Le référendum turc, en direct du hamam

Alors que le reste de l'hémisphère Nord ne parle que de l'iPad et du régime pour rester mince à la plage, la rédaction de Minorités a choisi de profiter du rythme estival de la Revue pour parler… régime politique. Pour commencer, une analyse très vapeur de Mehmet Koksal en direct des hamams turcs sur le référendum constitutionnel dont les conséquences pour la Turquie, le reste de l'Europe et le Moyen-Orient sont imprévisibles (pour les gourmands, un article sur les Juifs de Turquie). Ensuite, un mélimélo francollandais de Laurent Chambon sur le rôle de la politique et des élites, histoire de rajouter une louche de Bettencourt-Woerth. Blurp. Et comme on aime aussi appuyer là où ça fait mal, en dessert nous vous proposons un morceau bien acide de Didier Lestrade sur les folles comme thermomètre politique ultime. Pour la boisson, par contre, il va falloir vous débrouiller.

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Mehmet Koksal

par Mehmet Koksal - Dimanche 25 juillet 2010

Journaliste-reporter basé à Bruxelles, polyglotte, correspondant du Courrier International, Mehmet Koksal est co-fondateur de Minorités et un spécialiste de la question minoritaire en Europe.

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Alors que le reste de l'hémisphère Nord ne parle que de l'iPad et du régime pour rester mince à la plage, la rédaction de Minorités a choisi de profiter du rythme estival de la Revue pour parler… régime politique. Pour commencer, une analyse très vapeur de Mehmet Koksal en direct des hamams turcs sur le référendum constitutionnel dont les conséquences pour la Turquie, le reste de l'Europe et le Moyen-Orient sont imprévisibles (pour les gourmands, un article sur les Juifs de Turquie). Ensuite, un mélimélo francollandais de Laurent Chambon sur le rôle de la politique et des élites, histoire de rajouter une louche de Bettencourt-Woerth. Blurp. Et comme on aime aussi appuyer là où ça fait mal, en dessert nous vous proposons un morceau bien acide de Didier Lestrade sur les folles comme thermomètre politique ultime. Pour la boisson, par contre, il va falloir vous débrouiller.

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n bassin brûlant, 9 colonnes de style greco-romain, une coupole pour les pigeons et des laveurs professionnels (keseci), l’atmosphère est au repos au Erkekleri hamami (hamam des hommes) dans la vieille ville anatolienne d’Eskisehir à trois cent kilomètres d’Ankara. Le hamam est une véritable institution en Turquie, on n’y va pas que pour se laver mais aussi pour papoter, pour danser (surtout les femmes), pour recueillir les dernières rumeurs ou tout simplement pour se reposer ou plus exactement pour « faire du keyif » comme l’écrivait Jean-Jacques Ampère en 1842 dans sa Lettre à Sainte-Beuve dont le numéro de juillet 2010 du magazine turc d’histoire NTV Tarih publie un extrait. « Vous ne savez peut-être pas ce que signifie le keyif mais il s’agit d’un mot intraduisible dans les langues européennes. Le farniente des Italiens ne peut être que l’ombre de ce mot parce qu’il ne suffit pas de ne rien faire sans bouger, il faut encore que la beauté de l’absence de mouvements s’imprègne en vous, c’est le bonheur de ne rien faire, c’est même le bonheur de sentir qu’on n’est rien », écrivant le célèbre voyageur français.  

« Alors petit, tu n’oses pas entrer dans l’eau ? Tu préfères peut-être l’autre hamam des bébés Uysal », me taquine Recep bey en voyant que je traîne pour plonger le corps dans l’eau bouillante du hamam. L’eau est tellement chaude qu’il suffirait de plonger un sachet de thé pour que l’infusion s’imprègne et que le mélange soit prêt à consommer. Recep bey est un habitué des lieux au Erkekler hamami, il déteste les autres hamams de la ville qu’il juge soit trop remplis d’alamanci (tout Turc expatrié ou né en Europe occidentale est généralement considéré comme étant un Allemand, un faux turc, un mécréant, un frimeur, un privilégié, un pourri gâté, etc.), soit trop peu authentiques car trop tiède, trop luxe ou trop décoré.

« Un vrai hamam turc est un hamam qui te brûle la peau, qui t’enlève toutes les crasses que tu peux avoir sur le corps, qui te libère de tes pensées malsaines. Tu dois sentir la laideur et les mauvais esprits de quitter le corps, autrement ce n’est que décoration et falsification », m’explique-t-il au fur et à mesure que je vois mes jambes brûler au premier degré par la chaleur de l’eau.  

 

La vie dans un hamam turc ressemble un peu à la vie en société en Turquie : l’immeuble est la propriété de l’Etat tandis que la gestion est privatisée, il existe une nette séparation entre les classes pauvres (les billets simples) et les classes riches (les billets avec confort lit), le personnel du hamam est de type bureaucratique (sous-payé mais surexploité), des indépendants (laveurs professionnels dit keseci) payent une taxe pour exercer leur métier mais dépendent du succès de l’établissement, des toilettes publiques mal entretenues mais très fréquentées.  

Le seul avantage est que la plupart des différences disparaissent presque totalement une fois dépassé le seuil d’entrée du bassin principal (umumi) où chacun, riche comme pauvre, doit se contenter du même bout de tissu (dont les couleurs font penser à la chemise de Chuck Norris) enroulé autour du sexe. Il est quand même possible de distinguer le niveau de richesse de chaque individu à la blancheur des dents, au bijou sur le corps, au bronzage de la peau ou à la corpulence du corps mais ces détails échappent à la plupart des clients.  

 

 

Réformer la constitution des généraux putschistes

 

Le débat du moment en Turquie tourne autour du prochain référendum qu’a décidé d’organiser le gouvernement turc. En effet, les islamo-conservateurs de l’AKP au gouvernement (Adalet ve Kalkinma Partisi, Parti de la Justice et du Développement) ont décidé de soumettre d’importantes modifications constitutionnelles par référendum le 12 septembre 2010 dans le but de modifier (pas de remplacer) la Constitution des généraux putschistes du 12 septembre 1982. Du coup, presque tous les débats, tous les éditoriaux et toutes les discussions tournent autour de ce thème. Les partisans du « oui » comme les partisans du « non » vont de ville en ville pour demander à la population de voter pour ou contre le référendum le 12 septembre prochain. La discussion ne s’arrête pas dans les meetings sur les places publiques puisque même dans le hamam d’Eskisehir, certains parlent de cela.  

 

« Je ne comprends pas comment le CHP [Parti Républicain du Peuple] qui se dit de gauche et kémaliste puisse appeler à voter contre le référendum qui vise justement à réformer la Constitution des généraux putschistes. Nous, militants de gauche, avons le plus souffert de ce coup d’Etat du 12 septembre [1982], la seule suppression de l’immunité des responsables de coup d’Etat mérite déjà qu’on vote pour ce projet car on va enfin pouvoir amener Kenan Evren [général putschiste] devant un tribunal pour rendre des comptes », déclare Seref bey.

Son voisin, Erol bey qui s’avoue nationaliste du MHP lui réplique « que tout vote pour le référendum est en réalité un vote pour les islamistes de l’AKP. Tu ne te rends pas compte des complots qui sont en train de préparer pour démanteler notre pays. Ces partisans de l’Akèpè [il fait un jeu de mot entre AKP et PKK] ont déjà vendu toutes les sociétés turques aux étrangers, ils sont en train de diviser le pays en prônant une pseudo-ouverture démocratique aux Kurdes. Je vais voter contre pour manifester mon refus face au projet du gouvernement et tu devrais faire autant. »

 

Le référendum n’est pas simplement un débat entre turco-turc. Beaucoup de Kurdes sont aussi partagés quant à l’attitude à adopter face au projet de modification constitutionnelle proposé par le parti gouvernemental. D’un côté, ils veulent aussi voter pour un changement pour tourner la page d’une Constitution rédigée par des militaires à l’idéologie fascisante, d’un autre côté ils constatent que le parti pro-kurde BDP appelle au boycott. « J’ai lu un très bon papier à ce sujet dans le journal Taraf où un professeur d’université expliquait que le BDP avait fait un mauvais choix », me précise un client intellectuel de tendance libéral qui refuse de s’identifier.  

 

 

L'AKP a trompé le peuple

 

Quelques temps après le hamam, je retrouve ce papier publié dans Taraf où Vahap Coskun, professeur à l’Université de Dicle, explique dans une carte blanche que c’est en réalité le parti pro-kurde BDP (Baris ve Demokrasi Partisi, Parti de la paix et de la démocratie) qui a le plus œuvré au parlement sur les modifications constitutionnelles, tandis que le CHP et le MHP ne jugeaient même pas utile de réagir au projet gouvernemental, en produisant même des propositions alternatives et des amendements constructifs au projet qu’il a remis sous forme de dossier à l’AKP. « Malgré cela, les porte-paroles de l’AKP ont trompé l’opinion publique en répétant sans cesse qu’aucun parti n’a fait des propositions à ce sujet. L’AKP n’a jamais voulu dialoguer avec le BDP de peur de se mettre à mal avec ses électeurs nationalistes et a préféré sans cesse ignorer ce parti ». Du coup, le BDP a officiellement annoncé sa volonté de boycotter le référendum, une décision qui irait à l’encontre de la volonté des organisations kurdes (HAKPAR et KADEP) mais aussi des électeurs kurdes et le professeur Coskun de lister 4 raisons (boycott n’est pas une position claire, la réussite du boycott dépendra du taux d’abstention, le boycott ne reflète pas le volonté de la base, le boycott est difficilement explicable aux partenaires européens et américains) qui justifient le mauvais choix du seul parti pro-kurde (BDP) représenté à l’Assemblée nationale turque.  

 

Mais la plus grosse critique des « nonistes » se concentre sur les réformes apportées au pouvoir judiciaire par le projet soumis au référendum. Ainsi Yavuz Semerci (columnist pour le journal HaberTürk) liste propres ses arguments en faveur d’un vote négatif lors du référendum : « (1) Si on veut parler de démocratisation dans ce pays, il faut surtout faire des réformes concernant les partis politiques et le système électoral, il faut aussi descendre le seuil électoral. En 2002, 31 millions de personnes ont pris part au vote. 45 % des électeurs ont voté pour des partis autres que l’AK Parti ou le CHP, ces partis qui n’ont pas pu dépasser le seuil électoral de 10 % ne sont pas représentés au Parlement. 14 millions de voix ont ainsi valsé à la poubelle. En 2007, 34 millions de personnes ont pris part au vote. Etant donné que le MHP a dépassé le seuil et qu’une partie importante des électeurs de l’Est ont voté pour des candidats indépendants, le nombre de suffrages allant à la poubelle est descendu à 4 millions. Je ne suis donc pas de ceux qui soutiennent un système qui laisse au hasard la représentation des choix électoraux au Parlement et j’estime qu’il fallait inclure ce point au paquet dit de démocratisation.

(2) Les points soumis au référendum pouvaient facilement (à l’exception de 2 points) trouver une coalition au sein de l’Assemblée nationale turque, c’est parce que le parti au pouvoir n’a pas cherché une telle solution que je compte voter non au référendum.

(3) C’est parce qu’il n’y a pas une élection à 2 tours que le peuple n’arrive pas à envoyer ses leaders locaux à l’Assemblée nationale. En fait, nous avalisons simplement les candidats choisis par les dirigeants de parti, c’est pour cela qu’il n’y a pas d’indépendance entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif dans ce pays. On a des députés qui se contentent de lever le petit doigt en fonction de la volonté du dirigeant ou du parti. Les modifications constitutionnelles proposées ne remettent pas ce système en cause. Au contraire, elles créent même des suspicions sur l’indépendance du pouvoir judiciaire qui serait probablement amené à faire des courbettes face au pouvoir exécutif. »

 

« C’est pour cette raison aussi que je compte voter non ! Ceux qui disent qu’il faut voter oui pour dire non à la Constitution du 12 septembre [1982] oublient trop vite qu’il n’y a pas de différence entre des dictateurs avec ou sans grade militaire. Je pense que l’idée de lier le pouvoir judiciaire au parti au pouvoir (qu’il soit AKP, CHP ou MHP importe peu) est tout aussi dangereux que le régime militaire du 12 septembre. (…) Encore une prévision : actuellement, il y a 50 millions d’électeurs et le taux de participation de ces dernières années avoisine les 85 %. Que va-t-il se passer avec le prochain référendum [du 12 septembre 2010] ? Si on estime une participation de 75 % [en tenant compte de l’effet boycott du BDP], on arrive à 38 millions d’électeurs. En prenant comme base les dernières élections municipales (40 millions d’électeurs), on sait que l’AK Parti a 15 millions d’électeurs, que le Saadet a 2 millions tandis que le CHP et le MHP ont ensemble 15,5 millions d’électeurs. Il y aura des glissements de voix dans chaque parti mais le référendum sera en fait décidé par les électeurs qui votent pour des partis marginaux et le résultat risque d’être très serré. Si le « oui » dépasse les 17 millions d’électeurs, cela signifiera que le parti au pouvoir maintient sa position de force mais si ce chiffre reste à 15 millions ou moins, le gouvernement devra se remettre en cause et il y aura alors des pressions pour aller vers des élections anticipées ».    

 

 

S'opposer aux libertés ?

 

Son argumentation m’a paru intéressante surtout qu’il peut tout aussi convenir à la plupart de nos démocraties occidentales. Toujours en matière d’indépendance judiciaire, Emine Ülker Tarhan, Présidente de YARSAV, réagit dans un commentaire d’Ahmet Hakan (éditorialiste chez Hürriyet) en précisant que « la Constitution des putschistes a créé une justice semi-liée au pouvoir alors que le projet actuel vise à la rendre totalement liée au parti gouvernemental, s’opposer à cela signifie-t-il s’opposer aux libertés ? En prétextant vouloir élargir les libertés, le parti au pouvoir vise surtout à lier totalement les instructions judiciaires à l’agenda de l’Exécutif ; en prétextant vouloir garantir les conventions collectives pour les fonctionnaires, ils visent surtout à interdire définitivement toute possibilité de grève, à empêcher les travailleurs d’intenter des recours judiciaires en passant par les organisations syndicales, à faire supporter les dégâts lors d’une manifestation aux travailleurs et non aux organisations syndicales ; en maintenant les immunités pour ceux qui en bénéficient et en protégeant le parti au pouvoir, plutôt que de remplacer la Constitution des putschistes, ils la consolident en réalité ».  

 

Tout le monde ne partage pas ces craintes et ces opinions en faveur du « non ». Ainsi, Cemil Ertem (éditorialiste chez Taraf) confirme que « c’est la justice turque qui vivra l’un des plus grands tremblements de terre » mais que cela permettra « une démocratisation de la justice car l’Etat ne défendra plus les intérêts d’une oligarchie mais bien ceux des citoyens ». Ce projet « va accélérer la candidature de la Turquie à l’Union européenne et la qualité de membre à part entière de l’UE ne sera plus qu’une question de temps. En plus, ce projet va être un succès pour résoudre la question kurde et il va être comme une bombe à retardement pour les partis de gauche et de droite en Turquie qui explosera justement le 12 septembre. Tous les partis pro-Ergenekon [organisation secrète à caractère terroriste visant à réaliser un coup d’Etat en Turquie] de gauche comme de droite vont perdre tous les soutiens politiques et idéologiques », précise-t-il.  

Au hamam d’Eskisehir, la plupart des électeurs semblent favorables au projet gouvernemental, certains voulant être constructifs en se prononçant pour « une meilleure constitution » indépendamment des considérations politiques, d’autres préférant garantir « la stabilité du gouvernement » de peur de revoir les taux d’inflation galopants mais on verra le résultat le 12 septembre prochain.  

 

 

Evet / Hayir / Boykot

 

Enfin, d’après le calcul approximatif de Yavuz Semerci, ce serait les électeurs de partis marginaux qui devront faire la différence lors du vote. Du coup, j’ai cherché à trouver une liste exhaustive des partis turcs avec les indications de vote pour le référendum du 12 septembre 2010, voici le résultat fourni par le site Odatv.com avec les noms complets des partis et les « EVET » (oui), « HAYIR » (Non) et « BOYKOT » (boycott) :

 

Adalet ve Kalkınma Partisi (AKP) : EVET

Cumhuriyet Halk Partisi (CHP): HAYIR

Milliyetçi Hareket Partisi (MHP): EVET

Demokrat parti (DP): HAYIR

Türkiye Sosyalist İşçi Partisi (TSIP): HAYIR

Büyük Birlik Partisi (BBP) : EVET

Liberal Demokrat Parti (LDP) : HAYIR

Emek Partisi (EMEK): HAYIR

Özgürlük ve Dayanışma Partisi (ODP): HAYIR

Devrimci Sosyalist İşçi Partisi (DSIP): EVET Saadet Partisi (SP): EVET

Türkiye Komünist Partisi (TKP): HAYIR

Sosyalist Demokrasi Partisi (SDP): BOYKOT

Ay yıldız Partisi (AP): HAYIR

Emekçi Hareket Partisi (EHP): BOYKOT

Halkın Kurtuluş Partisi (HKP): HAYIR

İşçi Kardeşliği Partisi (IKP): HAYIR

Türkiye Müdafaa-i Hukuk Partisi (TMHP): HAYIR

Katılımcı Demokrasi Partisi (KDP): EVET

Hak ve Eşitlik Partisi (HEP): HAYIR

Barış ve Demokrasi Partisi (BDP): BOYKOT

İşçilerin Sosyalist Partisi (ISP): HAYIR

Hak ve Hakikat Partisi (HHP): EVET

Yeni Parti (YP): HAYIR

Türkiye Partisi (TP): EVET

Büyük Anavatan Partisi (BAP): EVET

Ulusal Parti (UP): HAYIR

Ezilenlerin Sosyalist Partisi (ESP): BOYKOT

Sosyalist Parti (SP): HAYIR

Demokratik Sol Parti (DSP): HAYIR

İşçi Partisi (IP): HAYIR

Vatanseverler Partisi (VP): HAYIR

Yurt Partisi (YP): HAYIR

 


Mehmet Koksal

Notes

Article repris par le site kurde Bersiv.

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