L’enfer bareback de Treasure Island Media

Ryan Sullivan est jeune, Ryan Sullivan est beau. Ryan Sullivan a un talent fou. Et il filme les coulisses du porno gay comme s'il était le prochain Pasolini, ou le prochain David Lynch. Car ce qu'il montre est absolument étrange et cru – en tout cas inédit. À l’heure où le web est envahi de gonzo glauque et impersonnel, ce gamin de 25 ans a décidé de placer sa caméra dans le pire studio de San Francisco, le plus controversé, le plus vendeur, le plus haï – et assume totalement son regard mélancolique, ambigu, et esthétisant.

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Richard Mèmeteau

par Richard Mèmeteau - Vendredi 09 juillet 2010

Professeur de philosophie, co-fondateur de Freakosophy, geek attardé, fan de comédie US, discuteur de théories en tout genre dans les cafés, et, depuis 2005, amoureux de Kele Okereke, le chanteur de Bloc Party.

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Ryan Sullivan est jeune, Ryan Sullivan est beau. Ryan Sullivan a un talent fou. Et il filme les coulisses du porno gay comme s'il était le prochain Pasolini, ou le prochain David Lynch. Car ce qu'il montre est absolument étrange et cru – en tout cas inédit. À l’heure où le web est envahi de gonzo glauque et impersonnel, ce gamin de 25 ans a décidé de placer sa caméra dans le pire studio de San Francisco, le plus controversé, le plus vendeur, le plus haï – et assume totalement son regard mélancolique, ambigu, et esthétisant.

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e paradoxe est là, et il est la raison de la fascination qui s'exerce immédiatement sur le spectateur. Treasure Island Media ne tourne que des films bareback, les plus dégoulinants de foutre possible. Les acteurs ne sont presque plus humains. Ce sont des bikers tatoués, lâchés sur la planète, bite en avant, prêts à baiser et à contaminer tout ce qui ressemble à un hétéro paumé ou un minet fasciné par ces Übermensch auto-déclarés. Et au milieu de l'ouragan, en plein oeil du cyclone, ce jeune étudiant en art qui avait une bourse pour partir à L.A. filme avec la tranquillité d'un Gus Van Sant, comme si c'était la fin du monde et le début d'une extase.

La forme est inédite. 49 épisodes d'un blog vidéo. Commencé en décembre 2008. Où se mêlent les archives de son histoire personnelle, des images pornos (qu'il a tournées lui-même ou pas), des making of de ces vidéos pornos, des images amateur glanées auprès des archives de TIM, des vidéos d'auditions, des scènes de fictions, et de pures images documentaires qui captent une ambiance, ou une conversation. Un cas d'école d'hybridité. Le tout mixé par la naïveté d'un gamin qui découvre le sexe interdit par ses parents du Midwest. Qu'il s'exprime par panneaux est emblématique du côté direct, intime de son montage, et en même temps de la véritable protection dont il prend soin de s'entourer. Comme un blog, pas de voix off, juste des panneaux noirs (épisode 1, Getting started)  : « I'm Ryan Sullivan, I make movies. »

 

Je dois avouer que j'ai d'abord cru à un fake. Une telle confrontation entre l'ultra-esthétisme du cinéma d'auteur et le porno me paraissait orchestrée de toutes pièces. En général, soit les documentaires sur le porno se changent en porno, soit ils ratent la dimension obscène du porno. Notre surdoué réconcilie les deux en invoquant immédiatement une beauté supérieure, un mystère supérieur.

 

 

La Mer

 

C'est en réalité d'une simplicité enfantine. Méthode une (omniprésente) : il glisse sous chaque scène, une musique flippante, interrogative ou trop gracieuse – « la Mer » de Debussy lors du shoot d'un minet chevelu, un bruit assourdissant de train en pleine branlette énergique. Généralement, suivant le conseil de Cocteau, il utilise la musique à contre-courant de la scène. Deuxième méthode (rare), il entrecoupe les scènes pornos d'images de cinéma d'auteur (l'emblématique et génial épisode 48 : Daybreak – dans lequel on voit plusieurs fois le visage d'Isabelle Huppert après une branlette... enfin !). Troisième méthode (fréquente) : il fait contrepoids à toutes les images pornos en filmant des scènes planantes, contemplatives : le ciel gris de San Francisco « la ville grise et froide de l'amour » (à partir de l'épisode 22, l'image revient souvent), des ouvriers qui bossent dans la rue, (épisode 46, Out Cold), etc...

Imaginez Visconti filmant un journal vidéo. Face à solo en contre-plongée au moment de l'éjac, que fait-il ?... il suit la main qui tressaille de plaisir, bien sûr (épisode 43). Ou il suit les traces de sperme sur le sol (épisode 6, Gheno's solo)... De la grâce dans les moments clés, et quelques considérations générales sur l'art du porno. Et le tour est joué. Et c'est exactement ce que fait Ryan Sullivan. Quand un mec se fait sucer dans un glory hole, Sully ne montre pas les décharges de sperme dans la bouche du type, il filme le mec qui jouit, derrière le glory hole, à moitié en train de gémir, collé au mur, le corps parcouru de spasmes. Dans la pénombre.

 

La question importante et immédiate est celle-ci : ne sommes-nous pas typiquement dans le cas d'une esthétisation intello de la contamination ? Et la réponse est : définitivement, oui. Bien qu'il paraisse éviter le problème, Ryan Sullivan ne peut pas ne pas savoir que les acteurs de TIM baisent sans capote, et qu'ils revendiquent de baiser sans capote. Plusieurs fois, son cinéma-vérité accroche d'ailleurs la question politique du bareback.

Et la réponse est toujours ambiguë. Dans l'épisode 47, Irony (le seul épisode qui évoque réellement le sujet), un acteur refuse de tourner pour TIM parce que leur réputation est trop mauvaise. Mais R.S. indique aussitôt que l'agent qui a conseillé cet acteur est lui-même impliqué dans la mort de plusieurs modèles et même accusé de trafic humain. Ce qu'il sous-entend alors c'est que Paul Morris, le boss de TIM est honnête, alors que les autres sont des hypocrites plus dangereux encore. Et à la fin de la vidéo, il ajoute une photo d'une bite pénétrant un cul où est écrit au marker « HIV+ ». Un autre modèle refuse après signature du contrat de jouer dans un film de Paul Morris, sous le même prétexte. Et le documentariste en herbe en prend prétexte pour décortiquer sa mauvaise foi pendant deux épisodes (épisode 30 et 31).

 

 

Une grande lassitude du sexe

 

Mais si on peut dénoncer la faiblesse de la conscience politique du jeune homme (25 ans, je rappelle), ses vidéos trahissent clairement une grande lassitude du sexe. Une fascination, mais aussitôt, une sorte de dégoût. En tout cas, c'est ce qu'inspirent la plupart des épisodes. Malgré le discours qu'on devine en filigrane (libéral mais irresponsable), les images montrent tout le contraire. La beauté vénéneuse de ces fleurs du mal vénériennes a perdu son glamour. Régulièrement Ryan Sullivan préfère finir sur une touche plus soft, ou carrément planante (again, l'emblématique épisode 48) : plutôt qu'une énième branlette, il filme le dos nu et lumineux d'un mec à poil. La réécriture du premier épisode dans le dernier épisode 49 est géniale à ce titre : plutôt que de commencer sur les polémiques de TIM, il ouvre le début de son futur documentaire par les images d'ouragan qu'il tournait à 16 ans.

Un ciel noir, une voiture avec les warnings allumés, le tout donnant une impression de catastrophe imminente, mais aussi de calme. Voilà le genre de beauté qu'il oppose aux corps branlants des vidéos pornos. Du sublime, de la terreur, du classique. À ce mec, on a envie de dire « arrête et continue ». On a peur pour lui, peur qu'il se fasse bouffer par Paul Morris, peur qu'il devienne définitivement pornographe (car il se redéfinit en pornographe après l'épisode 22, quand il se rend compte qu'il participe à l'élaboration des vidéos pornos en en filmant les coulisses de si près), mais on sent aussi qu'il a envie de traverser ces trois ans de contrat pour pouvoir dire à quel point on peut résister à cette fascination morbide. Si le doute s'installait vraiment, il serait en tout cas d'autant plus puissant et d'autant plus légitime qu'il provient d'un cinéaste super jeune.

 

Longtemps, on a considéré que montrer les coulisses du show était une forme de démystification. Montrez les fils et derrière les mouvements de la marionnette, on verra les gestes du marionnettiste. Mais depuis peu, on considère au contraire que placer des caméras dans les coulisses et sortir des making of en boucle permet de réenchanter le cinéma lui-même, et le porno encore davantage. L'intention de Paul Morris est de créer avec le spectateur une sorte de connivence, de complicité. Ses acteurs ont des blogs, Damon Dogg joue quelques airs de guitare sur le sien, et on gagne des DVDs si on devine comment il s'est cassé la main... Mais ce « réenchantement » va beaucoup plus loin. Il débouche sur une véritable entreprise commerciale sidérante de cynisme. Car TIM compte surtout sur l'afflux des fans eux-mêmes pour imiter les exploits de leurs pornstars préférés. Liam Cole, l'antenne londonienne de TIM invite régulièrement ses lecteurs à tourner dans ses prochaines vidéos de breeding. La boucle semble bouclée. Pourtant, ces blogs ne sont pas la réalité du porno.

 

Le porno est une industrie du secret. Et ses coulisses restent impénétrables. Et là, la caméra de Ryan Sullivan devient précieuse. Car il est très difficile d'y enquêter tant le turnover des acteurs pornos est incessant. Plusieurs épisodes montrent les licenciements et les démissions explosives (épisodes 12, 16 et 19), les acteurs qui entrent et qui sortent de la chaîne du porno (rappel de cette vérité en début de l'épisode 47). On dit le porno obscène justement parce qu'un porno montre tout, le plus possible, le plus anatomiquement possible. Mais cette obscénité fait écran pour connaître les processus de production du porno lui-même.

Voilà le vrai sujet du documentaire que prépare Ryan Sullivan : sa confrontation directe avec Paul Morris, le boss mythique et le dieu secret de TIM — « l'incarnation du post-humain » selon David Halperlin. Ce type ne se montre jamais. Aucune vidéo ou photo de lui. Même lorsqu'il reçoit des prix, il préfère aller les faire chercher par un skater anonyme. La seule représentation qu'on ait de lui est un dessin en ogre bear ensanglanté, casquette et chemise de bûcheron, penché sur le corps d'un minet à terre. On est aveuglé par l'obscénité des quelques scènes bareback dont Morris s'est fait une spécialité, et pourtant on ne connaît rien de ce personnage

 

 

Sortez les mouchoirs

 

À ce stade, on est obligé de se pencher sur la vie du jeune homme, parce que c'est justement le mythe et le mystère qui entourent le porno qui ont bouleversé une partie de sa vie. Sortez les mouchoirs (épisode 49, Origins). Nebraska, Grand Island, « la ville des putes et des rodéos », nous prévient R.S.. Quand il était jeune, il filmait tout, tout le temps, et surtout les ouragans — « la seule chose encore sauvage à Grand Island ». Mais autant Ryan est frêle et introverti, autant son grand frère est sportif et beau gosse. Blond, grand, on le voit faire de la lutte, nager. Ryan l'admire. Mais en 2001, il est viré de chez ses parents parce qu'il est gay. Ryan ne retrouve que les vidéos de cul de son frère... « What I can't see » de Paul Morris. Les regarder donnait à son petit frère l'impression de se sentir proche, et de le comprendre.

 

En 2008, il obtient une bourse, pour aller à L.A. mais part à San Francisco pour tourner un documentaire sur Paul Morris, « l'homme qui a détruit ma famille ». Mais l'histoire du frère se poursuit... Car, après un certain temps passé sur les plateaux avec l'équipe de TIM, une vidéo de Paul Morris filtre (les mecs envoient régulièrement des vidéos d'eux pour être filmés en train de baiser, et réaliser leurs fantasmes à travers le porno). Cette vidéo montre un grand mec, soumis, bien foutu dans une chambre d'hôtel quelconque, puis dans une salle de bain, à genoux. Il ressemble à Ian Curtis de Joy Division. Paul l'amène à San Francisco pour faire des photos. C'est John, le frère de Ryan (épisode 38, 3'07).

 

Happy end...? Au contraire, rien ne s'arrange. John refuse de revoir Ryan. Au lieu de ça, Paul Morris filme une interview où John explique qu'il est devenu séropositif, que sa vie oscille entre drogue et contaminations en série (épisode 40, Key West). Son fantasme est de se taper une soixantaine de mecs à la file, et retrouver ce moment où son cerveau s'éteint, pour ne demander que « plus de bites ». Car c'est ce qui fait vivre John, atteindre une sorte d'extase sexuelle dissolvante. Au sujet de son frère, il se contente de dire qu'ils n'ont jamais été proches pour clore le sujet. Mais Paul Morris propose une sorte de troisième voie perverse (épisode 41, More important things). Ryan est autorisé à filmer John en train de se branler, les yeux bandés, parce que John ne veut pas voir son petit frère. S'ensuit une scène irréelle, le petit frère face à un miroir, dans une chambre d'hôtel, le corps nu du grand frère derrière, en jockstrap. Puis le petit frère embrasse le grand frère. John garde la bouche ouverte. Il sort la langue comme si c'était un baiser de vidéo porno, et il continue à la bouger pour chercher l'autre bouche (c'est là que j'ai crié au fake).

 

À partir de là, on n'entend plus parler de John. Et pourtant, il incarne les conséquences concrètes des vidéos de Paul Morris, et bien sûr du mode de vie qui s'organise autour de ces vidéos. Et c'est d'ailleurs bien ainsi que Ryan Sullivan le présente : « l'homme qui a détruit ma famille ». Car non seulement sa famille a été déchirée par Paul Morris, mais lui-même balance entre deux positions. Il est fasciné par sa victime de frère, et admiratif de ce bourreau de Paul. John est la parfaite incarnation d'un enchaînement de causes, qui lient haine de soi, désirs morbides, maladies, et désir mystique d'extase dans une avalanche de bites. Quand Ryan retourne à son sujet, dans les épisodes suivants, il filme les conseils du maître pornographe avec un désespoir nouveau, un nihilisme profond. Même s'il avait voulu faire la promotion de la méthode Paul Morris, cette méthode, après l'apparition de John, paraît complètement vaine et destructrice.

 

 

Une tête de mort tatouée

 

La première caractéristique du porno made in TIM, c'est qu'il est un croisement entre l'univers culturel du reportage de guerre et le film d'horreur. Les acteurs sont plus que des acteurs, ils sont caméramen et producteurs, « embarqués ». Comme des reporters de guerre, ils sont envoyés dans des villes, pour tourner avec un certain nombre de mecs de ces coins-là. Ils shootent dans le vif. Leurs cartes de presse sont le tatouage pirate, tête de mort et sabres, qu'ils arborent sur leurs corps. Ce n'est ni plus ni moins que le logo de TIM. Littéralement, ils appartiennent à TIM, comme une sorte d'escouade.

Liam Cole a même tatoué la tête de mort et les sabres de Treasure Island sur son front. Une tête de mort qu'il maquille lorsqu'il sort dans la rue (épisode 32, Serious Liam) – la vidéo où on le voit cacher son appartenance à la brigade cul de Paul Morris est fascinante. Entre la performance drag et le camouflage militaire. Puis en bouquet final, Liam cite les dernières lignes de L'idiot de Dostoïevski. Mais tout ça confirme le climat d'une époque. Un véritable nihilisme. Ces mecs pensent incarner une réalité nouvelle. Ils vendent l'idée d'un désir libre, sauvage, dans un monde perdu. Les acteurs sont parfois d'anciens marines, des déserteurs revenus d'Irak. Ou de tout jeunes engagés (l'un d'eux meurt accidentellement juste avant le tournage, épisode 29, Tragedy and decision).

 

Côté film d'horreur, on apprend que Paul Morris aime faire regarder à ses acteurs des films d'action, ou des films d'horreur, qu'il a le projet de faire un film de cul gore, R.S. nous montre même quelques rushes dans l'épisode 11, Horror. Il est amusant de se dire qu'en même temps Bruce LaBruce a produit un film sur un jeune zombie gay, L.A. Zombie, dont la guest star n'est autre que François Sagat. Mais dont le contenu est moins porno qu'il n'y paraît. Surtout, Otto le zombie gay est supposé être un zombie un peu décalé par rapport aux autres, en quête de mémoire et d'humanité. Le milieu gay dans son ensemble trippe sur le rapprochement du cul et de la violence, ce n'est pas nouveau. Mais on ajoute aujourd'hui une dimension fantastique ou magique à tout ça – une promesse de révélation mystique. Être gay est devenu une malédiction au sens propre, un envoûtement.

 

À cela s'ajoutent toutes les vidéos envoyées directement à Paul Morris, et que Ryan Sullivan a l'autorisation de montrer. On y voit des mecs seuls, se branler tristement, ou d'autres dans des performances extrême. La force de cette base de données est qu'elle semble montrer l'envergure de ce nihilisme. Ryan Sullivan est en parfaite osmose avec cet univers, et il y effectue un vrai travail d'archiviste. Dans l'épisode 45, Shadowbox, on voit en infrarouge deux solos de tapins. Une chanson lancinante en arrière-fond, R.S. explique l'histoire que l'un d'eux lui a racontée sur San Francisco. Après le tremblement de terre de 1906, seul le portique d'une grande maison bourgeoise avait tenu. On a décidé de garder cette ruine intacte, au beau milieu d'un jardin, « pour ne pas oublier ce qu'on a perdu ». Le jeune tapin appelle ça une « shadowbox », une boîte à fantôme, et R.S. de clore en gros plan sur le visage de ce mec en train de se branler, le regard blanchi par la caméra infrarouge. Le sens de ces images est transparent : ces vidéos de cul sont des souvenirs de jouissances perdues, aussi mélancoliques que l'idée d'un paradis perdu. Sitôt filmé, sitôt disparu.

 

 

« La vie d'un mec c'est une série

d'orgasmes avec des trucs entre. »

 

C'est exactement le sens de la philosophie générale de Morris qui apparaît dans les lignes de R.S. « La vie d'un mec c'est une série d'orgasmes avec des trucs entre. » (épisode 48) Le boulot est donc d'enregistrer ces orgasmes, avec une « impitoyable précision » car on n'a pas la sagesse de conserver ces moments de plaisir. Le regard du pornographe est donc décisif, car il enregistre en quelque sorte les meilleurs moments d'une vie. Souvent Ryan se fait reprendre par son maître, parce qu'il manque de distance, de dureté et d'acuité. Il faut être « transparent et neutre » au moment de filmer (épisode 43, Fire and Ice, une véritable compile de ses meilleurs conseils) : ne pas interférer avec les mecs, ne pas leur dire comment baiser ou se branler, ou ne pas divulguer des éléments personnels de la vie de ces mecs (épisode 39 – raison pour laquelle Paul Morris défend la vie privée de John contre la curiosité de Ryan).

 

Paul Morris est un hédoniste radical. Seul compte le plaisir. Mais il a une théorie sur ça aussi. Car on sent vite qu'en lui le prêcheur autodidacte remonte, capable d'infliger des leçons de deux heures sur la façon dont il faut filmer une éjac (épisode 29, Paul Morris is a demon). Avoir du plaisir n'est pas assez. Ces orgasmes sont l'alpha et l'oméga de toute existence, voire une véritable transe mystique. Voilà ce qu'il défend. Mysticisme du cul, avec, au mieux, des restes de Pasolini, et de Wilhem Reich. Mais teinté de considération scientifique. Paul explique à Ryan que la conscience disparaît quand on jouit. « On enregistre autant le cerveau que le corps. » (épisode 43) Ce qui revient à dire que ce qu'on filme est l'extinction de la conscience, les migrations de l'esprit. Je ne m'étends pas sur la portée ou les contradictions de cette idéologie.

 

Comme toutes les positions extrêmes, elles sont auto-contradictoires. Paul Morris aimerait produire une nouvelle sensibilité, une nouvelle urgence de baise en plein charnier. Et pourtant, son propre est que  la culture n'est rien face à l'intense réalité du cul. Seuls comptent les orgasmes. Pour R.S. c'est une révélation lors d'une scène de sexe hard, où un type se fait remplir le cul de lait. Mais est-il si prêt à nier tout ce qui l'a conduit à cette révélation. Est-il si prêt à oublier son regard d'esthète, sa culture cinématographique, ses références pompeuses à la lumière de Georges de la Tour en pleine scène de fellation devant un gloryhole, tout ça juste pour filmer l'hypothétique extase mystique promise par un pornographe matérialiste ?


Richard Mèmeteau

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