T'es Turc ou t'es homo?

En Allemagne, un Turc homosexuel n'est pas vraiment un Turc. Ou bien t'es Turc, ou bien t'es homo, il faut choisir. Le Turc est viril, dragueur, bat sa femme et pue la transpiration et l'ail ; aux antipodes du gay maniéré et plutôt bourgeois. Les clichés sont incompatibles. Par contre, si le Turc devient gay, les préjugés tombent, s'annulent, les pistes se brouillent, souvent en faveur du gay. Une drôle d'équation : un moins (le Turc) + un moins (le gay) =  un plus (le Turc homo donc intégré). 

 

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Louise Culot

par Louise Culot - Samedi 11 septembre 2010

Journaliste et photoreporter, serveuse, peintre, capoeirista, chanteuse et prof de langues, elle porte bien son nom. Elle vit à Berlin et à Bruxelles mais rêve d'aller bientôt au Brésil.  

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En Allemagne, un Turc homosexuel n'est pas vraiment un Turc. Ou bien t'es Turc, ou bien t'es homo, il faut choisir. Le Turc est viril, dragueur, bat sa femme et pue la transpiration et l'ail ; aux antipodes du gay maniéré et plutôt bourgeois. Les clichés sont incompatibles. Par contre, si le Turc devient gay, les préjugés tombent, s'annulent, les pistes se brouillent, souvent en faveur du gay. Une drôle d'équation : un moins (le Turc) + un moins (le gay) =  un plus (le Turc homo donc intégré). 

 

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ans sa pièce, coécrite avec Tuncay Kulaoglu, Enseit : Bist du Schwule oder bist du Türke, Nurkan Urpulat aborde cette thématique sans langue de bois, sur base de son expérience, et de celle de sa communauté. Laquelle ? Celle des Turcs, celle des Turcs homos, celle des immigrés, celle des minorités aux identités multiples, que la société peine à ranger dans l'un de ses tiroirs. Une communauté peut en cacher une autre...

En Allemagne, un jeune Turc est d'abord considéré comme un sujet difficile à intégrer. Ensuite, s'il affiche son identité homosexuelle, les vieux clichés s'estompent et d'un coup, le même jeune Turc devient un gentil gay ; le problème d'intégration est sublimé. « C'est cette double morale qui nous dérange ! Cette aspiration à nous ranger dans l'une ou l'autre catégorie, sans aucun égard vis-à-vis de la complexité de notre identité ! Comment voulez-vous qu'on s'intègre, si pour y arriver, on doit accepter de se conformer à l'une ou à l'autre catégorie, et donc d'abandonner une part de notre identité ? » Tülin Duman est une lesbienne d'origine turque, elle travaille au sein de  GLADT e.V., à Berlin. GLADT une association fondée il y a plus de 10 ans par des homosexuels dont la couleur, la culture, la famille, les problèmes sociaux, ne collaient pas à l'image des associations homosexuelles « traditionnelles » allemandes. « On arrivait avec nos papiers de demande d'asile, et personne ne pouvait nous aider. On nous regardait un peu de travers, on s'excusait maladroitement de ne pas pouvoir prendre nos problèmes en charge... Alors peu à peu, on a créé notre propre structure de soutien, nos groupes de rencontre, jusqu'à la fondation de GLADT. » Nurkan Urpulat en était l'un des co-fondateurs.

 

Pour sa pièce, il s'est inspiré des histoires dont il a été témoin en tant que membre de GLADT, des histoires qui mêlent des joies et des peines en tous genres, des coming out réussis, des doubles vies impensables, des actes de racisme à l'entrée des bars, des excuses bidons aux entretiens d'embauche, etc. Des scénarios irréductibles, à l'image des multiples formes de discrimination auxquelles les personnes homosexuelles d'origines non européennes -turque, asiatique, arabe, africain, etc.- subissent : homophobie, racisme, sexisme, islamophobie, et à peu près toute la palette des phénomènes « x-phobies » rencontrés dans les médias ces dix dernières années... Aussi, à l'heure des grands débats sur l'identité, ceux-ci sont vraiment des experts en la matière ! L’européen blanc hétéro d'éducation chrétienne peine déjà à se définir entre ses semestres à l'étranger, ses voisins pakistanais et sa petite amie mexicaine, alors imaginez le Turc transsexuel né dans le Berlin encore séparé par le mur ! Pourtant, c'est cette identité complexe qui rallie les membres de GLADT, et qui en fait la force. « Nous faisons face à des situations qui dépassent le phénomène de l'identité sexuelle, c'est pour cela que nous ne nous retrouvons pas forcément dans les associations homo établies, qui ne se définissent que par celle-ci. »

 

 

Gay Pride 2010 : flash back

 

De toutes les discriminations auxquelles ils ont affaire, celle qui fait le plus de remous dans la communauté LGBT non européenne à Berlin est peut-être celle qui vient de la communauté homo allemande, ou européenne en général. Ils en sont restés les parents pauvres, dont on se sert de temps en temps pour montrer aux médias que chez eux aussi, on fait du pluriethnique... « On reste dans les mêmes jeux de pouvoir que chez les hétéros. Il y a bien l'un ou l'autre porte-parole de couleur dans les grandes associations homo, mais ils servent clairement d'alibi... », regrette Tölin. Ces dix dernières années, les deux scènes ont évolué chacune de leur côté, avec leurs bars, leurs associations de soutien, leurs avocats, leurs campagnes de sensibilisation, même avec leur Gay Pride respectives. Les uns paradent lors du Christopher Street Day, la Gay Pride « traditionnelle », le gros évènement techno gay et lesbien de l'année, sur l'avenue principale de Berlin. Les autres défilent lors de la Transgeniale, une parade alternative bariolée invitant tous les genres et toutes les identités à s'exprimer et à se mélanger dans les rues de Kreuzberg, le quartier turc de Berlin. Seulement lors la dernière Gay Pride « traditionnelle » (500.000 personnes, la plus grande en Europe, la plus commerciale aussi), un pavé a été jeté dans la marre pour dénoncer la discrimination des homos européens à l'égard de leurs camarades de couleur.

 

En juin dernier, lors de la Christopher Street Day, la Gay Pride de Berlin, Judith Butler, philosophe nord-américaine de renom, penseuse de la théorie des genres, devait recevoir en grande pompe le prix du Courage Civil. Les organisateurs voulaient la récompenser pour son combat de longue date en faveur de la reconnaissance de la diversité des identités sexuelles. Judith Butler, visionnaire et certainement peu encline à la complaisance, est alors montée sur scène et... refusa le prix, devant ce demi million de personnes un peu saoules, un peu droguées, un peu larguées. Elle tenait à dénoncer la dérive mercantile de la Gay Pride berlinoise et surtout, la complicité de racisme à laquelle se livrent les grandes organisations LGTB allemandes, en caressant les médias dans le sens du poil lorsqu'il s'agit de pointer les musulmans comme les principaux responsables de l'homophobie en Europe. Voici un extrait de son discours, qu'elle a donné en allemand, traduit en français :

 

« [...] Certains organisateurs se sont exprimés en des termes explicitement racistes, ou ne se sont pas distanciés de tels discours. Une partie de l'organisation de cet évènement refuse de comprendre que son travail est de lutter contre des politiques racistes ! Dans cette optique, je dois me distancier d'une telle complicité de racisme, en particulier d'un racisme anti-musulman. [...] Si j'acceptais ce prix pour le Courage, je devrais le remettre à ceux qui font réellement preuve de courage. Alors je donnerais ce prix aux groupes suivant qui aujourd'hui, ici, démontrent du courage [...] »

 

Judith Butler cita alors l'association GLADT, ainsi que d'autres associations locales de lutte contre la discrimination multiple envers les homosexuels migrants, de lutte contre le racisme, le sexisme, et toute autre forme de violence. Avec ce coup de gueule, Judith Butler, a jeté un grand pavé dans la marre. Après son discours, un froid a persisté sur la scène. Les organisateurs ont repris le micro et ont réagi maladroitement. Ils ont commencé par nier les allégations de Butler, puis ils ont prétendu que ceux qui soutiennent le point de vue de Butler (ceux qui organisent la Gay Pride alternative) n’étaient pas majoritaires, et que s’ils ne font pas partie de leur évènement, c'est qu'ils ne l'ont peut-être pas mérité...

Depuis, une table ronde tente de rassembler les membres représentant les différentes scènes.

 

 

Un progrès dans la société, pas dans la mosquée

 

La question n'est pas de trouver un coupable aux actes d'homophobie ou d'islamophobie, mais d'amener la société à progresser, ensemble, chacun dans sa sphère d'influence. « La communauté turque, ici à Berlin en tous cas, n'a jamais été ciblée dans les campagnes de sensibilisation à l'homosexualité. Et les messages adressés aux Allemands de souche n'empruntent pas forcément le vocabulaire qui sera bien reçu en communauté turque. C'est ce travail que nous effectuons maintenant, pour faire évoluer les comportements et les croyances de la communauté à l'égard des personnes homosexuelles. » Comme d’autres organisations, GLADT organise au sein du réseau social turc des débats, des campagnes d'affichage, des réunions d'information, par exemple dans les groupes de femmes, ou les maisons de jeunes. Ce travail de sensibilisation est récent. Il n'a pas été effectué avant, ou alors à un niveau individuel, dans les familles concernées, lorsqu'un fils ou une fille faisait son coming out et qu'on n'avait pas envie de se brouiller. « C'est vrai que souvent, les familles turques rejettent l'homosexualité non pas vraiment par interdit religieux, mais par peur du regard des autres, des voisins, des oncles, etc. », nuance Hakan Tandogan, alias Fatma Souad.

 

Transsexuel lors de ses performances comme danseuse orientale, Hakan est devenu célèbre pour ses soirées Gayhane. Organisées depuis les années 90 dans un club en vogue du quartier turc, ces soirées destinées d'abord à la communauté LGTB turque, sont depuis devenues mythiques à Berlin. « Nous avons commencé à organiser les Gayhane pour offrir à la scène LGTB turque des soirées orientales, avec de la musique et une ambiance plus proches de notre culture d'origine que celles des clubs techno, et surtout pour sortir de nombreuses personnes de l'anonymat et de la solitude, parce qu'il n'était pas rare de se voir refuser l'entrée dans certains bars gays, pour des raisons clairement ethniques... » Désormais, toutes sortes de gens se bousculent au portillon chaque mois pour accéder à Gayhane. Ces soirées ont indirectement contribué à l'acceptation collective de l'homosexualité et de la transsexualité parmi les Turcs de Berlin. Elles ont aussi été un moteur de changement dans le quartier en y attirant de nouvelles populations, en y amenant davantage de mixité sociale et culturelle.

 

Dans les années 80, Kreuzberg était considéré comme un quartier dangereux, peuplé de punks et d'immigrés, à l'ombre du mur qui séparait la ville, pas encore à l'Est, mais plus tout à fait à l'Ouest. Aujourd'hui, il est devenu l'un des quartiers leaders de Berlin. Designers, peintres, musiciens, acteurs, tout le monde veut y vivre et y ouvrir un café, un magasin de fripes ou un restau de cuisine du monde. Et pas question pour ceux qui s'y installent de cacher leur identité sexuelle lorsqu'ils vont manger un döner au snack du coin, ou faire leurs courses au marché turc le long du canal. Peu à peu, les personnes comme Hakan, lorsqu'il est Fatma Souad, ne sont plus regardées comme des bêtes sauvages dans la rue. Elles se fondent dans la foule bigarrée de queers, d'anarchistes, d'artistes, de gens de toutes les couleurs, d'amateurs de sushi, de touristes, de cyclistes, etc.

 

Bien sûr, il ne s'agit pas d'aller frapper à la mosquée du coin, et de demander à l'imam son opinion quant à l'homosexualité. Et Hakan de rajouter : « Demandez au Vatican ce qu'il pense de l'homosexualité, ou de la transsexualité ! Il y a quelques années, lors d'une Gay Pride à Jérusalem, les représentants des trois grandes religions occidentales se sont assis autour d'une table pour essayer de saboter l'évènement ! Pour l'occasion, ils les avaient oubliées, les guerres de religion et d'influence ! »


Louise Culot

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