Il nous faut une Arab Prideâ„¢
par Didier Lestrade - Jeudi 16 septembre 2010
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
Je me rappelle avoir été terrorisé par le carnaval de Fort-de-France, en 1993. Je passais 15 jours de vacances en Martinique et un de mes meilleurs amis nous avait amené à des petits carnavals de village, avec quelques centaines de mamas et leurs enfants qui se promenaient sur la route, en haut d’une colline. Mais Fort-de-France, c’était différent. On m’avait prévenu. « Tu ne te laisses pas embarquer, tu fais ce que tu veux ».
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uand j’ai vu arriver cette marée humaine, un groupe à l’intérieur du carnaval, formé de plusieurs milliers de jeunes Antillais presque tous torse nus, avec des gueules pas rigolotes du tout, c’était comme si le blanc que je suis était confronté à une peur essentielle. Ils arrivaient du fond de l’avenue avec des bruits de tambours et des cris, c’était une tribu belle et effrayante à la fois, un bloc humain, une force qui se voulait telle quelle : une image d’unicité qui s’adresse à tout le monde, blancs ou noirs. Nous sommes la jeune génération, don’t mess with us.
Je veux décrire plus en détail ce qui m’arrivait. Je voulais voir ça, je savais que c’était comme ça. J’étais allé à New York, à Harlem. Je sais que le carnaval n’est pas uniquement un événement pour s’amuser, c’est une célébration dangereuse qui doit faire peur, qui doit s’ancrer dans la mémoire comme l’image qui vous restera pendant des années : une impuissance complète face à une force de groupe insurmontable, pas encadrée, de la vraie puissance physique. Un seul geste déplacé et c’est 100 mecs qui vous déchirent.
Le sourire qui était sur mon visage cinq minutes auparavant était devenu un rictus maladroit et pas très photogénique, puis il n’y avait plus de sourire du tout quand ils sont passés devant moi. Le défi suprême aurait été de les rejoindre et de se noyer dans cette masse qui est si différente de vous. Des jeunes noirs, forts, surjouant des rites ancestraux, avec ses pas de danse codés, ces regards imbibés d’alcool et de ganja, ces gestes qui viennent de loin, le mystère noir. Mais vous ne pouvez pas les rejoindre, il n’y a pas de blancs dans ce groupe, et à quoi ça sert, vous avez peur, vous n'êtes pas dans le mood. Vous êtes un spectateur. Et il faut l’admettre. Des milliers d’Antillais, c’est un bloc qui est au dessus de vous. C’est l’essence du carnaval. On renverse les rapports de force. C’est vous qui êtes l’outcast, vous pouvez rejoindre les défilés des femmes et des folles, c’est là où est votre place.
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À Rome, fais comme les Romains
À Paris, défile comme les Parisiens
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Je suis content d’avoir eu peur ce jour-là . C’est ce qui m’a permis d’avoir moins peur aujourd’hui. Je pense que cette impression de crainte physique est un truc fondamental, qu’il faut avoir connu dans le cadre d’un carnaval, parce que c’est une journée d’éducation sur l’attirance et les interdits. Il faut comprendre qu’on fait partie, cette fois, de la minorité en tant que blanc. C’est comme quand vous allez dans un club majoritairement black, vous ne vous comportez pas exactement comme lorsque vous passez une nuit à Beaubourg pour les Nuits Blanches, vous comprenez ?
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Tout ça pour dire que je pense qu’il manque un truc essentiel en France, c’est une Arab Pride. Pas uniquement pour avoir peur, bien sûr. Précisément pour la dépasser pour de bon. Avec tout ce qui se passe depuis des années sur la sensibilité extrême qui entoure tout ce qui touche le sujet arabe, ou musulman, c’est le seul moyen de dépasser cette impasse dans laquelle nous sommes tous bloqués et de voir l’éventail complet des différentes communautés qui forment le terme générique Arabe.
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Admettons-le. Tout le monde ou presque a sa Gay Pride à Paris, sauf les Arabes. La Gay Pride et la Techno Parade sont les plus grandes manifestations de rue de la capitale et ça se passe toujours bien. On peut dire ce que l’on veut de la Gay Pride, mais sa présence depuis 30 ans a été un élément décisif de la visibilité LGBT, et des droits qui vont avec. Ça marche. Et pour les non-gays, ça fait peur aussi, comme le carnaval antillais. C'est comme quand vous entendez dix fois de suite « I Was Born This Way » de Carl Bean: pour certains hétéros à la fenêtre des immeubles, ça leur fait aussi peur que des tambours tribaux.
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Un des espoirs de Minorités, c’est de proposer des idées qui ont marché pour l’émancipation des gays et qui peuvent marcher pour l’émancipation des autres. Et vice versa. Et s’il y a bien une idée de fierté qui est présente chez les Arabes et tous ceux qui s’identifient à ce mot de près ou de loin, il faut la faire vivre par tous les moyens. Et le fait de se retrouver dans la rue, une fois par an, sous le soleil, avec la musique et les youyous, avec les revendications et la distribution de tracs, avec le sens de la fête mais aussi les sponsors commerciaux, c’est ce que les gays ont fait en montrant toutes les facettes différentes de l’homosexualité, même les moins consensuelles avec la société.
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Ça marche pour les uns
pourquoi pas pour les autres ?
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Prenons l’idée sous un autre angle. Moi je considère que l’Arab Pride existe déjà lors des manifs en soutien de la Palestine. Ca fait dix ans que je vois Djamel Bourras manifester en tant que personne lors de ces manifs et j’aimerais qu’il puisse s’amuser, pour une fois, lors d’une manif qui défend la cause arabe plus sous l’angle du bonheur. Lors de la manif du 5 juin dernier, il y avait plein de groupes différents, plein de facettes de l’identité musulmane (ou pas) et arabe (ou pas) en France. Il y avait énormément de monde. Le défilé était interminable, de Bastille au champ de Mars et je l’ai fait entièrement. J’ai marché pendant longtemps avec les Indigènes de la République parce qu’ils avaient du peps et je voulais écouter les slogans, ce qu’ils disaient.
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Je me suis alors dit que tous ces jeunes et ces familles, ces militants et ces gosses des banlieues et de Paris, tout ce monde pourrait manifester une fois par an avec tout le reste qui fait la vie et la culture « arabe » en France, comme tous ces hétéros qui vont désormais à la Gay Pride parce qu’ils veulent simplement s’amuser, eux aussi. Des associations de quartier qui font du couscous et offrent des cours de danse exotique, des associations d’anciens combattants et les harkis, ceux qui s’occupent du sport dans les cités, ceux qui sont dans les conseils municipaux, les frères musulmans et les souffis, les milliers de gays arabes qui chattent sur GayRoméo, CitéBeur ou Kelma, et les femmes de toutes les nationalités, des Turcs aux Maghrébins et les Pakistanais, et tous leurs copains blacks et blancs qui vivent avec eux à l’école, à la fac, au travail ou au chômage. Tout ça peut être organisé exactement sur le modèle de la Gay Pride (ou pas), sans même revendiquer la filiation si ça vous gêne, moi je dis uniquement que j’ai vu ça fonctionner pour les gays depuis 30 ans et je me dis qu’il suffit que quelques associations aillent à la Préfecture de Police pour faire un dépôt de manif et faire en sorte que ça marche.
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C’est facile. Toutes les minorités ont le droit (et le devoir) de se montrer au grand jour de la société et de s’afficher même si elles le veulent, car le carnaval c’est aussi l’exagération de ce que l’on est. C’est un rapport de force, un exutoire : on est là , on est Arabes, get used to it. Face à tous les problèmes qu’affronte le sujet arabe en lui-même, pas uniquement sous l’angle de la religion, il faut que tous les Arabes de ce pays dépassent l’idée reçue selon laquelle ils n’arrivent pas à s’organiser. Ils peuvent très bien le faire, comme ils le font tous les jours, comme l’a montré la manif du 5 juin, un rassemblement rempli de colère, mais aussi de joie, car le fait de manifester apporte de la joie et de la fierté, c’est un droit essentiel pour tous.
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Alors imaginez une marée humaine de plusieurs centaines de milliers de personnes qui crient et qui dansent sur les chansons arabes qu'on ne connaît pas (encore), nous, mais qui sont au centre des âmes de toute une partie de la France. Presque 6 millions de personnes. Oui, ça vous fera peur pendant cinq minutes et puis vous rejoindrez le groupe qui est le plus proche de vous, sans vous offusquer ou faire la fine bouche parce qu’il y a un groupe ou une association cinq minutes plus loin qui n’est pas le vôtre, comme je n’irais pas avec les gays de l’UMP à la Gay Pride, même si je considère avec force qu’ils ont complètement le droit, eux aussi, de manifester.
On est différents, tous différents, et la marche est longue, il y a de la place pour tout le monde. Ceci est l'appel d'un gay à des Arabes. Il se trouve aussi que je suis de la dernière génération des Pieds-Noirs. Et je veux aller à cette Arab Pride. C’est aussi ma culture. Manifester ensemble serait le premier pas pour crever cet abcès de 50 ans de silence imposés sur l’Algérie par d’autres Pieds-Noirs qui sont tous en train de mourir les uns après les autres de toute manière. Et montrer à l'Etat qu'on en a marre de voir les signes venir toujours du même côté : la menace de brûler le Coran, le refus de la moquée à Ground Zero, les critiques contre l'expansion du marché halal en France, le vote écrasant à l'Assemblée pour interdire le port du voile, le chômage chez les beurs, y'en a marre. Une Arab Pride, c'est ce que l'on organise pour exprimer sa colère quand on nous a fait miroiter l'espoir de la discrimination positive pour mieux la détruire dans l'oeuf. Manifester pour se défendre.
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Faites place nette.
Il faut aller à la Préfecture de Police de Paris et déposer une date. Les répercutions médiatiques seront énormes.
Notes
