Le sexe gay israélien
par Didier Lestrade - Dimanche 11 juillet 2010
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
Les quinze dernières années ont été celles de l’émergence d’une attraction sexuelle arabe (dans le terme le plus large du mot) et l’on voit apparaître aujourd’hui chez les gays une très forte attraction pour les juifs, surtout pour les Israéliens. Pour résumer de manière crue, la bite arabe est concurrencée par la bite juive. Ce n’est pas un sujet médiatique, c’est au contraire une idée très souterraine, qui se propage dans la communauté gay internationale. Mais on dirait que même dans l’imaginaire et le phantasme gay, ces deux sexualités s’affrontent.
J
’ai volé l’idée de cet article à Jean Stern de la revue « De l'autre côté ». Il m’a promis un texte érudit sur ce thème depuis des mois, mais il est occupé et nous ne l'aurons pas avant la rentrée. Bien sûr, je lui ai demandé la permission de le pirater. Il m’a dit d’y aller, qu’il connaissait très bien le sujet et que son texte serait forcément différent. Je le soupçonne d’être en possession de « données dures » dont je ne dispose pas. C’est un grand spécialiste d’Israël, moi non.
Dans les concerts de Madonna, le symbole de la paix est souvent mis en valeur par une chorégraphie qui rassemble le danseur arabe et le danseur juif. Ils portent chacun la marque de leur pays sur leur corps, avec un détail du drapeau national peint sur la peau. Cette chorégraphie imite une confrontation qui évolue rapidement vers le rapprochement des corps et des gestes. Le couple israélien / palestinien est souvent vu comme le plus bel exemple d’amour mixte. C’est un thème souvent abordé dans la culture israélienne. Ils sont nombreux, les films israéliens qui racontent ces histoires d’amour différentes, comme les militaires gays, le couple religieux mixte, ou le juif orthodoxe gay, etc.
Le problème de ces films, c’est qu’ils sont souvent réalisés et produits en Israël, mais ils sont surtout pensés pour l’international. On se demande si ces films sont vraiment vus dans leur pays. Même quand ils traitent d’un sujet novateur ou même scandaleux, ils sont considérés comme un produit culturel surtout pensé pour les festivals de films à travers le monde. C’est l’image d’Israël qui rassure : regardez, on parle de tout ici, il n’y a pas de tabou. En effet, les films du monde arabe sont moins nombreux à aborder une telle variété de sujets.
Les « frappettes »
Pourtant, sans média de promotion à part le porno, la dernière décennie a vu l’énorme résurgence de la sexualité gay arabe à travers le monde. En France, quand Patrick Thévenin a fait son premier dossier dans Têtu sur les « frappettes » (décembre 1997), il mettait le doigt sur un phénomène culturel et sexuel qui commençait à prendre de l'ampleur. Et quand Joel Métreau a fait le même reportage pour montrer l’explosion du sexe blatino aux USA (janvier 2000), nous avons très bien compris que ce n’était pas juste une question d’exloitation porno (Latino Fan Club) ou sexuelle (les tapins), mais vraiment un courant d’indépendance de ces kids par rapport à la culture dominante.
Le hip hop a créé un nouveau personnage gay, un sex symbole (Julien Guichard, « Gay hip hop », Têtu Juillet 1999). On pourrait parler pendant des heures des films de CitéBeur, et on le fera même si je fais partie de ces gays qui ont toujours été embêtés par le fait que ces films entérinent des clichés imaginaires (baise dans les caves, etc.). Mais le porno, c’est de l'exagération et rien d’autre et le succès de CitéBeur est indéniable comme celui de Triga en Angleterre. Si vous cherchez « the arab dick » sur Google, la première entrée, c’est un extrait de film de CitéBeur sur YouPorn.
Donc, dans tous les pays occidentaux, on a vu les gays s’intéresser aux Arabes, sexuellement, et très vite, cette attraction a parcouru tout le pourtour méditerranéen. Quand FaceBook a explosé, en 2007, la visibilité des gays arabes vivant dans les pays du Golfe a explosé. On n’avait jamais vu autant d’hommes de ces pays sur Internet, même si souvent leurs visages étaient cachés. À New York, une nouvelle génération de gays originaires de Syrie, de Palestine, d’Egypte s'est imposée. Ce sont des hommes qui ont accepté leur place aux Etats-Unis, en s’affirmant, en devenant ce qu’ils voulaient être. On les voit dans les fêtes et quand ils travaillent, même dans des jobs tout simples comme à la caisse d’un déli, on voit bien qu’ils jouent avec la séduction, beaucoup plus qu’il y a 15 ans. À Londres, c’est pareil, à Berlin aussi. Et Paris, bien sûr.
Attraction sincère
Ce qui s’est passé avec la sexualisation du Black, du Latino, de l’Arabe, du Pakistanais et de l’Asiatique, c’est toujours 60% de racisme et 40% d’attraction sincère. C’est toujours le racisme que l’on voit en premier, comme le décrit Nicolas Johan LePort Letexier dans cette Revue 44. Mais que faire des 40% d’attraction sincère ? Où s’exprime-t-elle ? Peut-on l’exprimer d'abord ? Je pense que chacun a le droit d’utiliser la fascination que l’on vit pour les autres. Je ne crois pas qu’avoir une attraction pour les Noirs qui soit forcément un legs néo-colonialiste. J'ai eu de belles relations avec ces hommes. Doit-on continuer à considérer que ce sont des hommes interdits ?
Je suis plutôt à suivre Uma Thurman dans « Les producteurs » : « If you got it, flaunt it ». Vous l'avez, montrez-le. Surtout, je suis moins choqué par l’utilisation de clichés ethniques dans la sexualité que par l’oubli pur et simple de l’autre par la société blanche. Le vrai racisme sexuel, pour moi, c’est d’abord la ségrégation à l’entrée des clubs et des bars, et j’ai vu ça pendant toute ma vie. Pour moi, l’émergence de la frappette ou du chav est totalement logique. C'est un processus. Toutes les minorités utilisent l’oppression comme une réappropriation de la séduction.
Dans ces mouvements d’attraction condamnables (ou pas), il y a aussi les Juifs. En 2010, tout le monde veut aller à Tel-Aviv. OK, en ce moment, tout le monde veut aller en Turquie aussi. Un peu comme Joseph Macé Scaron avait annoncé l’année dernière sur Facebook son petit tour de la région, les gays occidentaux préparent un leg tour, Istambul d’abord et Tel-Aviv ensuite (ou l'inverse). Ils partent à la découverte de deux mondes très différents. Et je ne crois pas que ce qui s’est passé en mai dernier avec la flottille attaquée par Israël changera quoi que ce soit. Les billets d'avion étaient déjà réservés. Les gays ont trouvé une nouvelle destination touristique en Israël, avec l’appui de la promotion des associations LGBT elles-mêmes, en accord avec les offices de tourisme locaux. Après tout, tout est une image de marque.
La revendication du sexe comme outil politique
Donc la promotion de cette sexualité israélienne ne se vit pas dans un complexe négatif d’utilisation exotique. Vous n’avez pas des gays israéliens en colère qui se plaignent d’être considérés comme des objets sexuels à cause de leur nationalité. Non, ils le revendiquent, ce qui facilite l’engagement des ambassadeurs du sexe israélien, comme je le décrivais ici ou ici. Michael Lukas est le promoteur principal du sexe juif dans ses films, qui ont un tel succès que cela a entériné une nouvelle confusion entre l'érotisme et le conflit dans la région (les bonus de ces DVDs défendent sans complexe les checkpoints et le mur de la honte).
Ce qui se dit secrètement chez les gays, c’est que les Israéliens sont les plus beaux hommes du monde, avec les Brésiliens et les Américains. Ce sont des nations brassées et si on aime le métissage, on est servi au-delà des espérances. Il existe donc un hit parade inconscient d’une partie de l’homosexualité masculine (je ne sais pas pour les filles) qui considère ces pays comme des terrains de jeux ou de chasse, où les hommes sont masculins, majeurs, très beaux et bon baiseurs. C’est de l’érotisme flagrant. Le sexe juif est imaginé comme joli. Israël possède un parfum différent pour l’hameçon gay. C’est un endroit neuf.
Je pense que les films de Michael Lucas s’inscrivent dans un homonationalisme, ce que soulignent très bien Bully Bloggers dans le post « Israeli LGBT politics between queerness and homonationalism ». C’est bien simple, cette fierté nationale gay n’a pas d’équivalent, à part aux USA où on voit depuis 30 ans les drapeaux américains sur les maisons de Fire Island. Il n’y a pas ça dans les autres pays, ce besoin de dire « en tant que gays, nous sommes très nationalistes ».
Chez les homosexuels, le sexe juif n’était donc pas un sujet de discussion il y a 10 ans. Il l’est aujourd’hui. La symbolique de cette sexualité juive gay, qui prend le relais de la symbolique arabe gay, ça veut dire quoi ? Est-on encore dans un affrontement des idéaux de société opposés ? Est-ce là aussi une étonnante manifestation de l’importation du conflit du Moyen-Orient dans la sexualité moderne ? Et surtout, pourquoi un tel glissement des fantasmes apparaît à un moment où la situation dans la région devient si violente, avec la guerre sur Gaza de 2009 et une situation de négociation bloquée à cause d’Obama ?
On avait trouvé intéressant que le rapprochement érotique entre les gays et les Arabes se confirme dans la décennie du 11 septembre 2001. Malgré la terreur, au lieu de se retrancher, les gays arabes et les gays occidentaux se sont rapprochés plus que jamais. Et ce rapprochement vers le sexe juif arrive précisément au sommet de la méfiance envers l’état israélien et de son isolement dans l’échiquier mondial. Et les gays choisissent ce moment pour aller à la Gay Pride de Tel-Aviv, passer des vacances au soleil, baiser. Pendant la guerre du Liban, en 2005, je me rappelle avoir été étonné par les messages des gays de Beyrouth sur Internet qui disaient, malgré les bombes et les destructions : « Il y a une fête à 15h, venez nombreux ! ».
Produisons-nous des modes sexuelles quand elles sont plus dangereuses ? Ou est-ce que la grande partie des mouvements LGBT des pays occidentaux est majoritairement pro-Israël , un peu comme ils sont pro Hillary Clinton ?
Ce que je veux dire, c’est que je suis conscient que l’érotisme israélien soit le truc à la mode. Très bien. Mais je n’aimerais pas qu’on nous vende ça comme une preuve supllémentaire du particularisme de ce pays qui nous ferait oublier ce qui se passe en Palestine. Il est temps de sortir de la propagande gay, ou de la promotion de Tel-Aviv comme une enclave merveilleuse, un Sun City homosexuel. Le Tel Aviv gay ne doit pas être utilisé pour redorer l’image d’Israël après ce qui s’est passé le 31 mai dernier.
