Les barbes signent la fin d'une époque

La barbe est de retour. Pas uniquement comme gadget tendance. Elle correspond surtout à la montée de l'intelligentsia verte ultra-diplômée du Nord-Ouest des États-Unis, des post-grunges de Seattle aux cyclistes barbus de Portland. Et comme les mouvements sociaux, politiques et esthétiques de la Côte Ouest finissent par aller vers l'Est et nous toucher, il faut savoir que la barbe a déjà atteint New York et Anvers. Sommes-nous prêts ?

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 26 septembre 2010

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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La barbe est de retour. Pas uniquement comme gadget tendance. Elle correspond surtout à la montée de l'intelligentsia verte ultra-diplômée du Nord-Ouest des États-Unis, des post-grunges de Seattle aux cyclistes barbus de Portland. Et comme les mouvements sociaux, politiques et esthétiques de la Côte Ouest finissent par aller vers l'Est et nous toucher, il faut savoir que la barbe a déjà atteint New York et Anvers. Sommes-nous prêts ?

A

la gym, il y a un garçon très beau avec une barbe magnifique, noire et fournie, qui me rappelle un peu le photographe Greg Endries. Les Hollandais n’ont en général pas un système pileux très développé et sont rarement bruns, et ils préfèrent se laisser pousser les cheveux en les maintenant mystérieusement gras plutôt que de se laisser pousser la barbe. J’avais aperçu ce garçon plusieurs fois, mais comme je ne suis pas du genre très social quand je dois transpirer, je ne m’étais pas attardé. J’avais juste noté qu’il avait des tatouages intéressants (des rectangles noirs qu’on devinait sous le T-shirt) et qu’il semblait écouter du hard rock. Ah, me suis-je dit, ces jeunes hétéros, ils se sont enfin éloignés du look androgyne ou métrosexuel. Il était temps.

Et puis un jour, mon mari et mon ami Osman (Stanbouliote exilé à Amsterdam) l’ont vu à leur tour. Ils ont passé leur séance à l’observer, à se demander s’il était homo ou pas. « Sa barbe est super belle, hein? » Alors que d’habitude je suis celui qui trouve un moyen de glandouiller et ne pas trop me fatiguer, là j’étais celui qui leur demandait de se concentrer sur les exercices au lieu de mater.

 

C’était assez drôle, ils observaient tous ses mouvements, à essayer de détecter la folle éventuelle cachée sous cette barbe et à faire des réflexions du genre « Ah, ces hommes modernes, ils sont tellement plus à l’aise dans leur corps que toutes ces folles aux sourcils épilés. » Ils sont arrivés finalement à la conclusion provisoire qu’il était probablement espagnol, marié avec une Hollandaise riche et très blonde à qui il cuisinait des tapas le weekend, qu’il faisait peut-être des sites internet pour des groupes de rock alternatifs ou bien une campagne de pub post-moderne sur les réseaux sociaux pour des produits design blancs et chers, et que, attends, faisons genre on ne le mate pas, je crois qu’il nous regarde. Merde, sa barbe est vraiment super belle. 

 

Et puis nous l’avons retrouvé dans le vestiaire. Un corps naturel et beau de partout, des tatouages intéressants, et cette barbe encore plus noire alors qu’il sortait de la douche. Je me suis presque énervé contre Osman et mon mari qui était comme deux idiotes à le regarder en gloussant bêtement: « Arrêtez de jouer aux pucelles en chaleur, vous me faites honte, laissez-le s’habiller tranquillement, le pauvre... »

 

Et là, le drame.

 

 

Il a commencé à s’habiller. Un slip American Apparel rose. Des chaussettes montantes violettes. Un T-shirt rose et un pantalon moulant violet. Il a sorti de son vestiaire une sorte de sac à commission en mailles énormes, violet, d’où il a extrait une bouteille de parfum avec lequel il s’est vaporisé comme si demain n’existait pas. Probablement du Calvin Klein ou du Gucci, je ne sais pas trop, mais ça sentait la pédale idiote de province, genre coiffeuse à Châtellerault. L’odeur a empesté tout le vestiaire et il a rangé sa serviette violette (que j’aurais dû remarquer) et ses effets de sport (rouge et violet, mais ça ne m’avait pas marqué plus que cela) dans son truc en maille violette et a enfilé ses baskets. Violettes. Il est sorti en remettant les écouteurs de son iPhone, l'air de rien.

 

Osman et mon mari étaient bouche bée. Le mythe de l’homme moderne et viril qu’ils s’étaient construit avec tant d’enthousiasme venait d’être détruit avec une violence telle qu’on ne les entendait plus roucouler comme des idiotes.

« J’y crois pas, il est tellement folle. En total rose et violet. Pourtant il a cette barbe magnifique. Je ne comprends pas. Tout est tellement compliqué désormais. » « Merde, on ne sait plus qui est folle et qui ne l’est pas. Comment on va faire ? »

 

 

La tondeuse cassée

 

J’ai hérité de ma mère bretonne d’une peau pâle et fragile. L’hiver je vois mon corps briller dans le noir, c’est vous dire. Je dois faire attention au soleil, je dois utiliser des savons à base de rien qui coûtent trop cher, j’ai des tâches de rousseur dès le printemps sur le nez et les joues et je ne peux pas me raser tous les jours. J’avais trouvé un bon compromis en me coupant la barbe à la tondeuse deux ou trois fois par semaine: propre, sans que la peau ne soit confrontée à une lame quelconque. Et puis, il y a deux ans, ma tondeuse a cassé. J’en ai commandé une nouvelle par internet mais elle a mis une éternité à arriver. C’est comme ça que je suis devenu barbu.

 

Comme en plus d’être pâle j’ai aussi les yeux clairs, mes cheveux courts donnaient l’impression à beaucoup de Hollandais que j’étais comme eux, blond. La tondeuse cassée, une barbe brune m’a envahi le visage. Les gens qui ne m’avaient pas vu depuis quelques semaines étaient tous choqués.

« Mais Laurent... tu es brun. Tu as une tête de Français. » « Mais Laurent... tu as une barbe. »

« Mais Laurent... tu ressembles à un marin breton. » Ah, ces évidences dites sur le ton de la surprise, on ne s’en lasse jamais. 

 

Au fur et à mesure que ma barbe s’est épaissie, elle a commencé à me gratter et le regard des gens a changé. Les Marocains en bas de chez moi se sont mis à me saluer avec un enthousiasme nouveau. « Eh cousin, ça va ça va ? Tu viens prendre un café ? » Une voisine indonésienne m’a dit avec soulagement « Je savais bien que tu étais Algérien, les Français ça ne vient pas comme ça vivre à Amsterdam ! Mais pourquoi tu n’as pas gardé ton prénom musulman ? »

Dans le quartier juif, j’ai eu droit à des saluts de la tête de vieux Juifs orthodoxes, comme si j’étais un membre éminent de la communauté. Des collègues que je connaissais de vue, juifs eux aussi, me serraient la main avec un enthousiasme nouveau, un peu étonnés cependant que mon accent « israélien » soit si français. 

 

Et puis, un jour, j’étais dans le tram, et j’ai senti quelque chose qui me pinçait la fesse. Je me suis retourné: deux jeunes Marocaines voilées. Elles m’ont fait un clin d’œil assorti d’un lekker ding! enthousiaste. J’étais tellement choqué que je suis descendu à l’arrêt suivant. Et je me suis rendu compte les jours suivants que les Marocaines voilées du quartier me draguaient, même celles avec une poussette, entourées de leurs marmots. La plupart me fixaient du regard, se retournant parfois pour voir si je me retournais aussi. Certaines m’ont fait le coup d’une rue qu’elles ne trouvaient pas (alors qu’elles y habitaient probablement), ou des horaires du tram mal indiqués (c’est sur le panneau, là), alors qu'avant j’étais complètement invisible.

 

C’est aussi à ce moment là qu’une collègue qui ne m’aimait pas beaucoup s’est mise à me haïr ouvertement, en public, et de façon agressive. Elle me coupait la parole, elle était toujours d’un autre avis, et la situation a dégénéré assez gravement, au point qu’il a fallu régler cela en haut lieu.

 

La nouvelle tondeuse a fini par arriver. J’ai rasé ma barbe. La peau en dessous était incroyablement douce et belle, à tel point que j’ai pu utiliser un rasoir. Je m’étais habitué à la barbe et je me suis senti nu et moche. J’ai failli en pleurer. La barbe me grattait, mais ma tête de kabyle/juif/français/breton commençait à me plaire. Pourquoi l’avais-je coupée ? Mon mari était aussi choqué: « Mais tu as l’air si jeune maintenant, et un peu ennuyeux aussi. Je pense qu’il va falloir la laisser pousser à nouveau. »

 

Les folles fashion du quartier on recommencé à me regarder dans la rue, je suis devenu de nouveau invisible pour les Juifs et les Marocain(e)s de mon quartier, et ma méchante collègue s’est un peu calmée.

 

 

La barbe de mon frère

 

Mon frère a une grosse barbe de terroriste. Dans la rue les gens le regardent parfois de façon agressive, surtout dans le centre de Paris. C’est un géant barbu, pas maigre du tout, pas vraiment habillé en Hugo Boss ou en Agnès B. On peut voir les gens penser... « Mais que fait-il ici, intra muros, parmi nous ? Que fait la police ? »

Notre mère fait semblant d’être à l’aise avec sa barbe parce qu’il a un boulot stable, mais s’il était au chômage je suis sûr qu’elle arriverait à lui faire raser. Notre père suggère qu’un peu mieux taillée, elle mettrait les gens à l’aise. Comme dans le film Good Hair, où les Afro-américains expliquent qu’ils se raidissent les cheveux pour que les autres ne soient pas nerveux à cause de la négritude que leurs cheveux révèlent. Ils appellent ça relaxed hair, les cheveux relaxés. You get relaxed hair so people can relax.

Pareil pour la barbe de mon frère: ça rend les gens nerveux. Il l’avait d’ailleurs rasée pour célébrer la fin d’un projet au boulot. Il avait alors la tête d’un gendarme belge, je lui ai dit, il a fait comme si c’était une remarque drôle, mais depuis il l’a laissée repousser. Bonne idée.

 

Il est passé nous voir à Amsterdam pour la Gay Pride™. En fait c’était une Straight Pride™: les hétéros ont confisqué la parade tellement ils veulent en profiter. La police, les partis, les syndicats, les administrations, les grandes entreprises, les Églises : tous sur un bateau. « Les folles, on vous aime. » 

En fait non, ils aiment notre thune, notre vote et notre influence. Le bateau du parti travailliste sur lequel je devais être avait été colonisé par les apparatchiks hétérosexuels qui voulaient montrer à quel point ils étaient cools et modernes, et surtout se faire prendre en photo à côté de Job Cohen, le leader travailliste. « Salut, Job, ça va bien ? T’essayes d’entrer au gouvernement, hein ? Tiens, voilà ma carte. » Habillés en cowboys rouges et blancs (les couleurs du parti), ils essayaient de danser la samba. Certains essayaient d’avoir l’air un peu plus folle que d’habitude, comme pour montrer qu’ils n’avaient pas de problème avec ces pédés qui sont tous efféminés, c’est bien connu. J’avais honte pour eux. Mais mon frère était là, avec sa grosse barbe. Et il captait toute l’attention.

 

Car si la Gay Pride™ est devenue hétéro, il reste des milliers de pédés européens à se dire que c’est le moment où jamais d’aller draguer à Amsterdam. Partout où on allait, il y avait des groupes d’Espagnols, d’Anglais ou d’Américains qui scannaient mon frère-avec-sa-barbe-de-terroriste-et-son-bidon en haute définition, comme s’il était leur futur mari. Il n’arrivait pas à y croire. « Laurent, arrête de dire des bêtises. Euh... Ah si, t’as raison. Ah oui, ils me draguent, ouh, pas très subtil. »

Le barbu pas beau, celui que les flics aiment arrêter sur son vélo parce qu’il a une sale gueule, même s’ils sont déçus qu’il ait un nom si français, était l’objet de toutes les convoitises à Amsterdam, au moment où les hétéros glabres les plus arrivistes essayaient de jouer aux folles sur les bateaux.

 

C’est là que j’ai compris qu’on avait changé d’époque. Il ne servait plus à rien d’avoir le corps musclé et épilé, le ventre plat et le cheveux blondi. La folle consumériste hyperficielle aurait la vie dure, désormais. La Gay Pride™ était morte, colonisée par les profiteurs. Maintenant il fallait être soi même, avec une barbe si on voulait. Même avec du bide et un short camouflage avec des poches sur les côtés. Que mon frère représente le mari idéal pour tous ces homos européens était le signe que la communauté avait mûri. Et qu’une fois de plus, nos élites politiques et économiques n’avaient décidément rien compris, à se torde les fesses sur les bateaux de la parade amstellodamoise.

 

La barbe de mon frère, la haine qu’elle déchaîne chez les Parisiens privilégiés et les forces de l’ordre, l’admiration qu’elle suscite chez les pédés du reste de l’Europe, c’est le signe qu’un changement majeur est en train d’avoir lieu, non ?


Laurent Chambon

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