Et soudain, un carnaval en Gueldre

Je ne connais pas grand chose aux Pays-Bas ni à la Gueldre, et je ne connais pas grand chose au carnaval. Quand des amis de Curaçao m'ont conduit à Arnhem pour simplement voir un carnaval, je me suis dit que ce serait une occasion supplémentaire de relever le défi de draguer sans danser au beau milieu d'un bal populaire [1]. Deux verres de punch et un premier mini-char plus tard, j'ai réalisé combien ce carnaval est une idée géniale. 

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Richard Mèmeteau

par Richard Mèmeteau - Jeudi 16 septembre 2010

Professeur de philosophie, co-fondateur de Freakosophy, geek attardé, fan de comédie US, discuteur de théories en tout genre dans les cafés, et, depuis 2005, amoureux de Kele Okereke, le chanteur de Bloc Party.

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Je ne connais pas grand chose aux Pays-Bas ni à la Gueldre, et je ne connais pas grand chose au carnaval. Quand des amis de Curaçao m'ont conduit à Arnhem pour simplement voir un carnaval, je me suis dit que ce serait une occasion supplémentaire de relever le défi de draguer sans danser au beau milieu d'un bal populaire [1]. Deux verres de punch et un premier mini-char plus tard, j'ai réalisé combien ce carnaval est une idée géniale. 

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as si étrangère pourtant. Aucune mairie française n'est avare de batucadas et de spectacles de rue dès qu'il s'agit d'inaugurer les dernières chaussées ou parkings fraîchement bétonnés. La communauté chinoise a déjà sa fête à Paris. Lille a son carnaval. Il existe même un carnaval « tropical » à Paris qui fait défiler les différentes pièces du puzzle antillais. Mais l’énorme différence est là : ces carnavals s’appuient sur des traditions, alors que le carnaval d’Arnhem est un pur produit OGM, culturellement modifié, hétérogène, impur... et qui s'assume comme tel. 

Il suffit de décrire ce qu'on voit en traversant les rues pavées d'Arnhem, capitale de la province de Gueldre. Sur la place du marché, les Chinois embauchés par l'ambassade vous tendent des sacs en tissus qui doivent être des surplus de l'exposition universelle de Shanghaï. Et tandis que vous cherchez le rapport, et que vous orientez aux sons des sifflets et des basses, vous vous retrouvez coincé par une bande d'ados sortis des centres commerciaux. Les chars sont modestes, les rues petites, mais la fête ne perd en rien. Des grosses, des pédés, des gamines et des mamans, plusieurs créatures assez indistinctes quant à leur sexe, les beaux gosses derrière font de la batucada, le DJ poseur essaie de prendre tout le mérite pour lui. Une bonne partie des blancs reste sur les terrasses à siffler une bière et observe ce petit melting pot s'opérer sans eux. 

 

Chaque communauté est censée être représentée par un char. On voit des péruviens danser une sorte de jump folklorique, des chinois animer un dragon rudimentaire... Les Antillais de Curaçao sont majoritaires, sans aucun doute. Mais en y regardant bien, on trouve toujours quelques « transfuges » d'un char à un autre, des blancs, des latinos, des asiatiques ou des blacks qui intègrent un folklore ou un autre, histoire de jeter le trouble dans les identités. Les costumes de femmes ou d'hommes sont portés indifféremment par les deux sexes. Les différents groupes de carnavalistes se succèdent, les costumes sont kitschissimes (avec une mention spéciale pour les ailes d'anges en plumes roses et blanches). Ce joyeux bordel pourrait avoir quelque chose de commun avec les bals d'Hamilton Lodge, les « faggots balls » qui s'organisaient à Harlem dans les années 20, et dont George Chauncey parle dans son Gay New York. Blacks, métis, pédés, bi, femmes et lesbiennes, tous ensemble. Le chaos n'est pas total, même si un type s'est fait descendre à bout portant au beau milieu du bal de fin de journée – mais rien à voir avec l'événement lui-même, des histoires de familles... Comme tout carnaval, c'est la parodie qui domine, et en fin de journée, les récits du drame qui venait de se produire ont vite tourné à la dérision, et ce type flingué, étalé par terre, a fini par faire partie de la fête.

 

Pour cette raison, ce petit carnaval est une leçon d'identité. Il est l'image d'un mélange culturel en train de s'opérer – certes – mais aussi la possibilité de rire de l'échec d'un tel mélange, ou de rire de n'y rien comprendre. C'est toute la force d'un truc aussi impur. La performance des identités peut échouer, nous dirait Judith Butler (si elle venait traîner sa chemise noire, sa veste noire, et son pantalon noir au milieu du bal). On ne criera pas au scandale si les booty shakes ne sont pas synchrones. Et on ne versera pas de petite larme, comme pour la fin d'un épisode de « Glee », parce que c'est beau quand Blacks, les pédés, les Juifs, les Handicapés et les Pom Pom Girls dansent et chantent ensemble.

 

On peut n'en rester qu'aux apparences, on peut même ne pas vraiment s'entendre, ni se parler, ça n'empêchera pas d'en rire, puisque ce malentendu est comique (d'aucuns me répondront que le malentendu peut aussi bien susciter de l'indifférence ou de la haine, mais les carnavalistes se chargent d'envoyer assez de stimuli visuels, sexuels et sonores partout dans les airs pour ne pas susciter ce genre de réactions). Alors bien sûr, ce que j'écris est mon point de vue de petit blanc perdu dans une foule où la plupart des gens parlent soudain papiamentu, et qui n'arrive à comprendre cette fête qu'à travers le souvenir de quelques kermesses de village et de Mardi Gras organisés en école primaire. Mais précisément : ce point de vue d'européen qui ne comprend pas tout est recevable, puisque c'est un carnaval, et puisque c'est un carnaval euro-latino-sino-caribéen de surcroît.

 

En partant, tous mes potes, un par un, m'ont assuré que si j'avais aimé Arnhem, je devrais revenir l'année prochaine pour celui de Rotterdam. Car tous les carnavalistes se connaissent et voyagent souvent d'une ville à l'autre pour perpétuer la fête. Et les mêmes carnavalistes de Rotterdam m'ont conseillé aussi d'aller au carnaval de Notting Hill... autant dire qu'il n'y a qu'un petit Français comme moi, qui ai pu rater à ce point les meilleurs carrefours identitaires d'Europe.

 

 

De l'Urzeit à la postmodernité

 

Je connaissais pourtant mes classiques d'anthropologie en matière de carnaval. Mikhaïl Bakhtine, Roger Caillois... L'interprétation qui est donnée traditionnellement du carnaval (par Caillois) fait de celui-ci une célébration des temps primitifs et anciens, une répétition des premiers moments de la communauté humaine. Lors de la célébration, le présent de la fête est vécu comme l'éternel retour d'une Urzeit où toutes les différences se rejoignent et s'annulent, les hommes se confondant avec les animaux, le masculin avec le féminin, le maître avec esclave... Tout carnaval est conservateur en ce sens, aussi transgressif puisse-t-il paraître sur le moment. Les carnavalistes ne parodient le pouvoir que parce qu'ils arrivent à se remémorer ensemble une naissance commune en un temps où tout se trouvait mêlé. La fête sert alors à exposer et évacuer la souillure (symbolique ou réelle), de façon à sortir régénérés, et elle n'a donc aucune ambition à durer – ça reviendrait à en annuler tous les bénéfices.

 

Mais si j'ai pu être surpris, c'est surtout parce que ce carnaval n'est pas une copie européenne du carnaval de Rio, de Cayenne, ou des bals antillais. Le carnaval d'Arnhem ne renvoie à aucun temps primitif commun. Il n'est même pas un carnaval strictement antillais comme celui de Paris, qui pourrait célébrer un passé d'esclaves commun. Il débute par la rencontre d'intérêts économiques et politiques : il est sponsorisé par Coca-Cola, et il est l'occasion pour la Hollande de dorer le blason de son propre multiculturalisme (à entendre le maire d'Arnhem appeler les carnavalistes à investir d'autres villes, on devinait que la fierté se mêlait d'opportunisme).

 

Si on voulait dire que c'est un carnaval caribéen, alors il serait caribéen dans le sens le plus large qui soit : métissé et bordélique. Danser au carnaval d'Arnhem, c'est aussi bien être descendant d'esclave que descendant de marchands d'esclaves, être vaguement pirate, être métis par la force des choses. Bref, c'est affirmer qu'avoir une idée claire de ses propres racines est moins important que de vouloir vivre dans un monde un peu plus coloré. Par le moyen de la fête, les carnavalistes cherchent à constituer une mémoire mythique commune en se mélangeant à d'autres cultures, plutôt que d'en célébrer une préexistante. Projet fragile, mais fascinant.

 

On est donc loin d'un carnaval de puristes. Car il y a un effet assez inattendu en terre européenne, l'effet d'une rencontre entre la tradition parodique du carnaval typique du Sud (catholique) des Pays-Bas et les revendications identitaires des minorités en Europe. Là où le carnaval brésilien se justifiait parce qu'il parodiait les strass du pouvoir royal, tout en se mêlant à la tradition indienne du maracatu, les carnavals hollandais sont l'occasion d'afficher à la fois sa culture caribéenne, et sa culture gay friendly. Ils ont un rôle politique, parce que cette fête n'est plus une parodie ponctuelle du pouvoir. Elle exhibe des masques, mais sous ces masques, elle légitime des identités et des communautés qui ont l'intention de durer. Nul n'est dupe, la forte concentration de gays et de lesbiennes au carnaval n'est pas un hasard. Là où aux Antilles, ils seraient priés de retourner très vite aux placards, les pédés et lesbiennes immigrés et hollandais peuvent s'outer. Et la leçon est double : montrer que les minorités sexuelles sont une part importante de la culture caribéenne, et montrer aux gays que les blacks sont aux origines d'une bonne partie de la culture des fêtes gays. 

 

Evidemment, il y a toute une histoire et une idéologie qui pèsent en France, et qui ont fait barrage à une telle carnavalisation (et cannibalisation) de l'identité nationale. Pourtant, les mêmes éléments qu'en Hollande ou en Angleterre sont réunis chez nous : désir de visibilité des minorités, notamment noire et antillaise, une communauté LGBT suffisamment présente, quelques traditions de carnaval... En voyant les folles d'Arnhem, je me suis mis à penser qu'il suffisait vraiment d'une petite étincelle...


Richard Mèmeteau

Notes

[1] Hi Luis!

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