Il y a parfois des petites histoires dans la communauté qu’il faut savoir faire sortir. Des prises de parole qui valent le coup d’être lues. On pourrait trouver ça grotesque, si les personnes qui les tiennent n’étaient pas censées nous représenter ou tout au moins penser qu’elles nous représentent.
C’est le cas de Christine Le Doaré, l’actuelle présidente du Centre LGBT de Paris-Îdf.
Les LGBT précaires, les séropositifs, les personnes dans des situations psychologiques fragiles, elle n’en veut pas trop. Trop de problèmes pourraient donner une mauvaise image d’un centre LGBT qui, à travers la voix de sa présidente, se pense, se rêve, en fille d’Harvey Milk. Mais la réalité rattrape souvent les grands discours et les grandes intentions.
Dans un billet d’humeur publié dans la lettre d’info du Centre LBGT de juillet/août 2010, CLD n’est pas contente et elle le dit. Le ton de ce papier, intitulé « Gros coup de gueule », est assez inhabituel pour le relever. Christine Le Doaré est donc très en colère. Elle ne supporte plus que le centre LGBT soit critiqué à longueur d’année.
Après une courte introduction sur la crise économique et ses effets, elle explique que le centre fait face à un afflux important de personnes aux situations de vie précaires, qui viennent y passer des journées entières. Certains petits incidents y ont eu lieu et elle tient à rappeler que le centre est un lieu de passage et non pas qu’un centre d’accueil pour personnes en souffrance, tout aussi pédé-gouine-bi-trans qu’elles soient.
Bon, jusque-là, on se dit pourquoi pas, elle n’a peut-être pas tort. Mais la fin du texte va plus loin. Après un appel à bénévolat pour faire face, entre autres, aux situations difficiles, elle explique que nous devrions nous mobiliser « plutôt que d’imaginer qu’un centre LGBT, aussi performant soit-il, va pouvoir à lui tout seul absorber et gérer toute la misère et tous les problèmes du monde » et conclut par « Alors le Centre LGBT Paris-ÎdF, on l’aide ou on lui fiche la paix. »
En colère
Franchement, il faut parfois faire attention aux expressions que l’on utilise. Certaines résonnent à nos oreilles, en tout cas aux miennes, comme de vieux souvenirs nauséabonds. Mes neurones ne peuvent s’empêcher de relier à mon cerveau limbique (centre de la mémoire mais aussi celui des émotions) les paroles tenues par tel homme politique ou tel autre président de parti politique.
Un accès de colère ? J’espère que c’est ça. Et en même temps, à une époque où la correction politique est de mise, je ne vais me scandaliser de propos qui semblent venir des tripes de Christine Le Doaré. Après tout, elle dit ce qu’elle pense.
On passerait donc sur ces quelques lignes emportées si le texte ne comportait pas d’autres justifications forcées et des approximations. On le sait la meilleure défense, c’est l’attaque.
Et tout le monde en prend pour son grade : « les frustrés par un parcours associatif pas très glorieux ; les personnes qui furent aux manettes jadis mais ont laissé derrière elles un champ en ruines ; les consuméristes du Marais qui dénigrent l’associatif ; certains commerçants ou supports LGBT vexés de ne pas avoir reçu de carton d’invitation ». CLD ne s’étouffe pas dans sa prétention et renchérit en affirmant que « tout ceci doit exciter les envieux, les frustrés, les esprits chagrins, les imbéciles » et que « de toute façon, pour la greffe du cerveau, la file d’attente est illimitée » pour tous ceux qui enfouissent le centre de tombereaux d’injures.
La critique est aisée, c’est pas faux, mais il y a un moment où il faut arrêter de parler dans les rues du village et se poser pour répondre à un point de vue que l’on espère personnel et on se demande s’il fait vraiment écho à la parole de la centaine d’associations hébergée par le centre.
Quelques questions
La présidente, son CA et l’équipe de bénévoles, magnanimes, semblent vouloir répondre aux incompréhensions, aux questionnements, aux demandes, aux améliorations. J’en ai quelques-unes.
Je ne comprends pas pourquoi l’auteur de ce billet ne cite pas la population qui semble poser problème et semble interférer dans la tranquillité des autres usagers du centre. Pour qui s’informe, on saura que pas mal de séropositifs précaires viennent au centre, accueillis entre autres par l’association Café Lunettes Rouges, pour y trouver réconfort, un espace de parole ou de l’entraide. Une des données des problèmes n’est pas clairement posée. On évite savamment d’écrire le mot sida et d’énoncer tout ce qu’il charrie de problèmes, de questionnements et de solutions à trouver pour faire face à ce qui reste encore une épidémie. Et le Centre LGBT de Paris-Îdf évite, comme une grosse partie de la communauté, de trop le mentionner.
Après tout, que le sida ait décimé une grosse partie de la communauté semble n’être qu’une donnée sans trop d’importance, que les nouvelles contaminations restent désespérément au même niveau ne semble alerter personne. Act Up disait à ces débuts que le sida était une crise politique. Crise du sida + crise économique = gros bordel à venir. On commence aujourd’hui à en voir les effets sur le terrain et les associations LGBT paniquent ou jouent la politique de l’autruche.
Un centre militant pour le bien de la communauté
Pour l’équipe de bénévoles, bureau et conseil d’administration compris, le Centre LGBT est avant tout un centre militant ! Il faut que ce soit bien limpide dans la tête de la communauté.
Je me demande alors : « C’est quoi être militant ? ». C’est faire acte de présence au Centre LGBT, c’est tenir une buvette, c’est distribuer de la documentation, c’est offrir aux associations un espace pour travailler et se réunir, c’est organiser des fêtes ou des pique-nique républicains ou encore des cours de danse orientale, c’est balancer des communiqué des presse sur les Prides qui se passent mal dans les autres pays européens ? Bon, peut-être. Oui, d’accord, c’est déjà ça être militant. C’est aussi être visible, en plein cœur de Paris et faire de son mieux. Ok.
Mais en même temps, ça commence à faire un moment que nous réclamons des droits égaux, mais que l’on ne voit rien venir. La présidente du Centre LGBT attend sans doute, comme beaucoup, que la gauche regagne la Présidence pour enfin réaliser nos rêves d’égalité. Vous savez, celle qui était au pouvoir il y a quelques années et qui n’a pas jugé bon d’être une des premières à vouloir que les pédés et les gouines se marient aussi, préférant un sous-contrat pour ne pas choquer la France. Alors, la présidente du Centre LGBT a beau dire à ceux qu’elle attaque dans son texte qu’ils ont la mémoire courte. Elle semble être amnésique.
Faut-il lui rappeler que Bertrand Delanoë fait partie de cette gauche-là ? Qu’un gay est maire de Paris et que si peu de choses sont faites ?
Ben non, le Centre LGBT ne le fera pas. Comment critiquer un conseil municipal qui vote une subvention de 112.000 euros cette année et être à la fois critique vis-à-vis du manque flagrant d’action et de discours de la part du premier maire de France, qui est pédé ! Cet argent est là pour faire taire toute velléité de contre-pouvoirs, de remises en question.
Quand entendra-t-on le Centre LGBT sur le besoin urgent de coordonner le montage d’une structure sur la mémoire, les mémoires des trans-pédés-gouines ?
Quand entendra t-on le Centre LGBT proposer de vrais projets et d’ouvrir de vrais débats sur la sexualité adolescente et notamment celle des jeunes gays qui débarquent dans une communauté où les discours sur la santé sexuelle se perdent dans des contradictions claires comme du jus de chique ?
Quand entendra t-on le Centre LGBT lancer des débats ouverts sur les religions et les sexualités minoritaires ?
Quand est-ce que le Centre LGBT osera poser la question du racisme dans la communauté ?
Des questions comme ça, il y en a des centaines.
Non, ça ne suffit pas
Non, il faudra un peu plus de courage au Centre LGBT pour vraiment poser les questions qui fâchent sur les problématiques depuis longtemps existantes.
Non, il ne suffit pas de crier à l’homophobie pour être militant. Cela engage autre chose que ce discours basique. Il engage de s’attaquer aux différentes situations et aux lieux de pouvoirs où en partie, d’autres gays et lesbiennes ont la possibilité de faire avancer plus vite les choses.
Non, il ne suffit pas de discours républicains lénifiants et de principes universalistes à longueur d’années pour faire avancer la cause. Les droits, ça s’acquiert, ça ne s’attend pas.
Alors, oui, Christine Le Doaré, ce que l’on vous a confié, c’est comme vous le dites, la gestion au quotidien et vous êtes prise dans cette situation difficile. Non, vous n’êtes pas là pour faire un travail militant et politique. Ce n’est pas ce que vos financeurs vous demandent. Le jour où vous aurez compris que la France délègue trop souvent le travail qu’elle ne veut pas faire aux associations, alors sans doute deviendrez-vous militante. Prenez les critiques de ceux qui vous lisent ou vous écoutent comme un signe d’intérêt et non pas comme des attaques. Nous ne sommes pas vous ennemis. Ecrire ou dire, c’est déjà agir.