Le canari de la mine homosexuelle
par Didier Lestrade - Dimanche 25 juillet 2010
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
Je sais que je mentionne trop souvent le New York Times dans ces lignes, mais il y a quelque chose que j’adore, et qui m’inspire, chez les éditorialistes de ce journal ou des autres grands quotidiens internationaux. Ce sont des personnes qui n’ont pas peur de s’emparer de sujets et d’y revenir sans cesse, sous des angles différents, au risque d’être critiqués pour leurs « marottes » et leurs obsessions politiques. Je suis émerveillé quand je vois une personne célèbre insister au lieu de papillonner au gré de l’actualité. Pourquoi pas moi ?
N
icholas D.Kristof parle sans arrêt des viols et des meurtres au Congo et s’exprime d’une manière très émotive sur le sujet. David Brooks est merveilleux dans le déchiffrage de l’actualité mondiale et de la psychologie ambiante. Thomas L.Friedman exprime une frustration sincère face au retard des réformes profondes attendues dans l’économie et la finance. Maureen Dowd est bien sûr Maureen Dowd, toujours au-dessus de ce qu’on attend d’elle, surtout quand elle parle de Palestine. Tous ces éditorialistes n’hésitent pas à s’engager personnellement sur ces sujets en parlant à la première personne tout en encourageant les gens à prendre action.
Dans le milieu gay, rien de tel. À un jeune doctorant gay en sociologie à qui je reprochais de ne pas prendre de risques politiques, ce dernier plaisantait que j’avais bien reconnu sa « poker face », son visage impassible, cher à Lady Gaga. C’est bien mieux d’être impassible que de prendre des risques. On attend que la jeune génération prenne le relais de l’engagement, mais en fait elle n’a même pas envie de se compliquer la vie.
Au niveau gay, nous sommes entrés dans une nouvelle dimension de notre culture et c’est assez peu discuté. Comme il y a de plus en plus de gays et de lesbiennes qui s’affirment à travers le mode, les news se multiplient à un rythme frénétique. Forcément, ils sont plus nombreux que jamais dans l’histoire de l’homosexualité, donc ils sont plus en plus nombreux à devenir célèbres en se mariant, en ayant un bébé, en divorçant, en devenant people, en disant « quelque chose », en se suicidant à cause d’un reality show. Bientôt, ils seront célèbres et feront la une des webzines parce qu’ils se sont cassé le bras.
Nous sommes envahis par ces news qui ont le mérite de nous informer sur ce qui se passe dans le monde, mais qui intensifient profondément un contexte de banalisation gay qui est bien connu dans d’autres domaines identitaires.
« LGBT is the violence »
Pourtant, on le voit bien, le monde gay est en proie à de nombreuses incertitudes sur l’évolution de son mouvement, loin d’être aussi homogène que l’on croit. Les revendications sont multiples et parfois opposées. Dans tous les pays occidentaux, les gays s’atomisent en mini-tribus. Lalla Kowska-Régnier pense que « LGBT is the violence and the opression ». Les revues Monstre et Kaiserin questionnent aussi l’identité pédé aujourd’hui. Patrick Thévenin dit que les homosexuels n’ont pas envie de se revendiquer gays par rejet d’une certaine forme de vitrine homosexuelle. Avant, ces gays-là étaient apolitiques ou de droite, c’était les gays qui n’aiment pas l’exubérance de la Gay Pride, par exemple. Aujourd’hui, ce sont des gays concernés, mais déçus.
Les exemples se multiplient hors du cadre des médias et des associations qui sont souvent considérés comme manquant de radicalisme. Facebook et Twitter mettent en valeur une marge gay qui s’exprime beaucoup et qui ne se retrouve pas dans les discussions souvent bas de gamme qui accompagnent les chat de ces médias gays. Il s’agit souvent d’anciens militants qui ont donné beaucoup d’années au mouvement, et qui ont toujours un sens intact de la colère, qui cherchent à véhiculer une autre réflexion sur ce qui se passe dans le monde, et pas toujours dans le domaine strictement homosexuel. Il s’expriment en détail, argumentant, ils en ont marre de voir leur point de vue réduit à un bruit de fond. Ils ont donné beaucoup d’années, ils ont perdu aussi beaucoup de plumes. Ils veulent toujours y croire.
Qu’ils soient à Minorités ou pas, il y a donc des centaines de gays qui se posent la question de ce que c’est d’être gay et contestataire aujourd’hui. Avant, ils dirigeaient le débat. Mais ils font face à une tendance générale qui voudrait éliminer les conflits, ou, du moins, les lisser pour ne pas se montrer « segmentant ». Pour séduire les annonceurs et entretenir de bonnes relations avec les mécènes, les médias gays et les associations doivent surtout développer un profil lisse, sans controverse.
Les folles républicaines
Un échange récent assez violent, mais qui a fait rigoler beaucoup de monde (60 commentaires) avec Christine Le Doaré du Centre LGBT de Paris, a rappelé que le milieu associatif n’aime pas être débordé sur sa gauche. Je me moquais d’un « pique nique républicain » organisé par le CGL le 13 juillet dernier en soulignant le fait que ce mot « républicain » est utilisé à toutes les sauces de nos jours. Une simple remarque en statut FB et c’est parti comme une flèche. Comme si j’avais allumé une étincelle sur une mèche qui n’attendait qu’à s’allumer. Christine s’est mise en colère, estimant que ces moqueries étaient blessantes puisque le mot « républicain » était utilisé avec humour.
Précisément, je ne crois pas que l’humour était prévu dans ce « pique-nique républicain ». Nous savons très bien que le mouvement LGBT est sous la pression d’une idée selon laquelle la communauté doit se montrer plus républicaine. C’est un glissement très net de l’axe militant gay. Avant, on parlait de « communauté gay ». Aujourd’hui, il faut sans cesse donner à l’État (qui n’a rien demandé que je sache) des garanties d’une citoyenneté homosexuelle. Nous sommes des citoyens de seconde zone car nous ne pouvons pas nous marier et adopter, mais comme les Arabes et les Noirs, il faut sans cesse montrer des gages de notre amour pour la République. Pour accéder à l’ascenseur politique, les représentants LGBT doivent développer leur profil « citoyen ». Ils doivent devenir les Harlem Désir et les Malek Boutih des générations précédentes. Plus républicains que les républicains, plus laïcs que les laïcs. C’est ce qui s’est passé avec l’engagement de Caroline Fourest sur les caricatures de Mahomet, celui de Macé Scaron sur l’anti-communautarisme, celui de Louis-George Tin et de Patrick Lozès du CRAN, avec un discours toujours incroyablement poli.
Recentrage gay mollasson
La désaffection du militantisme gay s’accentue avec les années. J’ai des amis proches qui ont toujours assumé leur place dans la communauté gay et qui prennent désormais leurs distances avec le mouvement. Ils pensent que la stratégie associative n’est pas la bonne et refusent de plus en plus d’être associés à l’angle gay. Ils n’ont pas envie d’encourager un échec politique. Il y a quelques jours à peine, l’Argentine a accepté le mariage gay et les associations françaises n’ont qu’une seule chose à dire : « Prenons rendez-vous en 2012 ». Cela fait des années que l’on nous demande d’attendre et de mettre nos espérances entre parenthèses. Ce mouvement militant a échoué par rapport aux pays européens voisins, et il ne faut pas chercher la cause très loin. Après des années et des années de thèmes rassembleurs mais ternes lors de la Gay Pride, de frilosité militante lors du Sidaction et du 1er décembre, le mouvement gay est devenu tellement atone qu’il s‘est littéralement fondu dans l’immobilisme de la classe politique républicaine française, bloquée dans un statu quo catastrophique, à gauche comme à droite.
Ce recentrage républicain gay mollasson, qui a en outre entériné un positionnement très agressif face aux autres minorités (réseaux contre individus, laïcité contre religions, establishment médiatique contre underground contestataire) n’a rien obtenu. Il a échoué. Et les leaders de cet échec ont réussi à conforter leur place sociale au détriment de la masse qu’ils sont supposés défendre. On est content de voir Jean-Luc Roméro accéder à la tête du CRIPS, mais on se demande s'il avait besoin d'une casquette de plus.
C’est donc une drôle d'évolution qui se profile de jour en jour avec une masse LGBT endormie et de plus en plus de gens qui disent « à quoi bon? », comme les citoyens français. C’est peut-être là justement une des raisons de cet appel à la citoyenneté homosexuelle : rejoindre le défaitisme ambiant, le dégoût général, l’idée des « tous pourris », de la France qui ne s'aime pas. On peut très bien feindre de ne pas le voir. Minorités a choisi de faire le lien entre cette désaffection gay et les désaffections qui touchent les autres minorités de ce pays. Les Blacks et les Beurs ne se sentent pas, non plus, représentés par les associations traditionnelles qui les ont trahis, puisqu’ils n’ont rien obtenu, malgré les représentants de ces minorités qui se sont placés au PS ou ailleurs.
C‘est donc le rôle de Minorités de persister à illustrer cette frustration politique. Nous ne sommes pas là pour critiquer par plaisir, mais nous avons choisi de prendre le rôle du canari de la mine homosexuelle. Et ce canari est dans une cage, ne l’oublions pas. Il aimerait bien se sauver lui aussi, regarder ailleurs car la mine n’est pas son habitat naturel, loin de là. Son rôle a un but très précis. Servir d’alarme et annoncer le danger pour sauver les mineurs dans les galeries souterraines de cette Moria underground.
