par Laurent Chambon - Dimanche 25 juillet 2010
Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.
En France, le feuilleton de l’été est la révélation des bidouilles au sommet, d’autant plus choquantes que ceux qui sont pris la main dans le sac n’ont pas l’air de comprendre l’obscénité de la chose et trouvent l'indépendance de la presse (après celle de la justice) totalement has been. Aux Pays-Bas, la telenovela estivale porte sur la formation d’une coalition gouvernementale. On essaye à trois, puis à quatre, un coup à gauche, un coup à droite, on raconte des salades, la Reine fait semblant de ne pas paniquer. Qu’est-ce qu’on s’amuse. Dans les deux pays on parle de milliards, mais pas vraiment de la même façon.
L
a presse et les commentateurs aiment nous abreuver de « ce que veulent vraiment les Français » ou de « ce qu’ont décidé les Américains ». Il n’y a rien de tel pour me mettre en rogne, car les peuples ne veulent pas des choses collectivement à l’unanimité. Le propre d’un peuple, c’est sa diversité, aussi dans ses opinions et analyses. Ou son manque d’analyse, d’ailleurs. C’est pour ça qu’il y a des élections avec plusieurs partis: celui ou ceux qui ont eu le plus de voix sont les plus légitimes à trouver des solutions à des choses sur lesquelles personne n’est d’accord et sur lesquelles c’est difficile d’avoir des certitudes. Si tout le monde était d’accord sur tout, on n’aurait pas besoin ni délections, ni de tous ces égos bruyants au Parlement, on se contenterait de fonctionnaires pour appliquer « ce que veulent les Français (ou les Chinois, les Américains...) ». Peut-être même qu'on utiliserait des robots au Japon et en Corée du Sud.
En cela, les systèmes politiques britannique, français ou américain me posent problème, car avec leur système majoritaire (à un ou deux tours) c’est le règne de la loi du plus fort, et les opinions minoritaires (mais pas forcément pires que les autres) sont ignorées. Deux partis, pas beaucoup de créativité. La proportionnelle, ce n’est certes pas facile pour trouver une majorité, mais au moins on n’oublie personne. Et de toutes façons, qui a dit que la politique était facile?
Le système électoral néerlandais pour les législatives est vraiment simple: il n’y a qu’une circonscription, les Royaume des Pays-Bas, et la proportionnelle intégrale s’applique pour le partage des 150 sièges de la Deuxième chambre. Si vous avez 20% des votes, vous avez 20% des sièges. Au-delà, il n’y a aucune règle d'airain. La tradition veut que le parti qui a obtenu le plus de sièges fournit le Premier ministre, mais seulement s’il a réussi à boucler une coalition gouvernementale. C’est là que les stratèges amateurs comme professionnels s’amusent.
Dix partis, cinq combinaisons possibles
Pour ceux qui ne connaissent pas vraiment la politique néerlandaise, il y a une dizaine de partis. À gauche, nous avons le Socialistische Partij ou SP (gauche marxiste conservatrice, 15 sièges), GroenLinks (gauche verte, 10), le Partij van de Arbeid ou PvdA (travaillistes, 30), le Partij voor de Dieren (Parti pour les animaux, 2) et la ChristenUnie ou CU (chrétiens fondamentalistes progressistes, 5). À droite, on a le D66 (centristes élitistes, 10), le CDA (chrétiens-démocrates conservateurs, 21), le VVD (libéraux de droite, 31), le SGP (chrétiens réformés fondamentalistes conservateurs, 2) et le Partij voor de Vrijheid ou PVV (extrême droite islamophobe, 24). Il faut 76 sièges pour la majorité absolue.
Depuis le 9 juin dernier, la Reine Beatrix a nommé plusieurs informateurs dans le but de dégager une majorité. Le dernier en date est Ruud Lubbers, ancien premier ministre chrétien-démocrate. Les journaux bataves se régalent d’analyses approfondies, de rumeurs plus ou moins fondées et d’entretiens avec les experts, et chacun va de ses pronostiques sur la combinaison gagnante.
Cinq coalitions sont en lice: (1) Violet Plus (Paars Plus), une combinaison de partis laïcs de gauche (PvdA, GroenLinks) et de droite (D66, VVD), (2) Superdroite, une combinaison bien réactionnaire et xénophobe des libéraux, des chrétiens-démocrates et des amis de Geert Wilders, (3) centriste entre les trois gros partis gouvernementaux (PvdA, CDA, VVD), (4) de gauche, c’est à dire tous les partis de gauche avec le D66 avec le soutien tacite du CDA et (5) de droite classique sans participation directe du PVV de Wilders mais avec son soutien tacite (comme ce qui avait déjà été fait au Danemark).
La seule règle du jeu, c’est de trouver des partenaires de coalition avec lesquels on peut bâtir un programme de gouvernement durable, et ne pas se faire doubler par les autres. Les journaux ne tournent plus autour du pot et les présentent ainsi:
PvdA + GL + D66 + VVD = 81
CDA + VVD + PVV = 77
PvdA + CDA + VVD = 81
SP + GL + PvdA + CU + D66 = 70
CDA + VVD = 52
En fait, ce qui me fascine avec ce système politique, c’est que malgré toutes les critiques que l’on peut avoir (ce sont les mêmes dans tous les pays, quels que soient les systèmes électoraux et les traditions politiques), on est dans une certaine transparence.
Par exemple, les élections historiques de 1994 ont mené au pouvoir une coalition violette des travaillistes (PvdA, en rouge) et des libéraux (VVD et D66, en bleu) qui ont collaboré pour déchristianiser la législation du pays. Les chrétiens-démocrates du CDA se sont retrouvés dans l’opposition pour la première fois depuis 70 ans parce que les partis laïcs voulaient mettre en place une législation progressiste sur l’euthanasie et l’avortement et ouvrir le mariage aux couples de même sexe. Tout le monde savait où les partis allaient avant les élections, il n’y avait donc pas de vraie surprise.
En même temps, les gens de droite pouvaient voter à droite tout en choisissant le camp des progressistes ou des conservateurs. C'est ça aussi, la richesse de la diversité de l'offre politique.
À la suite du meurtre de Pim Fortuyn, la plupart des partis se sont vautrés dans le nationalisme xénophobe, et on a eu un gouvernement de droite bien dure, xénophobe et anti-pauvres. On avait alors le choix entre une gauche crispée sur le passé et une droite agressive, et la majorité des électeurs a choisi, chacun à sa manière (CDA, VVD, D66 ou Lijst Pim Fortuyn) un virage à droite, au grand désespoir du peuple de gauche, qui ont cependant eu l'opportunité de voter vert, travailliste, marxiste ou chrétien fondamentaliste.
Une division gauche-droite ultra classique
Lors des élections de 2009, la question principale était un classique gauche-droite de répartition des richesses. Ou plutôt de répartition des sacrifices financiers. À droite, on veut le maintient des privilèges fiscaux pour les plus riches et les propriétaires, tout en sabrant dans l’État providence et les services publics pour faire des économies. À gauche, on voulait que les riches participent un peu plus à l’effort financier, s’assurer que les plus démunis sont protégés, que les services publics sont maintenus et que les économies sont financées par tous, pas seulement les classes moyennes et inférieures. C’est ainsi dans beaucoup de pays, rien de neuf sous le soleil (et les nuages aussi).
Revenons maintenant aux négociations en vue de former une coalition. En fait, c’est très simple quand on y pense. Les Libéraux, qui ont « gagné » les élections (ils ont un siège de plus que les Travaillistes) doivent choisir entre Geert Wilders et les travaillistes qu’ils trouvent terriblement gauchistes. Ils n’osent pas vraiment dire tout haut qu’ils veulent collaborer avec l’extrême droite, même si leurs électeurs ne veulent que ça. En effet, Geert Wilders est lui-même issu du parti libéral et leurs idées sont très proches: économiquement libéral, préférence nationale, haine de la gauche et des musulmans, surtout d’origine marocaine. N’empêche, question image, ça ne le fait pas, surtout à l’international.
Le VVD ne veut pas se retrouver coincé dans une coalition avec les partis de gauche et être obligé de renoncer aux privilèges fiscaux pour les riches et la promesse du démantèlement de l’État providence, en particulier du système de santé et des corporations locatives (HLM locaux), source de profit potentiel pour ses amis « investisseurs ». Bien sûr, les autres partis d’une hypothétique coalition « violette plus » ont été très en colère du peu d’entrain du VVD à négocier alors qu’ils étaient prêts à beaucoup lâcher.
De son côté, le leader travailliste, Job Cohen, assume d’être un homme de gauche, déteste Geert Wilders et son discours d’exclusion. Les Travaillistes ont par ailleurs eu des relations exécrables avec les Chrétiens-démocrates lors du dernier gouvernement Balkenende et ne sont pas très chauds à l’idée de se retrouver de nouveau dans un même gouvernement. Donc Cohen ne se voit gouverner qu’au sein d’une coalition Violette plus, et les travaillistes ne veulent pas être coincés entre deux gros partis de droite, dont un si chrétien qu'il frise l'homophobie, à être obligés d’appliquer une politique anti-pauvres juste pour avoir des portefeuilles de ministre. Sauf si la Reine le lui demande « au nom de l'intérêt supérieur du Royaume » mais elle ne l'a pas encore fait. Enfin, pas que je sache.
Je résume: le CDA ne veut pas gouverner avec le PVV, le VVD ne veut pas gouverner avec le PvdA ou GroenLinks, et le PvdA ne veut pas gouverner avec le CDA. Pas mal, nan?
La théorie des jeux
Entre les deux, il y a des Chrétiens-démocrates qui se sont pris une raclée historique aux élections et qui lèchent encore leurs plaies. Jan-Peter Balkenende a démissionné, ainsi que le président du parti, et c’est le très futé (certains diront « vicieux ») mais pas très courageux Maxime Verhagen qui mène la danse. Les Chrétiens-démocrates sont de droite et l’assument (beaucoup d’entre eux, en bons calvinistes, pensent que les riches sont élus par Dieu et que les pauvres doivent avoir une âme bien sale pour avoir besoin de l’État providence), mais ont un gros problème avec les position anti-religieuses de Geert Wilders. La plupart des derniers électeurs qui ont voté pour eux sont prêts à quitter le parti s’ils allient à l’islamophobe du PVV.
Dans le Volkskrant, un spécialiste de la théorie des jeux de l’Université d’Amsterdam dit qu’il est persuadé que les chrétiens-démocrates vont forcément être au centre de la prochaine coalition, même si on met encore des mois et des mois à y arriver.
« Imaginez que cette formation peut être réduite à la simple opposition gauche-droite: la répartition des revenus. C’est normal que la coalition ‘Violette plus’ ait échoué. Les différences étaient trop importantes. Si la formation a lieu sur la recherche d’un compromis sur la question gauche-droite (ce qui est le cas en ce moment), d’après la théorie des jeux on ne peut s’en sortir que par le centre. Et donc les Chrétiens-démocrates. Ils ont d’ailleurs participé à toutes les coalition depuis la guerre sauf la coalition violette de Wim Kok. » (Justement parce qu’ils sont au centre dès que la question gauche-droite du partage des richesses est au menu des discussions.)
D’après cet Arthus Scham, notre speltheoreticus (théoricien des jeux), ce sera au CDA de choisir entre une coalition du centre (avec les Libéraux et les Travaillistes) ou de droite (avec les Libéraux et l’extrême droite) si Wilders arrive à ravaler un peu de sa xénophobie.
Je trouve ce système fascinant car chacun doit négocier et faire des concessions, tout en étant obligé de rester fidèle à ses principes, sans quoi les électeurs iront ailleurs. Ce n’est pas sexy ni facile, et cela rend le processus long et compliqué. Mais justement, ce qui différentie une démocratie d’une dictature, c’est la place qu’on accorde aux négociations, aux discussions et à la recherche de solutions acceptables pour le plus grand monde. C’est la différence essentielle à mon avis entre l’Europe du Nord d’un côté et la Russie ou l’Iran de l’autre, entre la démocratie et la dictature.
Et la France, alors?
Un processus pas très sexy
mais tellement rassurant
Justement, au moment où la France s’enfonce dans une sorte de monopartisme gaulois, fait de monopole de l’UMP au niveau national, d’effacement de la diversité des opinions avec la difficile survie des autres partis politiques, d’arrogance des puissants et de collusion d’intérêts, je suis rassuré par les négociations à la hollandaise. Une gauche de gauche et une droite de droite, le grand ménage tous les quatre ans, le stress pour la majorité de finir dans l’opposition, des ministres continuellement sur la sellette devant prouver qu’ils ne pensent pas qu’à leurs amis, une Reine qui s’efforce d’être neutre politiquement et pense à l’avenir du pays (et pourtant je suis un républicain)... Quelque part, c’est rafraîchissant.
Après les élections, je stressais à l’idée qu’une coalition de droite arrive au pouvoir aux Pays-Bas. En fait, je me dis qu’au moins, ici, un ministre du budget dont on aurait pu soupçonner qu’il ait eu des conflits d’intérêt, comme financier de son parti, mari ou voisin de table, aurait démissionné dans l’heure. Le gouvernement serait aussi probablement tombé et des élections anticipées auraient eu lieu, laissant aux électeurs le soin de voter pour d’autres partis, de droite comme de gauche. Le poker menteur des négociations gouvernementales sont rassurantes: on sait à quoi s’en tenir, la majorité quelle qu’elle soit représente de fait la majorité des votants (ce qui n’est pas du tout le cas en France) et la diversité au sein des coalitions, même de droite, est une assurance contre beaucoup de dérives.
La République vacille parce que la seule correction possible est dans le bon vouloir du Président. Le Royaume des Pays-Bas est stable parce qu'on est obligé d'en appeler aux électeurs quand on a des doutes.
D’ailleurs, je trouve fascinant que la droite française, qui n’aime rien tant que d’imposer le Marché™ à nous autres manants, ne s’attache pas à le réaliser en politique ou dans les hautes sphères de l’économie nationale. Les laborieuses négociations gouvernementales hollandaises ne font que souligner le faux duopole UMP-PS qui sévit en France depuis trop longtemps, la mainmise des amis de nos Présidents sur les bons postes sans aucun processus de négociation autre que celui des privilèges, et le mépris le plus total pour ce que pourrait penser le peuple, parce que de toute façon cela n'a que rarement des conséquences pour la France d'en haut.
Ce n’est pas toujours facile de vivre à l’étranger: des choses nous manquent, parfois on a du mal à trouver sa place, des jours on aimerait parler sa langue maternelle à qui ont veut. Mais récemment c’est devenu encore plus dur: les choses qui nous paraissent désormais naturelles, comme l’indépendance de la justice et des médias, le renouvellement de la classe politique et la probité des élus, ont cessé de signifier quoi que ce soit dans son pays d’origine. Et je me demande si c’est ce n’est pas ce qui rend les réfugiés afghans, algériens ou iraniens si tristes parfois. Partis d'un pays qu'ils aiment et qui n'existe que dans un état chaotique et dysfonctionnel.
J’ai peur d'en venir à leur ressembler, de parler avec regret d'une République indivisible, laïque, démocratique et sociale qui n'existe que dans mes rêves d'exilé.