Les Juifs de Turquie, les relations turco-israéliennes et Gaza

Le conflit israélo-palestinien occupe évidemment un grand nombre de commentaires dans l’espace politico-médiatique turc mais il faut souvent savoir naviguer entre les shows politiques à vocation électorale (le « one minute » show du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan face à Shimon Peres lors du forum Davos), les shows médiatique à vocation militaire (malgré la crise apparente, le chef d’Etat major turc aime à se faire photographier avec son homologue israélien pour afficher les bonnes relations militaires entre les deux pays) et les shows diplomatiques à vocation économique (les deux pays entretiennent d’importantes relations commerciales et touristiques). Au-delà de ces lectures diverses et souvent contradictoires opposant des bureaucraties, Minorités a voulu d’abord s’intéresser aux êtres humains, aux communautés vivantes ainsi qu’aux commentaires pertinents publiés par la presse turque à travers une triple grille de lecture : la vie des Juifs de Turquie aujourd’hui, les relations turco-israéliennes depuis l’attaque contre le Mavi Marmara et la flottille humanitaire pour Gaza et l’évaluation politique a posteriori de cette opération pour Gaza.

 

Dans le magazine Yeni Aktuel, Birol Biçer a voulu aller à la rencontre des Juifs de Turquie pour sentir un peu l’atmosphère dans cette communauté après la tragédie du Mavi Marmara et de la « Flottille de la liberté pour Gaza » ayant gravement affectée les relations entre la Turquie et Israël.  Le journaliste cite les propos de son confrère Vladi Benbanaste, un citoyen juif de Turquie, publié le 16 juin 2010 par Şalom, le journal de la communauté juive de Turquie : « Pourquoi je me sens à nouveau inquiet après ces événements ? Pourquoi je me sens encore plus inquiet lorsque je me retrouve par erreur avec les manifestants devant un consulat ? Pourquoi mes enfants sont-ils obligés de poursuivre leur scolarité derrière des barreaux avec d’importantes mesures de sécurité ? Pourquoi le jour des événements [au large des côtés de Gaza], je me demande si je vais pouvoir emmener mes enfants à l’école [en Turquie]? Pourquoi dois-je faire face à des « regards curieux » en me rendant à notre lieu de culte ? Pourquoi dois-je un tas de contrôle de sécurité pour pouvoir entrer dans notre lieu de culte ? Pourquoi dois-je toujours être inquiet lors de nos événements festifs ? Parce que je suis né de parents juifs ? Est-ce une faute ou un délit ? », se demande ce Juif turc. Vis-à-vis de la presse généraliste, le reportage indique que les Juifs de Turquie préfèrent ne pas exprimer personnellement et renvoient systématiquement les demandes journalistiques vers les porte-paroles officielles de la communauté. Justement Ivo Molinas, le porte-parole officielle de la communauté juive de Turquie, se contente de « souligner la montée de l’antisémitisme en Turquie et regrette que les Juifs turcs doivent faire face à des discours de haine ».  

 

Pour le reste, « nous avons reçu beaucoup de demandes d’interviews des médias suite aux récents événements mais comme nous n’avons pas la capacité de répondre à toutes ces demandes, nous préférons ne pas répondre aux demandes médiatiques afin de ne pas nous fâcher avec l’une ou l’autre partie », précise l’organe officiel.  L’article cite aussi une analyse du chercheur turc Rifat Bali qui a mené une enquête sur cette communauté « qui existe mais qui n’est pas là  – l’invisibilité de la population juive en Turquie dans la société ». C’est aussi la caractéristique la plus marquante [l’invisibilité stratégique] citée par Avi Haligua (producteur pour Açik Radyo) : « C’est normal car on parle d’une communauté juive qui a vécu dans sa propre région les événements de Thrace (Trakya Olaylari), les impôts sur les propriétés (Varlik Vergisi) ou encore les événements racistes du 6-7 septembre, une communauté qui a dû subir les attaques et les politiques visant à nier leurs existences. Durant les 25 dernières années, les synagogues ont été attaquées à 3 reprises, les individus ont été pris pour cible seulement parce qu’ils étaient Juifs », conclut le producteur.

 

 « En Turquie, il est facilement possible d’écouter les problèmes personnels que vivent les membres d’une communauté religieuse ou ethnique qu’ils soient musulmans, chrétiens, arméniens, orthodoxe ou assyro-chaldéens, tout individu peut s’exprimer et raconter librement ses problèmes. L’exception à cela concerne visiblement la communauté juive de Turquie. Lorsque nous avons tenté d’en savoir plus sur la vie de cette communauté après les relations tendues entre la Turquie et Israël faisant suite à l’attaque contre la flottille humanitaire pour Gaza, nous avons dû faire face à une communauté juive de Turquie qui ressemble à une boîte fermée sur elle-même. Même se renfermement n’aide pas vraiment la vision qu’a le reste de la société sur cette même communauté religieuse », se plaint Birol Biçer. En dernier ressort, il cite une source juive anonyme se plaignant des commentaires assimilant les Juifs de Turquie à Israël. « Pourquoi devons-nous faire face à des propos du style : ‘Voyez ce qu’ont encore fait les vôtres ? Pourquoi les nôtres ? Bien que Juifs, nous sommes des citoyens turcs comme les autres, pourquoi devons-nous sans cesse nous justifier et prouver notre attachement à notre citoyenneté ?’, ajoute Vladi Benbanaste ».

 

 

Antisémitisme et négationnisme

 

J’ai été surpris de lire que le magazine Yeni Aktuel éprouve des difficultés à trouver des exemples d’antisémitisme dans la société. En seulement, deux semaines, j’ai pu lire la légende du « menteur juif » publié dans le quotidien islamiste Vakit, les « coutumes juives consistant à faire couler le sang d’une jeune fille vierge » ou encore des propos ouvertement négationnistes et antisémites publiés paryeniHarman.  En effet, la revue alternative yeniHarman publie dans son numéro de juillet 2010 une interview avec Gürkan Hacir à propos de son dernier livre Bizim hep inanmamizi istediler, Ma’amin (« Ils ont toujours voulu qu’on y croit, cher croyant ») dans laquelle l’auteur du livre (pourtant un journaliste expérimenté) tient des propos négationnistes et antisémites : mettant une réserve sur l’existence ou non de l’Holocauste, minimisant le nombre de victimes du génocide des Juifs,  citant les négationnistes Faurisson et Zundel qui « même après avoir fait de la prison, ont répété qu’il n’y avait pas eu de génocide ». Comme si la répétition d’un mensonge après un passage en taule suffisait pour créer une réalité. Gürkan Hacir va même jusqu’à trouver des origines crypto-juives à un présumé meurtrier turc (Cem Garipoglu est accusé d’avoir tué sa copine avec la complicité de sa famille, le fait divers a été fortement médiatisé). Dommage que  cette revue alternative de bonne qualité qui publie dans le même numéro un bon dossier sur « ces Juifs contre la guerre » (Jewish Voice for Peace, Gush Shalom, New Profile, Women in Black, Yesh Gvul, Israeli Committee Against House Demolitions) fasse de la publicité pour de tels propos choquants.       

 

De son côté, la revue NTV-Tarih consacre un supplément complet à l’Etat d’Israël (« du sionisme au terrorisme d’Etat ») avec des papiers sur « l’alliance volontaire entre l’Empire ottoman et les Juifs » à « l’alliance forcée entre la Turquie et Israël » (où on apprend que les détails du pacte régional secret de 1958 entre Israël-Turquie-Iran et Ethiopie visant à englober les pays arabes) ainsi qu’un historique sur « l’âge d’or, d’argent et de bronze » des Juifs pendant l’Empire ottoman.

 

 

Vers la guerre des hackers ?

 

Dans le quotidien israélien Haaretz, le blogueur et spécialiste en technologie Erez Wolf déclare que les pirates informatiques turcs ont déjà capturé en utilisant la méthode du « phishing » des milliers de mots de passe ainsi que les adresses postales électroniques de 30.000 Israéliens et qu’ils ont publié la liste sur un forum en ligne. Selon le blogueur israélien, qui fait une déposition à la police locale pour dénoncer les faits, ces hackers turcs auraient la possibilité d’entrer dans les comptes bancaires privées pour vider les comptes car « le Coran autorise de vol de l’argent des mécréants ». Décidemment, l’image du Turc de la rue est visiblement aussi caricaturale que l’image de l’Israélien ou du Juif de la rue de part et d’autre de la frontière médiatique entre les deux pays.

 

 

Hamas et PKK

 

En parlant de guerre, beaucoup d’observateurs commencent déjà faire les comptes en vue d’un éventuel affrontement indirect entre les deux puissances régionales. Si la Turquie se sert du Hamas pour régler ses comptes avec Israël, elle devra assumer le soutien logistique d’Israël pour le PKK qui lutte contre l’armée turque.

 

Depuis que les relations entre Ankara et Tel-Aviv se détériorent avec le temps, cette idée d’un soutien israélien aux guérilleros du PKK, en réponse au soutien d’Ankara au Hamas, en lutte contre l’armée turque refait de plus en plus surface.  Dans la prolongation de cette idée, Metin Münir s’intéresse dansMilliyet sur « l’histoire secrète des relations israélo-kurdes » en se basant sur Target Iran, un livre de Scott Ritter : « les relations d’Israël avec l’Iran n’ont pas été toujours aussi mauvaises qu’aujourd’hui. Au contraire, l’Iran a été en 1948 l’un des premiers Etats à reconnaître Israël, dix ans plus tard les deux pays ont même signé des accords militaires et de renseignements. La même année, avec l’accord du Shah, les agents israéliens ont utilisé les relais iraniens pour armer les Kurdes irakiens. L’objectif à l’époque était de casser le régime ennemi commun au pouvoir en Irak. Les relations israélo-kurdes ont été tellement bonnes que pendant la guerre de 1967 entre Israël et les pays arabes (Egypte, Jordanie et Syrie), les peshmergas kurdes ont décidé de s’attaquer aux soldats irakiens dans leurs régions pour soutenir les Israéliens. Une opération similaire a également eu lue en 1973. (…) Suite au traité de Paix de 1975 entre l’Iran et l’Irak, l’Iran a décidé de couper ses aides aux Kurdes provoquant ainsi un soulèvement des Kurdes irakiens. L’Iran s’est retiré mais Israël a maintenu ses relations kurdes. En utilisant les Kurdes d’Iran et d’Irak, Israël s’est forgé un bon réseau d’informations sur les deux pays. Plus de 50.000 Kurdes nés en Irak vivent en Israël, certains d’entre eux ont été formés pour être des agents de renseignements et envoyés dans ces zones au service d’Israël. Parallèlement, la montée du terrorisme du PKK envers la Turquie a mis en difficulté les relations kurdes d’Israël. Les bonnes relations entre la Turquie et Israël datent de 1958 où les deux pays ont signé un accord de coopération. L’échange de renseignements constitue un volet important de ce traité. C’est grâce à l’aide de la Turquie qu’Israël a réussi à se créer un réseau d’information en Azerbaïdjan. Pour ne pas perdre ses relations avec les Kurdes, Israël a dû conclure un accord avec la Turquie : La Turquie va faire semblant de ne pas voir les relations d’Israël avec les Kurdes d’Iran et d’Irak et en échange Israël va fournir des informations pertinentes à propos du PKK à Ankara. D’ailleurs, c’est grâce aux renseignements fournis par les services israéliens qu’Abdullah Öcalan [leader du PKK] a été arrêté en février 1999. Les bonnes relations d’Israël avec l’Iran ont pris fin avec l’arrivée des mollahs au pouvoir mais ses bonnes relations avec les Kurdes d’Irak et d’Iran continuent comme toujours. La question qu’on doit se poser aujourd’hui est la suivante : lorsque les Kurdes d’Irak déclareront tôt ou tard leur indépendance en Irak du Nord, Israël soutiendra-t-il les Kurdes ou la Turquie ? D’ailleurs, qui soutiennent-ils aujourd’hui ? », se demande l’éditorialiste.

 

 

La mission Mavi Marmara risque de se retourner contre l’AKP

 

« La mission de Gaza nous coûte chère », estime Semih Idiz dans le quotidien Milliyet « parce que les discussions autour du Mavi Marmara ont pointé du doigt la responsabilité de l’organisation IHH [l’ONG islamiste turque ayant dirigé la flottille de la liberté] et nous sommes aussi dans le mailinglist où nous recevons de manière périodique leurs publications. D’après ce qu’on peut y lire, ces gens font de bonnes choses et la spécificité « islamique » de l’organisation est clairement établie parce que sur le site internet officiel on peut  voir que la majorité des actions est faite en direction du monde islamique. Ce n’est pas une organisation humanitaire au-dessus des religions comme la Croix Rouge, Care, Concern ou Oxfam mais il n’y a rien de suspect là-dedans. IHH entre plutôt dans la catégorie des organisations humanitaires d’obédience religieuse comme les organisations chrétiennes comme Caritas ou Lutheren World Relief. Chrétiens ou musulmans, il est indéniable que ces organisations ont aussi des objectifs de « missionnariat », d’ailleurs les passagers du Mavi Marmara se qualifiaient régulièrement d’activistes. En plus de l’aide humanitaire réalisé par IHH, il y a donc un volet « missionnariat », c’est pour cela que l’épisode Mavi Marmara d’IHH risque de coûter cher à l’organisation car en plus des pays occidentaux qui ont décidé de suivre à la loupe les activités d’IHH, ce sont aussi des pays comme la Russie et la Chine qui ont des problèmes avec leurs minorités musulmanes qui ont fiché IHH. Le fait que l’Allemagne ait décidé d’interdire IHH sur son territoire [bien qu’IHH Turquie nie avoir un quelconque lien avec IHH Allemagne] n’est en fait que l’annonciateur de ce qui risque de se passer au niveau européen. Le nombre de politiciens aux Etats-Unis et en France qui veulent qu’on ajoute IHH dans la liste des organisations terroristes en prétextant des liens avec le Hezbollah, le Hamas et Al Qaeda ne fait qu’augmenter.  Ainsi 87 sénateurs américains ont écrit à la Maison Blanche pour demander un tel ajout. Si ces pressions aboutissent, les fonds récoltés par IHH auprès  des musulmans dans les pays occidentaux seront sérieusement mis en difficulté. Quant on sait que seulement en Europe vivent au moins 20 millions de musulmans, on peut imaginer que cela représente d’importants montants. En plus, de plus en plus d’articles paraissent dans les journaux occidentaux visant à démonter un « lien organique » entre l’AKP [parti gouvernemental islamo-conservateur] et IHH, c’était d’ailleurs mentionné encore récemment par le New York Times qui avait démontré ce fait en se basant sur des sources AKP.  

 

Le ministre turc des Affaires étrangères Ahmet Davutoglu avait sévèrement critiqué l’interdiction d’IHH en Allemagne [en accusant ce pays d’avoir un double discours selon qu’il faut agir contre une organisation musulmane comme IHH ou contre le PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan considéré comme une organisation terroriste]. Je ne sais si le ministre a pu être convaincant mais je doute que les dirigeants d’IHH aient apprécié la comparaison avec le PKK. Après l’épisode du Mavi Marmara où IHH est passé d’une résistance passive à un activisme d’opposition en allant jusque Gaza a vraiment hypothéqué l’avenir de l’organisation. Par ailleurs, la demande de la Turquie visant à mettre sur pied une commission d’enquête internationale risque de se retourner finalement contre elle. Parce que si le lien AKP-IHH sera clairement établi et que IHH figurera ensuite dans la liste des organisations terroristes, la couleur de l’enquête risque de changer complètement ».

 

Les tensions conjoncturelles suffisent-ils pour remettre en cause durablement des accords militaires et économiques entre la Turquie et Israël ? Les changements politiques (en Turquie ou en Israël) peuvent-ils influer positivement ou négativement sur les relations de plus en plus difficiles entre ces deux puissances ? « Nos relations ne seront plus jamais comme avant, j’espère que cela sera profitable pour notre peuple », avait déclaré le Premier ministre turc en annonçant sa décision de ramener les relations avec Israël à un niveau proche de zéro. « Proche », c’est peut-être le mot important et relativement passe partout en Orient.


Mehmet Koksal

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter