Le rétrofutur gay est là, sur nos visages
par Didier Lestrade - Dimanche 26 septembre 2010
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
La barbe est aujourd’hui le nouveau signe de reconnaissance gay. Après dix ans de montée en puissance de la marginalité bear, les gays qui portent la barbe aujourd’hui ne se revendiquent pas nounours, ils ne crient pas « Woof ! Woof !» dès qu’ils voient quelque chose qui les excite, ils sont barbus parce que c’est la masse homosexuelle qui est en train de s’approprier un look qui date des années 70 et du sommet de la culture clone, celle d’avant le sida. Ce n’est pas la résurgence d’un symbole, comme tout ce qui touche aux cycles de la mode. C’est la marque de l’homosexuel moderne, le résultat de quarante ans de maturité culturelle qui se confond de plus en plus avec le look hétérosexuel qui, en fait, reste toujours le fantasme N°1 des gays. Quel méli mélo !
C
et été, j’ai laissé ma barbe pousser, comme ça, parce que j’étais tout seul à la campagne pendant 15 jours et je me suis demandé si je pouvais passer le cap décisif entre le moment où on est très laid avec ces poils qui poussent n’importe comment et le moment où ça commence à ressembler à quelque chose. Il n’y avait personne comme témoin, à part mon facteur, ma sœur ou ma mère quand je les visitais. Ma sœur s’est moquée gentiment : « Ah tu laisses pousser ta barbe, comme les pédés ». J’ai très bien compris ce qu’elle disait, il n’y avait rien de méchant, uniquement la reconnaissance d’un cliché moderne. Ma mère n’a rien dit car elle n’avait rien contre. Le facteur a rigolé.
Il y a des hommes qui n’ont pas à se demander s’ils vont ressembler à des épouvantails s’ils ne se rasent pas. Dès les deux ou trois jours après l’abandon du rasoir, leur pilosité faciale semble émerger d’une manière régulière, dessinant de jolis dessins sur la peau. On a envie de mettre le doigt dessus pour accompagner le sens des poils, c’est comme un petit train qui se promène sur le visage. Chez moi, on voit tout de suite que j’ai plus de poils sur le côté droit du visage. Mais comme je ne me regarde pratiquement jamais dans la glace, j’ai laissé pisser.
Il faut dire que je fais partie de ces gays compliqués qui ont toujours aimé la barbe, mais qui s’imaginaient que ça ne leur irait pas. Pire, je n’y pensais même pas. Moquez-vous, mais je considérais que ce type de déclaration esthétique était réservé pour les hommes beaux, ceux qui sont beaux de partout. Avoir des poils sur le visage faisait partie de leurs privilèges et je les respectais tellement que je ne voulais pas tenter de détourner cet honneur pour moi. Rigolez encore plus : ce n’était même pas très clair dans mon esprit, d’où la profondeur du complexe. J’ai beau écrire sans cesse sur les mecs barbus, je suis même persuadé qu’à force de radoter sur le sujet j’ai contribué à ce basculement esthétique chez les gays, mais je pensais, dur comme fer, que c’était réservé aux autres. Je les admirais, bien sûr, parce qu’ils pouvaient faire quelque chose que je m’interdisais. Je me disais que si ma barbe était laide, ce serait l’ultime baffe dans la gueule, du genre, « Même ça tu n’y arrives pas ».
Ce n’est pas un complexe qui mérite d’aller chez le psy. C’est un fonctionnement typique d’admirer, je connais ça par cœur, ce n’est pas vraiment une névrose qui m’empêche de fonctionner. Donc ne me sortez pas le coup du « Il a tellement peu de self-esteem » car je n’ai jamais prétendu être un sex symbol. Mais j’ai commencé à changer quand j’ai vu la barbe de Stéphane Trieulet [1], que je connais depuis vingt ans. Stéphane est joli, mais il a toujours été aussi complexé dans sa vie que moi. Et quand il a laissé pousser cette barbe épaisse, noire, profonde, il est devenu un Capitaine Haddock gay. Son visage a pris une tournure plus douce, plus riche. Je lui ai fait plein de compliments et puis je suis revenu à ma vie de tous les jours.
Comment vous dire...
Tout est beau ♫
Dans ma famille, personne n’a la barbe. Mon frère Thierry en a eu une pendant ses années à la fac : joli, dans le genre Bob Dylan. Lala a essayé, le temps de faire un autoportrait. Et c’est tout. Et pendant toute ma vie, j’ai regardé les barbus dans la rue, ou au cinéma. Et le truc très important, chez les gays, c’est que pour la première fois de leur histoire, la barbe est devenu un mouvement de masse majeur. Depuis dix ans, de plus en plus de gays ont décidé de passer du goatee (le look des années 90) à la barbe (le look de 2005-2010), provoquant une nouvelle culture avec plein de nouveaux codes, puisqu’il n’y a pas une seule barbe, mais des centaines de barbes qui ont toutes une signification différente. Il y a plein de sites Internet et de blogs qui vous expliquent l’historique de chacune. Au hasard. Et si vous allez sur Flickr et que vous osez taper "beards", c'est des centaines d'heures que vous allez perdre parce que tout est beau. YouTube? Regardez moi cette merveille! Et Tumblr, ben c'est ben simple, si vous tombez dedans, vous n'en sortirez plus jamais.
Donc ma barbe. Au bout que quelques semaines, ça a commencé à ressembler à quelque chose. Quand mes amis arrivaient à la gare de chez moi, je les prévenais à l’avance pour qu’ils ne tombent pas en syncope. Je leur disais « Ah, tu sais, ne sois pas étonné, je me suis laissé pousser la barbe ». Comme ça je n’avais pas à faire des détours aux Urgences parce qu’une folle aurait fait un malaise ou un truc de ce genre qui fait perdre du temps à tout le monde alors qu’on pourrait déjà être sur la terrasse à grignoter des crackers avec du Roquefort et des tranches fines de poires toutes fraiches du jardin. Comme je laisse pousser ma barbe d’une manière désordonnée, pas rasée au cordeau à la Yagg, on considère que ça fait parte du côté bordélique de la campagne. C’est l’aspect intéressant du « Tu te laisses aller » ou alors « Tu deviens un dirty old man ». Bien sûr, c’est beaucoup plus difficile de manger sans finir avec la barbe remplie, justement, de bouts de Roquefort, ce qui n’est pas sexy du tout.
Sérieusement, pour un homme de mon âge, la barbe a toujours été associée aux années 70 (vous avez remarqué comment je vous propose à chaque fois un détour historique pour bien expliquer le point ? Merci). Les barbes, c’était très courant dans les années 70. Il y avait plein de barbus dans Playgirl. C’était surtout un signe de contestation et de non conformisme, comme les dreadlocks plus tard. Et l’avènement de la barbe de nos jours a toujours ses racines dans cet inconscient contestataire puisque ce n’est pas pour rien si Che en avait une, et Charles Manson aussi (ooops).
Oui, je l'adore ♫
Le fait est, dès que les gays se mettent à récupérer quelque chose, ils le modifient. Ils l’enrichissent, mais ils le dénaturent aussi. Il leur faut trois décennies pour se laisser pousser la barbe, ça commence par quelques acteurs pornos puis on réalise que les bons groupes d'Electro ou de folk ont tous un joli barbu, puis on voit bien que chaque acteur d’Hollywood a un moment barbe dans sa carrière parce que ça stimule le marketing du film qu’il est en train de tourner, et la mode est aussi en avance puisque Walter Van Beirendonck fait ça depuis… toujours. Et c’est à ce moment où la masse des gays se met à cogiter en cochant des cases imaginaires dans la tête :
— Porno ? check ✔
— Music ? check ✔
— Mode ? check ✔
— Cinéma ? check ✔
— Bear.com ? check ✔
— Folsom street fair ? check ✔
— Le mec que je me suis fait hier ? check ✔
A partir de là, tout le monde peut y aller, c’est safe et voilà, vous avez un phénomène gay. Une nouvelle normalité. Un autre type de conformisme. Une autre manière de se revendiquer dans la rue.
C’est un conformisme physique qui doit être encouragé à la base, comme une réappropriation de la virilité gay. Quand on se promène dans les rues de Paris ou de Londres, on voit tellement de folles tellement FOLLES que ça fait plaisir de voir des mecs masculins. Hier soir dans le métro, il y avait une folle de 20 ans accompagnée de sa mère (adorable, souriante) et elles avaient pratiquement le même balayage de couleur sur la mèche du front. I mean, j’ai été folle mais pas au point de me coiffer comme ma mère ! Et ma mère a été folle, mais pas au point de se faire une coupe skinhead !
On arrive enfin au sujet...
Bien sûr, un des aspects fantastiques de cette banalisation de la barbe chez les gays, et c’est pourquoi on en parle sur Minorités, c’est qu’elle apparaît avec tout le symbolisme de la barbe dans le monde musulman. Ce sont deux cultures clairement antinomiques qui font la même chose. Les gays ont beau jeu de prétendre que leurs barbes ne sont pas les mêmes que celles des musulmans, ils feraient mieux de regarder les portraits du commandant Massoud avant son assassinat : il y a beaucoup de gays qui portent désormais ce type de barbe courte, mais libre. Tandis que la grande majorité des gays porte des barbes taillées qui sont exactement celles que l’on trouve dans les pays du Golfe : courtes et très dessinées.
Un bon papier de The Economist a décrit la signification politique du port de la barbe à travers le monde et on comprend vite que c’est un sujet aussi chargé que celui du port du voile pour les femmes. « Taking It On The Chin » du 7 août dernier mériterait d’être publié tel quel dans la presse gay, mais on ne va pas rêver non plus. Il y a des millions de bears à travers le monde qui sont obsédés par leurs barbes et celles des autres (il suffit d’aller sur Tumblr) et personne ne leur parle du sociologue Anthony Synnott qui décrit comment les mouvements de modes capillaires ou de pilosité faciale adoptés depuis les années 70 se sont imposés en réaction aux générations précédentes.
Pire, le milieu de l’édition semble toujours à la ramasse sur un sujet aussi moderne. Tapez barbe et livre sur Google, il n’y a pas un seul bouquin sérieux qui apparaît dans les premières pages. Hello ? On peut techniquement tourner la page de « Barbe Bleue » SVP ? La barbe est un objet que l’on peut fasconner soi-même, mais personne ne semble vouloir nous expliquer comment faire, à part sur Internet. Il faudrait s’en remettre au revival des barbiers traditionnels qui vous font payer 25 euros parce qu’il y a des serviettes chaudes. Bientôt, on arrivera aux 800 euros que l’on demande aux femmes pour un rasage brésilien.
De plus en plus de gays se dirigent vers ce que l’on appelle une barbe généreuse, épaisse, libre, pas rasée dans le cou, ni sur les joues. Le rêve total, c’est Jeremiah Johnson. Si le terme « généreux » a été choisi, ce n’est sûrement pas pour souligner le prix qu’il faut payer à un barbier certifié qui vous fait tout un tralala cosmétique. Chez les gays, la barbe devient une autre sous-division du budget. Je connais des journalistes grandes stars qui après avoir dit à leur employeur « Je dois m’absenter entre 16h et 17h pour mon RDV chez le psy » disent désormais « J’ai un RDV exclusif chez mon barbier à 14h15. C’était le seul créneau horaire de la semaine, il est hyprabooké ». Résultat : pas de travail de toute l’après-midi.
New Re-li-gion ♫
Ce revival ressemble à une longue suite de services qui rappellent le Second Empire, avec toute une liste d’objets, d’ustensiles et de crèmes qui, finalement, renforcent le statut social. Et comme le statut social est une religion, on en revient à cette ressemblance entre les gays, les plus antireligieux des minorités, et leurs adversaires de toujours, les croyants. Leur envie secrète, c’est de détourner l'ambiance mystique des tableaux du Gréco, ou le look christique, le Rédempteur des erreurs homosexuelles (le bareback) ou le plus grand fantasme de tous : l’Américain des grand espaces. Dans tous les cas, du Moudjahidin au pèlerin de la Mecque, les gays sont en train de détourner le grand symbole du mysticisme et de la religion. Soit pour le contredire (ma barbe n’a rien à voir avec les religions) soit pour l’assumer (je crois en moi, c’est une religion vous savez). La barbe généreuse est avant tout le signe d’une sacralisation des corps que l’on n’alterne pas parce qu’il est supposé être magique, béni. Il y a donc un lien direct entre cette barbe généreuse et la croyance, une envie de se connecter davantage avec la beauté de la vie sur terre. On voit désormais plein d'images de gays urbains qui se promènent dans la nature, c'est ce qu'on trouve dans tous les fagzines du monde entier. C'est nouveau! Et puis, ne pas se raser, c’est aussi économiser de précieuses minutes chaque jour, que l’on peut consacrer à d’autres choses. C’est une autre merveille de la modernité : oublier 30 années d’épilation forcée du corps gay pour le rapprocher, plus que jamais, du look naturel hétérosexuel. Et ça, c’est carrément une révolution.
Pour résumer, la barbe est devenu le centre de centaines de motivations. Il a ceux qui font ça pour contester le consumérisme gay, d’autres qui le font pour le renchérir encore plus (mine de rien, ça doit être entretenu ce truc). Il y a ceux qui assument leur âge (un daddy barbu de 55 ans, c’est un mec qui baise encore) alors que d’autres revendiquent leur jeunesse (c’est la signature des New Gays et de tous les fanzines). C’est le look urbain avec costard comme c’est le look naturel de la campagne. C’est un détail physique qui accentue la personnalité, mais c’est aussi un camouflage facial. C'est grec, mais c'est romain aussi. C’est un truc de moine spirituel, mais c’est aussi un euphorisant sexuel (on n’ose pas le dire dans la presse, mais c’est quand même plus excitant d’avoir une barbe entre ses jambes pour une pipe ou entre les fesses quand on vous bouffe le cul). C’est le détail qui nous excite chez les musulmans, les orthodoxes juifs et les Sikhs même s‘ils n’aiment pas du tout qu’on les regarde sous cet angle. La barbe est aussi au centre de milliers d’images et de recherches artistiques, on est vraiment à un moment d’effervescence créative sans pareil, mais cela ne se voit toujours pas dans les médias gays car la pilosité faciale ne se vend pas, soit disant.
Le pire qu’on m’ait sorti sur la barbe, c’était gay anglais qui avait assuré « Ah non, c’est pas bien la barbe parce qu’on ne voit plus la peau en dessous ». Et c’est là que j’ai sorti mon Ouija board et qu’on a consulté les esprits qui étaient tous d’accord pour dire que la barbe ne cache pas la peau, elle la met en valeur. Une barbe rend beau un mec laid! Elle l’enrichit en lui donnant plus de volume, elle permet de créer plein d’expressions. Elle donne un côté plus gentil et plus masculin à la fois (très rare comme combinaison). La barbe vous remet dans une ancestralité, elle suscite des parfums comme Olivier Cerri qui a un parfum de barbe si doux qui fait qu’on a envie d’y mettre son nez comme on le ferait dans un nid de chardonneret tout neuf tellement c’est cosy à l’intérieur. Elle souligne la bouche et le regard, qui sont les deux choses les plus expressives du visage.
Elle permet d’affronter le froid en hiver et elle protège du soleil en été. Et si je ne l’ai pas fait avant, c’est que je n’ai aucun problème à admettre une supériorité évidente de ces hommes sur FB qui sont devenus mondialement célèbres grâce à leur manière personnelle de porter la barbe. Je suis le follower, ils sont les leaders, ceux à qui j’adresse mon admiration éternelle, la passion de la vie, les symboles de la masculinité, l’essence de ce qui fait de moi un gay.
Notes
[1] Ah oui, si vous êtes débordés d'invitations, j'enlèverai le lien, il faut voir ça comme un gag situationniste.
