La Guyane, l'autre pays du sida

Peu de gens connaissent la Guyane. On la situe souvent quelque part entre l'Afrique du l'Ouest et les Antilles, au hasard, sans vraiment savoir. En fait, les gens connaissent deux choses sur la région : Kourou et le sida. La richesse et la pauvreté. Le Conseil national du Sida et les associations comme Tjembé Rèd dénoncent une prévalence du sida catastrophique pour un département français, avec des taux identiques à certains coins d’Afrique. Et on se demande vraiment ce que fait Christiane Taubira sur le sujet.

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Louise Culot

par Louise Culot - Jeudi 16 septembre 2010

Journaliste et photoreporter, serveuse, peintre, capoeirista, chanteuse et prof de langues, elle porte bien son nom. Elle vit à Berlin et à Bruxelles mais rêve d'aller bientôt au Brésil.  

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Peu de gens connaissent la Guyane. On la situe souvent quelque part entre l'Afrique du l'Ouest et les Antilles, au hasard, sans vraiment savoir. En fait, les gens connaissent deux choses sur la région : Kourou et le sida. La richesse et la pauvreté. Le Conseil national du Sida et les associations comme Tjembé Rèd dénoncent une prévalence du sida catastrophique pour un département français, avec des taux identiques à certains coins d’Afrique. Et on se demande vraiment ce que fait Christiane Taubira sur le sujet.

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etit topo : la Guyane française - à ne pas confondre avec le Guyana voisin - est un département français d'Outre Mer, un des fameux DOM (la France raffole des acronymes). La Guyane, c'est le "973" depuis 1946 et le pied à terre de la France coloniale en Amérique latine depuis le 17e siècle.

La Guyane est généralement citée pour trois raisons :

— le bagne: la France y expédie ses prisonniers à partir du 18ème siècle. Le capitaine Dreyfus, notamment, y passera une grande partie de sa condamnation. Le journaliste Albert Londres contribue, grâce à son enquête dénonçant les conditions abominables dans lesquelles vivent et travaillent les bagnards, à sa fermeture après la seconde guerre mondiale.

— le centre spatial de Kourou: jusque dans les années 60, la base spatiale de la France se situe en Algérie. Evidemment, après la guerre, il faut trouver une alternative. La Guyane, avec sa situation proche de l'Equateur, est l'endroit idéal pour envoyer des satellites sur orbite. C’est une région à l’intérieur de la région, un camp retranché, une gated community.

— le sida: en 2008, le Conseil National du Sida déclarait la Guyane comme zone d'épidémie. Environ une femme enceinte sur 100 est atteinte du VIH dans le 973.

 

 

Diversité !

 

Une prémisse pour comprendre la réalité de la Guyane, c'est que sa population est très, très composite. Les Créoles (les Guyanais de souche, en quelque sorte) représentent à peu près un tiers de la population. Après, il y a les Surinamiens, les Haïtiens, les Brésiliens et les "Georgetowniens" (de la capitale du Guyana), qui représentent un autre tiers de la population. Ensuite, il y a les métros, les Français de France, et autres européens, à peu près 10 % de la population (un peu plus avant le lancement d'une fusée). Enfin il y a les Amérindiens, ceux qui y étaient là avant tout le monde, au demeurant, plus très nombreux : quelques milliers à peine. Les Noirs Marrons, les descendants d'esclaves fugitifs, appelés aussi les Bushinengés, quelques milliers aussi. Ensuite il y a les Hmongs. Qui ? Un peuple d'Asie du Sud. Ils aidèrent les Français pendant la guerre d'Indochine et les Américains pendant la guerre du Viêt-Nam. Poursuivis par les communistes, on leur a accordé l'asile politique en Guyane depuis les années 70. Enfin, il y a les autres, des Dominicains, des Chinois, des Syriens, des Libanais, des Indiens, etc. En tout, 250.000 personnes, selon les recensements officiels. 350.000, selon les rumeurs. La démographie guyanaise est galopante avec environ 4 enfants par femme, le record de la France et de l'Union Européenne.

 

Comment la France, avec les capacités et les moyens dont elle dispose en tant pays développé se trouve-t-elle dans une situation si identique du continent africain ? C'est assez complexe. Plusieurs facteurs se sont accumulés depuis les années 80, trois d'entre eux sont systématiquement cités : la sexualité débridée des Guyanais ; la situation géographique et administrative de la Guyane, parcelle de l'UE au cœur de l'Amazonie, aux frontières du Brésil et non loin de la Caraïbe, zone très touchée par le sida ; la précarité socio-économique de cette région.

 

 

Une sexualité guyanaise débridée

 

D'abord, la sexualité des Guyanais. A défaut d'en dresser ici un compte rendu détaillé, témoignages à l'appui, croyez-moi, elle semble très active. Personnellement, je n'ai pas eu l'occasion d'y prendre part, mais on n'entend pas parler de problèmes d'impuissance ni de remède contre le manque d'appétit sexuel en Guyane. Par contre, le « polypartenariat » — euphémisme opportun, politiquement plus correct que la polygamie, surtout en Sarkozie — est monnaie courante. Les femmes le disent, les hommes le disent, les docteurs le disent. Si l'infidélité existe aussi chez nous, là-bas, c'est un fait un peu plus commun, plus courant, dans les mœurs du couple. Pas un hasard si le taux de natalité en Guyane est tellement élevé ! Les grossesses précoces sont très fréquentes, les maternités pleines à craquer, et les moins de 20 ans représentent plus de 45 % de la population.

 

Et le préservatif ? C'est comme chez nous, mais en pire : il y a bien des campagnes de prévention et des distributions gratuites, mais depuis moins longtemps et puis, c'est toujours pareil, on sait que c'est indispensable, mais pendant l'amour, on préfère parfois ne pas y penser. Evidemment, plus on a de relations non protégées, plus il y a de risques de contracter une infection sexuellement transmissible, inutile d'argumenter. D'autant plus qu'en Guyane, des groupes de population vulnérables, la plupart immigrés des pays voisins, demeurent des cibles faciles au VIH lorsqu'elles n'ont pas encore été sensibilisées à la problématique. Exemple classique : un Surinamien chope le virus lors d'une relation non protégée ; il ne se fait pas dépister. Un jour, une maladie opportune se déclare. Sa femme, restée au pays, le rejoint pour être auprès de lui. Les deux ignorent toujours qu'il s'agit du sida ; il la contamine. Elle devient à son tour la maîtresse d'une tierce personne. Bientôt, elle tombe malade aussi. Les deux Surinamiens restent en Guyane, où ils peuvent bénéficier d'un traitement ad hoc et d'un titre de séjour pour maladie. Trois personnes contaminées à ce stade.

 

 

La situation géographique

 

L'exemple du couple surinamien nous amène au deuxième facteur : la situation géographique de la Guyane. A l'instar des autres DOM français, le 973 est l'une des neufs « Régions Ultrapériphériques » de l'Union Européenne [1]. Très éloignées du continent, les RU sont intégrées au système monétaire et financier européen. D'une part, elles garantissent à l'UE le maintien de zones de biodiversité majeure (l'Amazonie couvre plus de 90 % territoire de la Guyane) et permettent le contrôle des espaces maritimes qui les entourent. D'autre part, elles approvisionnent l'UE en Rhum et autres produits exotiques. En Guyane, les échanges se font en euros et puisque c'est la France, la population jouit de prestations sociales à rendre vert de jalousie le reste du continent sud-américain. Dans ce contexte, pas étonnant que ce soit le département français avec la plus grande part d'étrangers dans sa population.

 

Les Haïtiens, les Brésiliens, les Surinamiens et les autres émigrent depuis longtemps en Guyane pour y tenter leur chance, pour le salaire en euros, pour les allocations familiales, pour le système éducatif, pour les infrastructures sanitaires. Certains reçoivent le titre de séjour et d'autres pas. Dans les deux cas toutefois, les services médicaux de l'Etat sont tenus de prendre en charge les patients. La rumeur rapporte que 150.000 personnes séjournent clandestinement en Guyane, celles-ci vivent généralement du travail au noir dans le bâtiment, de petits boulots de ménage, de l'orpaillerie ou de la prostitution. Par exemple, une Haïtienne devient la maîtresse régulière d'un Créole ; d'une manière ou d'une autre, elle chope le VIH. Si elle ne se fait pas dépister rapidement, elle peut contaminer son amant, qui à son tour contaminera sa conjointe officielle et ses autres maîtresses, qui à leur tour contamineront leurs partenaires et ainsi de suite. Et même si elle se fait dépister, une Etrangère sans titre de séjour qui dépend financièrement de son amant réfléchira sans doute à deux fois avant de lui faire part qu'elle est séropositive. Peut-être trop tard. Et le préservatif, si on ne l'a jamais utilisé avant, pourquoi commencer maintenant ? Cette histoire nous mène au troisième moteur important de l'épidémie du VIH : la précarité socio-économique.

 

 

La précarité socio-économique

 

La Guyane, si on l'appelle l'eldorado pour l'or dont regorgent ses fleuves, demeure l'un des départements français les plus pauvres, à l'instar des autres DOM. Le PIB par habitant y est deux fois moindre qu'en France métropolitaine : ± 17.000 €/an contre ± 30.000 €/an. Trois secteurs tirent l'économie : le spatial, l'emploi public (42 % des salariés relèvent du public !) et les investissements privés dans l'immobilier (la France offre une défiscalisation à ceux qui investissent dans le logement dans ses DOM). Du reste, le taux de chômage s'élève à près de 20%, et atteint 30% chez les femmes et les jeunes.

En Guyane, le VIH n'est pas associé à l'homosexualité, mais à la précarité et à la désocialisation. Par exemple, un jeune Créole tombe en décrochage scolaire, subsiste avec l'aide de la CAF (caisse d'allocation familiale, autre acronyme cher à la France) et de petits larcins jusqu'à ce qu'il dérive dans le crack et développe des comportements sexuels à risque. Il apprend qu'il est séropositif, mais refuse de se faire traiter, de peur qu'on l'aperçoive à l'hôpital (la Guyane est, de ce point de vue, un grand village). Quand on est déjà dans une situation précarisée, on préfère se voiler la face, faire comme si de rien était pour ne pas s'attirer l'opprobre...

 

La taille du territoire guyanais (près de 90.000 km²) est aussi un problème. Sans transports publics, la mobilité y demeure un privilège. Si la population est concentrée sur le littoral, de nombreuses communes existent en marge des grandes villes, où l'accès aux soins médicaux et au dépistage relève d'un exploit pour les personnes sans voiture. Comment une femme qui vit à 60 kilomètres de Kourou avec cinq enfants peut-elle se rendre au centre médical après avoir eu un comportement sexuel à risque ? Dans le pire des cas, elle attendra jusqu'à ce qu'elle tombe malade. Ce sera trop tard.

 

Voilà pour les trois moteurs de l'épidémie les plus cités parmi les acteurs du VIH en Guyane. Il y en certainement d'autres, et tous sont imbriqués et ne peuvent être isolés du contexte général de la région.

 

La Guyane a sa tête en France et son corps en Amazonie, dit-on. C'est peut-être là l'un des principaux problèmes de la Guyane, cette dichotomie. La France, en accordant dans les années 50 le statut de département à ses colonies, ne se débarrassait pas de ses habitudes. Dans les DOM, la prospérité relative est largement attribuable aux aides sociales qui ont toujours contenu, ou frustré, le mouvement indépendantiste. Au demeurant, l'éducation et la santé battent de l'aile, avec des effectifs en sous nombre face à une démographie en flèche et des résultats médiocres.

 

Un exemple dans le domaine de l'éducation : à peine 22% des jeunes en âge concerné obtiennent un baccalauréat en Guyane, contre 61% dans l'hexagone. La nécessité d'un enseignement pluriculturel est acclamée par tous, mais personne n'agit. Dans le domaine de la santé, la propagation du VIH et les difficultés à réfréner l'épidémie trahissent le manque de détermination de la France à vouloir aider cette région. C'est tout de même lamentable que l'Assemblée Nationale s'alerte pour le H1N1, mais que personne ne s'inquiète du VIH en Guyane en dehors du 1er décembre (journée internationale contre le sida). A Kourou, le développement de la base spatiale représente des sommes colossales. En termes de développement économique et social, le succès de la fusée Ariane aurait pu rayonner dans toute la région. Pourtant, dans les quartiers populaires, les infrastructures ressemblent davantage à la Colombie qu'à la France...

 

Face à cette situation, il faut y aller à tâtons pour trouver les solutions les plus adéquates et les mettre en œuvre avec les moyens du bord.

 

 

Rencontre avec quelques

acteurs du sida en Guyane

 

Michèle Gaspard est coordinatrice du programme « parlons en encore » au sein de l'association Action pour le Développement, l'Education et la Recherche (ADER) à Kourou. Depuis 2001, elle coordonne des action de prévention des risques sexuels. « En 2001, j'avais 1000 préservatifs à distribuer dans ma zone, pas un de plus ! » La prévention en Guyane n'a pas été très précoce, voire même tardive, et surtout, pas très adéquate. Aujourd'hui, on reçoit des affiches faites « sur mesure » pour les DOM... en métropole ! L'impact de ces campagnes élaborées si loin de la réalité n'est pas assurée, même si les intentions sont bonnes ! Par exemple, la dernière affiche anti discrimination de l'INPES [2] est centrée autour de phrases clé du genre « Vous pouvez serrer la main d’un séropositif sans risquer d’attraper le SIDA ! » 

Avec autant de communautés linguistiques différentes, mieux vaut préférer les images au texte, surtout pour des affiches de bord de route, destinées aux automobilistes. Pour amener la prévention jusqu'aux communes les plus isolées, Michèle Gaspard distribue des lots de préservatifs dans un maximum de lieux publics, de restaurants, d'hôtels à travers le pays et essaie d'être présente lors des manifestations locales. « Il faut que le sida devienne un thème récurrent, presque banal, pour que les gens ne se posent plus de question et se fassent dépister systématiquement... »

 

Cécilia Dos Santos Oliveira, de l'association Chrétiens & Sida, opère à travers le réseau des églises chrétiennes. Sa stratégie est de passer par les prêtres et les pasteurs pour diffuser un message commun qui parviennent à toutes les communautés. La population guyanaise, toutes nationalités confondues, étant majoritairement croyante et pratiquante, cette stratégie est indispensable pour la prévention. « Notre discours quant à l'utilisation du préservatif est clair. On dit aux prêtres d'inviter les chrétiens à les utiliser au cas où ils ne parviennent pas à pratiquer la fidélité ou l’abstinence. Seulement, ce message ne fait pas l'unanimité auprès de certaines Églises protestantes. »

Cécilia me montre le SMS d'un fidèle indigné par une brochure de l'association Chrétiens & Sida. Il n'est pas d'accord avec le message « La prière ne guérit pas le sida. » Pour lui, Dieu est Dieu de l'impossible et la prière suffirait face au sida... Cécilia le prend avec humour et sang froid.

 

Mathieu Nacher est épidémiologiste à l'hôpital de Cayenne et président du COREVIH en Guyane (coordinations régionales de lutte contre l’infection par le virus de l’immunodéficience humain). Il effectue une recherche pour remonter jusqu'aux principaux moteurs de l'épidémie du VIH, et pouvoir traiter le problème à la base.

« En 30 ans d'épidémie, cela n'a jamais été fait. Il y a beaucoup de moteurs différents au virus. On ne peut jamais se targuer d'avoir cerné toutes les raisons de son expansion. Mais plus on les connaît, plus la prévention sera efficace. On ne va pas attendre que les grands centres d'investigation de la métropole s'intéressent à l'étude du sida en Guyane pour agir, alors on mène l'enquête nous-mêmes, avec les moyens disponibles. »

Aujourd'hui, tous les acteurs locaux s'entendent quant à la nécessité d'un dépistage automatique annuel et d'un service de dépistage mobile et rapide, pour que les personnes n'attendent plus deux semaines avant d'obtenir leurs résultats. « Ces mesures diminueraient le nombre de patients qui arrivent à l'hôpital lorsque leur sida est déjà déclaré. La prise en charge des patients directement lorsqu'ils sont dépistés séropositifs est cruciale dans la résorption de l'épidémie. »

 

Yvane Golitin est médecin à Kourou. Elle consulte à son cabinet privé et travaille aux urgences et au sein du centre de dépistage anonyme et gratuit du centre médico chirurgical de la Croix Rouge de Kourou. Comme le Dr Nacher, le Dr Golitin insiste sur l'importance du suivi thérapeutique des patients dès qu'ils sont dépistés. Vu sa position aux deux stades du dépistage et de l'administration du traitement, elle peut s'assurer que les personnes soient suivies si elles sont séropositives.

« L'observance thérapeutique est l'un des défis de la problématique du VIH en Guyane ; elle doit être systématique tant pour diminuer la charge virale des patients et donc les risques de contamination, que pour ralentir les passages du virus à la maladie. »

L'observance thérapeutique ne doit pas obligatoirement être assurée par des médecins ; des travailleurs sociaux formés dans ce domaine peuvent combler le manque de médecins que connaît la Guyane.

 

« Le personnel médical est très insuffisant, c'est de la folie pour nous de devoir assurer notre rôle plus celui d'un travailleur social. Plus de gens devrait être formés au travail social tant pour améliorer la prévention au sein de notre société métissée et aux disparités socio-économiques très importantes, que pour aider les familles au stade du traitement des patients. »


Louise Culot

Notes

[1] La Martinique, la Guadeloupe et la Réunion. Les Açores, Madères et les Iles Canaries sont les autres RUP

[2] Institut National de Prévention et d'Education à la Santé

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