Du racisme sexuel chez les Bisounours

Récemment, je me suis réinscrit sur GayRomeo, et la première image sur laquelle je suis tombé, c’était un rebeu magnifique avec du lait lui dégoulinant de la bouche. Lors de ma dernière sortie sur une terrasse du Marais, un quadra style socialiste bien pensant demandait au jeune d’origine asiatique qui lisait Le Monde à côté « s’il est déjà pris » avec un sourire entendu. Entendu dans un bordel la semaine dernière : «  C’est dingue tous ces blacks passifs ! Si on ne peut même plus compter sur eux…». Sans parler du livre de Franck Chaumont « Homo-ghetto » dont la simple évocation me donne encore des bouffées de colère et l’envie furieuse d’un débat musclé avec l’auteur. Alors, Fuck ! Je vais y aller en mode bulldozer parce que c’est tout simplement insupportable. 

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Nicolas Johan LePort Letexier

par Nicolas Johan LePort Letexier - Dimanche 11 juillet 2010

30 ans, universitaire, activiste et charcutier traiteur, il fait ce qu'il peut en espérant revenir au plus vite à la littérature, à la poésie et au tricot.

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Récemment, je me suis réinscrit sur GayRomeo, et la première image sur laquelle je suis tombé, c’était un rebeu magnifique avec du lait lui dégoulinant de la bouche. Lors de ma dernière sortie sur une terrasse du Marais, un quadra style socialiste bien pensant demandait au jeune d’origine asiatique qui lisait Le Monde à côté « s’il est déjà pris » avec un sourire entendu. Entendu dans un bordel la semaine dernière : «  C’est dingue tous ces blacks passifs ! Si on ne peut même plus compter sur eux…». Sans parler du livre de Franck Chaumont « Homo-ghetto » dont la simple évocation me donne encore des bouffées de colère et l’envie furieuse d’un débat musclé avec l’auteur. Alors, Fuck ! Je vais y aller en mode bulldozer parce que c’est tout simplement insupportable. 

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ainbow flag ou Monochrome ? D’abord le racisme est une réalité quotidienne dont il a bien fallu que je prenne mon parti depuis l’enfance. À vingt ans, en découvrant l’univers gay, j’ai dû me rendre à l’évidence : gay ou hétéro, la bêtise est la chose du monde la mieux partagée. Évidemment, les mecs homos sont aussi misogynes, machistes et racistes que les autres, peut-être même encore plus pour une bonne part, histoire de restaurer leur virilité. Mais en découvrant la sexualité gay, j’ai aussi découvert le racisme sexuel made in gayland avec la même hébétude incrédule que lorsqu’en explorant le porno gay sur Internet, j’étais tombé sur la catégorie « interracial ».

Le Rainbow flag, c’était juste un symbole?

Ma famille est blanche, mes amis sont blancs et la monotonie du paysage chromatique n’a pas varié dans le milieu gay. En boîte j’étais souvent le seul noir, dans certaines j’étais même toujours le seul noir. Et je ne parle même pas du monde associatif communautaire ! La situation était tellement criante que certains ont vite flairé le filon et se sont empressés (tout est relatif) de faire des soirées spéciales (blacks/beurs en excluant au passage les asiats) dans les saunas, les bordels et en boîte de nuit. Le « milieu » avait juste compris qu’il allait pouvoir faire, à pas cher, son beurre (devrais-je dire sa crème !) sur le dos de ce nouveau « public cible ».

 

Depuis, les choses ont un peu changé, à présent on voit des groupes de blacks, des groupes de rebeux et quelques rares asiatiques dans les bars, les soirées et les discothèques. Pourtant leur visibilité dans l’univers de la « sociabilité gay » est encore totalement anecdotique par rapport à leur présence sur les chats et autres sites de rencontres ou à leur représentation dans la pornographie.

 

Ce rapide tour d’horizon sociologique doublé de mes expériences personnelles me fait arriver à une conclusion rageante : à GayLand, la monochromie sociale est doublée et justifiée par la polychromie fantasmatique.

Pour faire court, la passade exotique n’a sa place que dans la chambre à coucher (au mieux) pour pouvoir en discuter tranquillement entre copines (blanches) au bistrot.

Premières réactions, premières colères, premières envolées furibondes avec les copains autour d’un verre dans le Marais et là, ultime surprise !

Le racisme sexuel chez les gays : « ça n’existe pas ! »

 

 

Une question de la « préférence »

 

Pour une grande majorité de garçons sensibles:

Le racisme, c’est détester les Arabes, mais rêver de se faire baiser dans une cave par un rebeu. Le racisme, c’est se croire supérieur aux noirs mais adorer se faire prendre par un athlète monté comme un âne. Le racisme, c’est mépriser les asiatiques, mais se dégoter uniquement des Thaïlandais ayant l’air d’avoir 15 ans pour une relation « saine, durable et constructive ».

 

Et de vous citer en exemples exaltants Genet, Cocteau, Gide pour les plus cultivés, leur expérience d’une relation (souvent assez courte d’ailleurs) avec un « indigène » quelconque pour les autres, ou pire, des souvenirs de vacances plus ou moins glauques pour le reste d’entre eux.

Il n’a pas effleuré un seul instant les passionnés d’exotisme comme ceux qui vous disent clairement qu’ils ne mangent pas de ce pain-là (avec parfois une grimace de dégoût d’une élégance toute relative) que la majeure partie des raisons de leurs désirs ou de leurs répulsions venait de représentations sociales et/ou culturelles en grande partie racistes. Étonnement, je n’ai jamais vu de telles réactions quand on parle des blonds ou des bruns, des musclettes stéroïdées ou des fashionistas anorexiques.

 

En fait, il semble que la sexualité soit le seul domaine où la question raciale est une question de goût, une simple préférence en quelque sorte. Certains aiment les roux, d’autres aiment les noirs… y punto basta !

 

Bien au contraire, il faudrait voir une avancée, presque une reconnaissance, dans l’exaltation érotique, dans la sublimation fantasmatique des autres races que la race blanche même si dans le quotidien, tout ce baratin alimente uniquement l’empilement de stéréotypes pathétiquement caricaturaux. C’est une évolution qu’on devrait reconnaître à défaut de s’en satisfaire. D’ailleurs en la matière, la communauté gay a toujours été à la pointe ! Merci à la photographie homophile du 19e, à la pornographie gay américaine, à la littérature européenne coloniale et post coloniale, merci, mille fois merci.

 

L’érotisation ethnocentrée comme facteur de valorisation et vecteur de progression dans la lutte contre le racisme : si vous n’en aviez pas rêvé, les gays l’ont fait.

Et je dirais même qu’ils continuent à le faire !

 

Sur le sujet, les gays (garçons) n’ont qu’une bonne cinquantaine d’année de retard par rapport aux hétéros ou aux lesbiennes. Quand la domination masculine se double d’une bonne dose de rapports de forces raciaux, tout le monde comprend le problème car les filles ont déjà démontré, analysé, distingué et mis en lumière les mécanismes sociaux et mentaux de la sexualité poly ou multi raciales. Même les mecs hétéros ont depuis longtemps révisé leur copie sur le sujet (voir "Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer" de Dany Lafferière) grâce au travail magnifique des féministes alors que nous, nous continuons de nier, d’ergoter, de minimiser ou pire de déplacer le problème dans le champ esthétique.

Nous sommes des hommes de goûts, un point c’est tout.

 

 

Objet de désir ou de plaisir mais surtout objet !

 

Je ne fais pas de tous les hommes fantasmant sur les blacks, les asiats ou les rebeux des racistes conscients, je tente seulement de montrer à quel point les motifs du désir gay vis-à-vis de nous autres « métèques », n’ont absolument pas évolué, sont profondément ancrés dans des schémas archaïques et racistes et se doublent en Europe de tous les présupposés sociaux liés aux fantasmes collectifs identitaires face à l’immigration, aux banlieues, à l’islam, à l’Afrique ou à l’Asie.

 

Effectivement, les gays sont majoritairement habitués à considérer l’autre et eux-mêmes comme objet de consommation sexuelle et il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’ils ne comprennent pas pourquoi dans ce grand concours de marketing, les stéréotypes raciaux, devraient être traités sous un angle différent.

 

Pourtant, si nous sommes à peu près tous d’accord pour convenir que notre sexualité possède une dimension politique, il semble incroyable que nous soyons incapables de voir comment personnellement et collectivement la dimension raciale dans nos sexualités est éminemment politique.

 

Pour faire clair : être traité comme un objet pour un blanc peut être vécu comme une expérience plus ou moins intéressante, mais pour tous les autres c’est une régression, une agression et surtout la reproduction dans l’intime d’un phénomène que (sans même parler de ce qu’il a produit dans l’Histoire des peuples) nous subissons déjà en permanence dans l’espace public, social et professionnel.

 

Quand je vois le nombre de film pornos bareback qui ont pour décors de pseudo caves ou appartements de banlieue, comme acteurs des blacks ou des arabes dominateurs face à de gentils blancs soumis… je dis que c’est révélateur.

Quand je lis les raccourcis douteux entre Islam et homophobie, entre immigration et insécurité pour les gays ou que je constate l’absolu silence des représentants de la communauté LGBT-machin chose concernant les gays et lesbiennes issues des minorités visibles « comme ils disent »… je dis que c’est révélateur.

 

Quand je vois la ségrégation qui s’opère d’elle-même dans les bars, les boîtes et particulièrement dans les lieux de sexe… je persiste et je signe.

Et qu’on ne vienne pas me parler d’édiction d’un nouveau diktat politiquement correct !

 

 

Le racisme sexuel est une évidence

 

Le racisme dans la communauté gay est un fait, le racisme sexuel une évidence. Ces deux réalités sont un élément important dans les prises de risques sanitaires, la prolongation inacceptable de phénomènes sociaux écœurants à l’œuvre dans toutes les démocraties occidentales et la survivance de schémas archaïques ethniques et coloniaux qui devraient nous faire honte !

 

Mais les gays occidentaux auront bientôt tous le mariage et l’adoption, ils veulent le droit à l’indifférence, se revendiquent en fer de lance de la consommation à outrance, adorent leur toute nouvelle respectabilité chèrement acquise, veulent pouvoir être aussi cons que les autres avec le sentiment de faire enfin partie du troupeau. À n’en pas douter, les moutons seront blancs ou rêveront de l’être ! Et dans ce monde de Bisounours sous perfusion, même lorsque de grandes voix, comme celle de Judith Butler à la Gay Pride de Berlin, s’élèvent pour dénoncer racisme, islamophobie et commercialisations de nos identités, le seul magazine gay de ce pays relaye l’information en parlant de la philosophe américaine comme faisant : «  figure de pop star!!! des Gender Studies ». On atteint un niveau qui confinerait à la parodie si la médiocrité ne le disputait pas au cynisme ou à la suffisance ! Là aussi comme ailleurs, il ne faut pas espérer entendre parler de racisme avant le marronnier sur le bronzage, de commercialisation de nos identités après des articles approfondis sur le choix cornélien entre boxer ou slip pour cet été. Quant au racisme sexuel, pas besoin de se poser la question… puisque ça n’existe pas !


Nicolas Johan LePort Letexier

Notes

J’ai utilisé volontairement le terme de race (et ses « déclinaisons ») dans l’ensemble de ce texte.