Planifier l'espace batave: polders, canaux et cubes

Il commence à y avoir des discussions sur l’enlaidissement des paysages français, envahis par des zones pavillonnaires ringardes et des zones commerciales bon marché, laides et déprimantes. Il était temps. Comme on cite souvent les Pays-Bas comme un modèle à suivre, et qu’effectivement le pays est assez beau malgré l’absence de nature authentique ou de troisième dimension (l’horizon dépasse rarement une centaine de mètres), j’ai voulu en savoir plus. 

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Samedi 02 octobre 2010

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Il commence à y avoir des discussions sur l’enlaidissement des paysages français, envahis par des zones pavillonnaires ringardes et des zones commerciales bon marché, laides et déprimantes. Il était temps. Comme on cite souvent les Pays-Bas comme un modèle à suivre, et qu’effectivement le pays est assez beau malgré l’absence de nature authentique ou de troisième dimension (l’horizon dépasse rarement une centaine de mètres), j’ai voulu en savoir plus. 

A

près avoir demandé à gauche et à droite à qui je pouvais bien parler de planification spaciale, j'ai réussi à trouver la perle rare. J'ai donc enfourché mon vélo, ai pris le bac pour traverser la rivière IJ et suis allé interroger Peter Paul Witsen de Westerlengte dans la zone techno-industrielle d’Amsterdam Noord. Il est le spécialiste de ce qu’on appelle ici la planologie, l’art de planifier l’espace. De son bureau on peut voir la rivière et la Zone portuaire orientale (Oostelijke Havengebied) près de la gare, une collection d'îles et de presqu'îles avec de choses ultra-cubiques très populaires parmi l'élite amstellodamoise thunée.

 

Les paysages néerlandais sont, en comparaison avec la France et la Belgique, plutôt maîtrisés...

 

Oui enfin, ça dépend de ce à quoi on est habitué. Ici, où il y a une tradition de maîtrise très stricte de l’espace, tout le monde se plaint que ça devient moche, et surtout qu’on a perdu le contrôle.

 

 

Racontez-nous cette tradition...

 

Depuis le 14e siècle, les endroits trop humides pour qu’on puisse y construire des maisons ont été poldérisés et transformés en champs. Au 17e siècle, grâce aux progrès techniques (dont les moulins à vent), nous avons asséché un lac intérieur, le Beemster, qui était très dangereux et qui envahissait régulièrement les villages alentour. Le Beemster a permis de créer un paysage nouveau basé sur les idées de rationalité et d’harmonie issues de la Renaissance, avec toujours l’idée que la nature est encore plus belle quand elle est au service de l’humanité. Vous avez vos jardins à la française, nous avons le Beemster. 

Quand on regarde une carte, on voit que c’est un mélange de New York et d’autre chose. En fait, les proportions entre les différents canaux et les terrains sont basés sur le nombre d’or. 

 

 

Des Grands travaux privés mêlant

profits personnels et intérêt général

 

Un des Grands travaux avant la lettre?

 

Ce qui est intéressant si on compare le Beemster aux Grands travaux en France, c’est que la décision a été prise par les marchands d’Amsterdam, avec l’accord des autorités, sachant que la frontière entre riche marchand et homme politique était, comme aujourd’hui, parfois un peu poreuse. L’idée était que les investissements privés étaient au service du bien-être de tous, puisque cela allait sécuriser les villages alentour et surtout fournir de nouvelles terres cultivables. Les marchands en ont profité pour se réserver des lopins de terre et y construire des petits palais, bien sûr. Un peu comme ce qui se passe à Doubaï maintenant avec les îles artificielles: un projet privé assez spéculatif avec la bénédiction des autorités. 

 

 

On retrouve cette tradition aujourd’hui?

 

Le système juridique et technique qui permet de gérer l’espace aux Pays-Bas date des années 1960. La loi est assez complexe et ordonne beaucoup de choses sur plusieurs niveaux. Ce qu’il faut comprendre, c’est qu’à l’époque on était en plein remembrement, comme dans le reste de l’Europe d’ailleurs. Comme ici les paysages sont faits à 100% par l’homme, les politiques et les fonctionnaires en ont profité pour réécrire le paysage totalement. On peut décider de la quantité d’eau qu’on garde, son niveau, son débit, donc nous avons creusé de nouveaux canaux pour délimiter les nouvelles parcelles. On a rationalisé le paysage pour l’accorder aux besoins de l’époque, on a déplacé des villages et surtout on a déterminé où étaient les villes et où étaient les campagnes. 

À l’époque, on n’était pas préoccupé par l’idée de patrimoine, qu’il soit urbain ou rural. On était en pleine période productiviste, on cherchait surtout à ce que le paysage réponde aux besoin matériels du pays, point. On était en plein fonctionnalisme, en fait. 

 

 

Pourquoi une telle dichotomie entre la ville et la campagne, alors qu’on n’a pas une telle césure en France, par exemple?

 

En fait, les élites de l’époque paniquaient déjà à l’idée que la ville allait tout submerger. Il y avait assez peu de terrain disponible, et l’urbanisation était vue comme un mouvement incontournable même s’il y avait en même une grande méfiance vis-à-vis de la ville. Ces élites voyaient le pays comme une nation de paysans et de commerçants, pas comme un ensemble de villes avec quelques polders entre elles, comme c'est désormais le cas dans la Randstad. C’est pour ça qu’ils ont pris le parti de faire des villes relativement denses et limiter la superficie qu’elles occupent, pour laisser de la place aux paysans. Quand il a fallu faire de nouvelles villes, elles ont été collées aux villes plus anciennes. Purmerend ou Zoetermeer sont des banlieues typiques de l’époque: denses et collées à Amsterdam et La Haye.

Même ce qu’on appelle les vinexwijken, les nouveaux quartiers sur les polders en périphérie qu’on construit depuis dix ou vingt ans, sont basés sur ce principe: pas de gaspillage de l’espace, et surtout pas d’étalement pour ne pas envahir le peu de campagne qu’on a.

 

 

Et pourquoi ces quartiers sont-ils si homogènes? Même quand ils sont moches, ils restent propres avec une unité architecturale très forte?

 

En fait, il faut comprendre plusieurs choses. La première est que faire sa maison soi-même relève de l’impossible aux Pays-Bas. Tout est cher et compliqué, il faut des ressources financières, logistiques et juridiques assez importantes pour réaliser la maison de ses rêves. Donc la plupart des gens soit emménagent dans quelque chose qui existe déjà, soit dans du neuf construit dans le cadre d’un projet plus large, aussi pour faire baisser les coûts. Dans plusieurs endroits, on a essayé de laisser les gens se débrouiller pour choisir leur architecture, ç’a été un échec. La plupart des gens préfèrent aller à la recherche d’une projet clef-en-main qui leur plaît, c’est moins de travail.

 

Ensuite, les wooncorporaties (les corporations locatives), en charge de construire des logements sociaux, ont un pouvoir immense dans les projets. Elles ont des règles strictes à suivre, mais aussi des ambitions sociales et architecturales, pour maintenir leur réputation, et dans certains cas leur tradition [1].

 

Enfin, il faut comprendre que les règles sont très strictes. Il y a des welstandcommissies (commissions de bien-être), qui ont remplacé les schoonheidscommissies (commissions de beauté) de jadis, vues comme trop élitistes. Ces commissions sont composées de spécialistes reconnus pour leur expertise, et donnent des conseils sur les matériaux, les couleurs, les normes à respecter, l’utilisation de l’espace, etc. Ensuite les échevins (l’équivalent des adjoints au maire) négocient avec les contracteurs ou les corporations locatives, le résultat est présenté au conseil municipal qui va encore négocier certaines choses, comme la hauteur maximum, le choix des matériaux, l’harmonie de l’ensemble, le pourcentage minimum de logements sociaux. Donc il y a tellement de gens qui interviennent, dans le cadre de tellement de règlements, que forcément il y a un énorme contrôle de la qualité de l’espace et des constructions, au-delà des choix architecturaux qu’on peut aimer ou déplorer.

 

 

Une chose qui me frappe, c’est le contraste entre une architecture parfois très audacieuse et moderniste, et l’utilisation qu’en font les gens, avec des rideaux en dentelle avec des dauphins et des nains dans le jardin...

 

Oui, il y a de grosses tensions entre les deux classes du pays. Les élites sont souvent très cultivées et ont une vision assez précise de ce à quoi la ville devrait ressembler, alors que la classe tatouée, le bas peuple, rêve d'autre chose. Au-delà des goûts personnels, il y a une énorme haine des tatoués envers tout ce qui est perçu comme l'autorité, que ce soit comme organisation administrative ou politique (autoriteit) que comme processus de contrôle (gezag). Ils ne se sentent pas du tout inclus dans le processus de création de la ville. Ils ont aussi une conception de l’espace qui est totalement différente. Ils voient leur maison et leur jardin comme un îlot de liberté personnel, et s’isolent du reste de la ville, retranchés derrière des rideaux, des pots de fleurs et des barrières. Ils tournent le dos à la ville pour protéger leur famille. La plupart des communes ne cherchent même plus à contrôler certaines choses comme les barrières des jardins par peur de provoquer des émeutes, tant la haine est grande. On dépasse là le cadre de l’urbanisme, le problème est avant tout social et politique. 

 

 

Oui, on ne va pas parler de Wilders à nouveau. Y a-t-il une réponse à cette résistance?

 

En fait, la réponse est venue du fait que les corporations locatives ont dû fonctionner de façon à répondre au marché afin d’être profitables, et que le gouvernement a rendu le crédit attractif, ce qui a laissé beaucoup de possibilités aux développeurs privés. Au lieu de construire uniquement des choses qui plaisent aux élites, ils se sont mis à faire des choses qui plaisent au peuple, même si c’est moins moderne. Il y a beaucoup de projets qui font du faux-vieux et qui sont très réussis. Il y a beaucoup d’imitations de villages des années 1930, avec des toits pointus et des jolis rebords de fenêtre, mais aussi des faux châteaux-forts qui ont énormément de succès. 

C’est assez étrange de se promener dans ces nouveaux quartiers, avec plusieurs polders occupés par des châteaux forts qui se suivent à l’identique, juste à côté d’un autre polder avec un ensemble de maisons ultramodernes et cubiques. Je trouve que ces dernières années, la qualité de l’ensemble, aussi bien technique qu’architecturale, a beaucoup augmenté. Même les logements sociaux sont plutôt réussis et bien conçus.

 

 

Une structure rouge

le long de l'autoroute

 

Je trouve assez fascinant cette chose folle le long de l’autoroute à hauteur du Leidsche Rijn, à Utrecht, avec cette bulle énorme et ce mur fait de verre et d’une structure rouge. C’est d’une modernité impensable ailleurs pour une simple banlieue, non?

 

Oui c’est un bon exemple d’ambition architecturale pour marquer un territoire. Ici, un quartier tout neuf et ultramoderne le long de l’autoroute. Le mur de protection a été transformé en zone commerciale et en un espace de bureau assez futuriste. Dans ce cas, le projet est la conjonction d’une période d’enthousiasme immobilier et financier (il y a deux ou trois ans), de l’ambition politique de la commune d'Utrecht et de l’égo bien placé de constructeurs et d’hommes d’affaires.

 

 

Pourtant vous avez publié plusieurs documents sur la laideur moderne...

 

En fait, il s’agit de comprendre pourquoi les zones industrielles sont si laides. Il y a maintenant quelques entreprises qui font des efforts, mais la plupart des zones industrielles sont vraiment moches. En fait, comme en France, les communes sont en compétition pour attirer les entreprises avec l’idée d’aider l’emploi. Nous n’avons que 450 communes, qui sont de taille assez importante si on les compare avec les dizaines de milliers de communes françaises, mais le problème est le même. Les communes essayent de ne pas poser trop de problèmes et de ne pas faire peur avec des règles esthétiques. Résultat: les entreprises font plus ou moins ce qu’elles veulent. En gros, un espace assez grand pour travailler, assez de places de parking et que ce soit propre. Elles ne sont pas intéressées par la beauté des lieux.

La réponse à cette laideur est à la fois politique, en faisant en sorte que le communes ne soient pas tentées de baisser leurs standards en étant en compétition les unes avec les autres, et culturelle, en montrant aux entrepreneurs qu’un espace de qualité est aussi une marque de sérieux et de qualité entrepreneuriale. En même temps, avec l'ambiance politique actuelle, faite de la haine de l'autorité et de culte de la déréglementation, ce n'est pas gagné.

 

 

Alors qu’il y a à peu près autant de migrants qu’en France, on ne voit pas beaucoup leur influence dans la ville, que ce soit l’organisation de l’espace ou l’architecture. C’est juste un constat, pas une jugement de valeur. Pourquoi?

 

Oui c’est vrai. Il y a l’influence de l’architecture internationale, avec beaucoup d’architectes occidentaux, qu’ils soient italiens ou américains, mais on ne voit pas d’influence turque ou marocaine. Je pense que le problème est générationel: il y a encore peu d’architectes et d’urbanistes d’origine allochtone ayant assez d’autorité pour imposer des vues différentes et des goûts nouveaux. En plus, la Hollande a peu de liens historiques avec ces pays, donc n’est pas culturellement préparée pour les mosaïques arabes ou les grands espaces abstraits. 

En plus, ces temps-ci, on est dans une période assez particulière, avec une énorme hostilité envers l’Orient et l’Islam, pour ne pas parler du mépris envers le monde latin, l’Asie ou l’Afrique. Ce néerlandocentrisme très focalité sur l'Occident et le Nord de l'Europe se retrouve forcément dans la façon de construire la ville.

 

Enfin, il faut comprendre que les néerlandais construisent leur wooncarrière, leur carrière immobilière, en achetant à crédit sans jamais rembourser le capital [2], et en déménageant dès qu’ils peuvent vers quelque chose de plus grand et plus cher. Il leur faut donc des maisons assez standards, qui puissent être facilement revendues avec un maximum de profit. Cela n’encourage pas la prise de risque. Donc il ne faut pas s’attendre à des choses vraiment personnelles, orientales ou arabisantes dans ce contexte.


Laurent Chambon

Notes

[1] Beaucoup ont été fondées en tant que coopératives ouvrières ou municipales afin d’améliorer les conditions matérielles du peuple, et ont donc souvent des statuts qui les obligent à viser la qualité, aussi bien technique qu'esthétique.

[2] Un foyer néerlandais moyen achète en général sur 30 ans en ne remboursant que les taux d'intérêt, mais sans jamais rembourser le capital, sachant que l'État rembourse une partie des taux d'intérêt (le fameux hypotheekrenteaftrek). L'idée est qu'on renouvelle régulièrement son emprunt, et qu'avec la hausse continue des prix de l'immobilier on pourra toujours revendre avec une plus-value. Dans les faits, les plus pauvres (souvent locataires) financent les emprunts immobiliers des plus riches par l'impôt. La droite vient de gagner les élections en promettant de ne pas toucher à l'hypotheekrenteaftrek, même pour les plus riches.

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