau et de profond. Les vieux de ma génération ont attendu longtemps que les jeunes sociologues et universitaires gays s’engagent, s’exposent. Qu’ils sortent du domaine de l’observation pour dire des choses que seul le savoir académique a le pouvoir d’exprimer avec assurance. Par exemple, qui oserait sortir aujourd'hui un titre de livre aussi osé que, justement, "Le Rectum est-il une tombe?" de Leo Bersani? À la place, on a "Homo Exoticus" qui ressemble, c'est ironique, à un titre de film de Cadinot. Bien sûr, ces chercheurs ont leur carrières à protéger. Et c’est aussi la crise, pour eux aussi. Mais ils sont supposés représenter un relais de recherche qui aurait plus de poids précisément parce qu’il proviendrait d’hommes de 30 ans, qui ont tout compris, qui ont passé des années à observer, à prendre des notes, à analyser ce qui se passe autour d’eux. Nous leur ouvrons la porte, espérant une bonne nouvelle. Et on voit qu’ils se mettent à écrire des articles ridicules dans la presse gay généraliste ou qu’ils publient des livres qui auraient du sortir en 2000. « Homo Exoticus » en 2000, ce serait un milestone. En 2010, c’est juste 150 pages de sloppy work. C’est flemmard. Cela ressemble à du EHESS pur jus. Ça reste dans un petit monde autocentré. Et le pire: un livre sur les arabes et les noirs que les arabes et les noirs ne liront jamais.

 

 

La conclusion du livre rassemble tous les constats partagés par Minorités. Nous pourrions publier cette conclusion telle quelle, sans éditing. Dans son style et dans sa dénonciation de l’échec républicain, de la subordination du milieu associatif LGBT au dogme de « Ni putes Ni soumises », dans sa « colour-blindness » universilatiste qui encourage la « blanchité » de la culture homosexuelle, dans son attaque de l'esprit communautaire, dans l'instrumentalisation de la communauté gay contre la "menace" de l'Islam en Occident, dans le banalisation idiote de la lutte contre l'homophobie. C'est parfait, nickel.

 

Mais une conclusion courageuse et juste ne fait pas un livre. 


Didier Lestrade

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