New York Stories (4)

72.500.000. Soixante-douze millions et demi. C’est, mesdames, messieurs, le nombre actuel d’obèses américains. Près d’un tiers de la population totale de la plus grande puissance de tous les temps. Les ados touchés ont une espérance de vie inférieure à celle de leurs parents. Voilà. La planète, en plus des guerres et du changement climatique, doit maintenant supporter le poids de ces millions de patapoufs déprimés, léthargiques ou triomphants.

 

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Pierre-Jean Chiarelli

par Pierre-Jean Chiarelli - Mardi 07 septembre 2010

Pierre-Jean est journaliste & rédacteur dans une organisation internationale. Agé de 39 ans, il vit et travaille à New York depuis 2002. Sa passion pour les musiques noires et son attrait pour la différence l'auront conduit d'abord à Londres, où il fait ses classes dans le journalisme musical, avant le grand saut new-yorkais.  

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72.500.000. Soixante-douze millions et demi. C’est, mesdames, messieurs, le nombre actuel d’obèses américains. Près d’un tiers de la population totale de la plus grande puissance de tous les temps. Les ados touchés ont une espérance de vie inférieure à celle de leurs parents. Voilà. La planète, en plus des guerres et du changement climatique, doit maintenant supporter le poids de ces millions de patapoufs déprimés, léthargiques ou triomphants.

 

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auvre Atlas, exténué comme jamais, portant sur son dos une terre encombrée d’une masse pareille. C’est Nietzsche, qui, au sommet de sa forme, considérait l’homme comme la maladie de peau de la Terre. L’épidémie d’obésité, une « invention » américaine au moins aussi importante que l’Internet, est bien une atrocité moderne. En bousculant les catégories morales et esthétiques les plus largement partagées, elle sape de manière inédite les relations entre les gens.

Bien sûr, le phénomène a des causes socioéconomiques. Oui, l’obésité est d’abord un problème de pauvres (et notamment de pauvres déracinés et acculturés) piégés dans un vide identitaire que seul le couple maudit « télé-malbouffe » peut rendre supportable. Mais c’est sur les effets, là, dans la rue, près de chez vous et dans les lieux publics, qu’il faut s’arrêter pour prendre la mesure de la première catastrophe humanitaire tragicomique de l’histoire. L’évolution des goûts et des représentations du corps traverse les âges et l’espace, au point de transformer le gras valorisé d’hier en une hérésie suscitant de nos jours le dégoût. Mais c’est le tour de force américain dans toute sa singularité qu’il faut affronter droit dans les yeux. Ce que vous appelez obèse en Europe me fait doucement rigoler. Ça n’a rien à voir avec les créatures surdimensionnées que je croise désormais dans les rues de New York. Lorsque, comme ce matin dans le bus, on tombe nez à nez sur l’une d’entre elles, on croit d’abord à une illusion d’optique.

 

Tous ceux qui vivent ici depuis dix ans sont en effet unanimes : on voit maintenant, dans les quartiers déshérités comme dans les quartiers riches de Manhattan, des spécimens que seule une virée perverse dans les coins reculés du Sud permettait jusque-là de croiser. Je n’oublierai jamais le récit de mon ami François, de retour d’Atlanta… Il était à la fois traumatisé par ce qu’il avait vu et surexcité puisque, en bon photographe, le salaud ne s’était pas privé pour shooter ces femmes blacks qui ont besoin d’aide pour s’extraire de la voiture qu’elles s’entêtent à conduire malgré leur handicap. Suprême ironie, il y a deux ans, en plein Harlem, j’ai dû moi-même mettre la main à la pâte pour sortir de sa caisse une big momma dont le bide était coincé sous le volant de sa Nissan. Est-ce que vous savez que les hôpitaux de New York ont été obligés de remplacer entièrement leur parc d’ambulances ?! Devant l’ampleur de la charge pondérale, les véhicules et les brancardiers de la ville ne tenaient plus le choc…

 

Ce qui me bouleverse et me rend fou de rage à la fois, c’est de voir des lignées de Latinos - de la grand-mère aux petits enfants - se suicider collectivement au McDo, l’un des foyers de l’épidémie. Comme on est aux States, la présentation de soi vire toujours au spectacle, c’est-à-dire au cauchemar. Et là, avec ces familles burgers-dépendantes, le freak show prend, à la lettre, des proportions XXL. Face à cela, comme assujettis aux forces de la pulsion scopique, on est obligés de regarder. Voyeurs fascinés, accablés et révulsés.

 

 

Malade de notre opulence

 

L’East Village, où je vis, c’est comme le Lower East Side. C’est gentrifié à l’extrême mais il y a encore beaucoup de pauvres et donc de gros qui, le soir et le week-end venus, affluent d’Alphabet District et se répandent péniblement, comme des zombies gavés, dans les rues où se faufilent d’habitude mannequins et artistes branchés. Les squares aussi sont envahis, si bien qu’il existe toujours, au cœur des territoires huppés, des zones complètement trash, où la laideur, le dénuement et la misère affective persistent comme de la mauvaise herbe. On dirait d’ailleurs que chez les pauvres, la malbouffe, déviance addictive, a pris le relais de l’alcool et de la drogue. Ce n’est pas puni par la loi, plus facile d’accès, moins dangereux a priori et les autres classes sociales s’y adonnent aussi. Avec plus de 70 millions de cas, après tout, on n’est pas loin d’une certaine norme, il n’y a pas de raison d’avoir si honte que ça.

 

Alors comment interagir avec une population réduite à l’état de symptôme de sociétés malades de leur opulence ? Comment se positionner par rapport à elle ? Est-il possible de pardonner une communauté d’esclaves tombés dans tous les pièges chimiques et publicitaires de la consommation de masse ? Ce qui me gêne, c’est que, pour cela, il faut vraiment se dire que les obèses sont des dominés sociaux et culturels, se le répéter parce que sinon l’envie de meurtre est trop forte, et on sombre dans l’évitement. Ou bien se tourner vers la Bible ! J’aimerai mon prochain comme moi-même, y compris si celui-ci sent la saucisse, pèse 200 kilos et ne mange que de la merde. Pas simple comme option…

 

Une chose est sûre : on ne se moque plus des gros, sauf au cinéma. On est dans le dégoût et la haine, tout de suite. D’où l’extrême difficulté de repérer l’âme dans le regard recouvert par les bourrelets faciaux et la démarche de bibendum. Puis comment faire quand la connerie absolue s’en mêle, lorsque l’obésité est exploitée par la télé et les industries alimentaires et du vêtement ? Un comble : J’en suis arrivé à détester ceux qui décident de s’en sortir en se pliant comme des chiens au diktat des winners.

 

 

Le gros perdant

 

L’émission de télé réalité « The Biggest Loser » (quel titre abject, qui joue sur le double sens de perdant…) met en scène des obèses prêts à en baver nuit et jour pour maigrir. C’est bien entendu l’un des hits de la chaîne NBC qui, le matin, reçoit des candidats dégrossis et pantelants après des semaines d’humiliation et d’efforts inhumains pour les exposer au jugement admiratif du public. S’exprime alors un enthousiasme épouvantable, plombé par cette religiosité et ce psychologisme ridicules dont les Américains ont le secret. L’ex-obèse l’assure à chaque fois avec des étoiles dans les yeux : délesté de ses dizaines de kilos superflus, il entame une nouvelle vie, le ‘vrai lui’ étant prêt à rattraper le temps perdu à manger des glaces et des chips devant la télé. Il va tout casser sur la voie menant au succès social et à la plénitude familiale. Yeaaah ! On se prend à rêver d’un gros plus rock’n’roll et minoritaire que les autres disant : Ben je me sentais mieux avant, quand au lieu de m’affamer et de soulever de la fonte pour devenir beau, je m’empiffrais de poulet frit. Finalement, ce gros plein de soda, c’était moi dans toute sa splendeur cachée… Je l’avoue, lorsqu’avec ma femme on mate les épisodes où l’on retrouve les gagnants de « The Biggest Loser » des mois après pour voir s’ils ont repris du poids, je jubile d’apprendre que les deux tiers ont replongé !

 

Serge Daney disait des Américains qu’ils ne connaissent pas les limites de leur propre corps. Dans une décennie, la mondialisation aura causé encore plus de dégât. Dans la phrase, on pourra sûrement remplacer les Américains par les Chinois, tant ces derniers sont partis pour la gloire, résolus à supplanter les premiers en matière de voracité énergétique. Terrible identification morbide à l’ennemi idéologique : hypnotisés et en quête de plaisirs immédiats, les Chinois s’enfoncent dans le délire consumériste, la pire des fins en soi. Les premières vagues d’obèses alarment déjà les autorités. Mais pour contrer des mutations génétiques, qui, aux Etats-Unis, ont fini par détraquer le métabolisme de générations entières, la gymnastique de papa, le thé vert et l’acupuncture suffiront-ils ?


Pierre-Jean Chiarelli

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