Le spectacle vivant a tué la house

Il y avait un article intéressant dans le NYT, le 22 mai dernier, qui racontait que dans les grands concerts de rock aujourd’hui, on peut tout acheter. Vous voulez une photo en compagnie de Christina Aguillera ? C’est 800 dollars. Vous voulez être devant la scène pour Bon Jovi ? C’est 1750 dollars et vous pouvez rentrer à la maison avec la méchante chaise en métal noir qui porte un méchant logo sur le rabat qui n’est en fait qu’un méchant sticker. Et l’article de finir avec cette étrange présentation des concerts pour artistes 360° (U2, Madonna, Jay-Z) : il y a des gens qui ont beaucoup de fric, pour qui 2000 dollars pour un concert, c’est pas beaucoup, donc autant en profiter.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 04 juillet 2010

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Il y avait un article intéressant dans le NYT, le 22 mai dernier, qui racontait que dans les grands concerts de rock aujourd’hui, on peut tout acheter. Vous voulez une photo en compagnie de Christina Aguillera ? C’est 800 dollars. Vous voulez être devant la scène pour Bon Jovi ? C’est 1750 dollars et vous pouvez rentrer à la maison avec la méchante chaise en métal noir qui porte un méchant logo sur le rabat qui n’est en fait qu’un méchant sticker. Et l’article de finir avec cette étrange présentation des concerts pour artistes 360° (U2, Madonna, Jay-Z) : il y a des gens qui ont beaucoup de fric, pour qui 2000 dollars pour un concert, c’est pas beaucoup, donc autant en profiter.

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es marges sont immenses. Certaines tournées gagnent beaucoup grâce à cette niche puisque les bénéfices auprès de cette minorité dépassent presque l’argent produit avec le reste du public. Il n’y a rien de fondamentalement choquant. A l’Opéra (here we go again), les princesses et l’intelligentsia ont toujours bénéficié de boxes privés et puis, qu’est-ce qu’un carré VIP sinon un endroit où l’on paye plus cher pour être devant la piste de danse ? Ce n’est pas tant le profit qui est fait, c’est le cynisme qui l’accompagne.

 

Flashback

 

Dans les années 70, il y avait une idée très répandue. Dans le rock, le jazz ou le blues, les puristes considéraient que certains groupes étaient trop commerciaux. Quand « Smoke On the Water » de Deep Purple est sorti, le disque a eu un succès phénoménal (tout le monde avait le 33 tours, même les ploucs à la campagne qui ont découvert le rock grâce à ça), mais l’avis partagé, c’était que l’album était commercial. N’importe qui pouvait voir que c’était produit pour séduire sans vergogne, avec des sons bien gras, des mélodies qu’on pouvait gueuler à tue tête, un riff de guitare trop énorme. Pareil comme « All Right Now » de Free, il y a des disques merveilleux comme ça qui ont été critiqués, comme Status Quo semblait trop commercial pour l’époque. Les gens disaient que c’était trop facile. Il fallait pourtant que ça arrache, surtout avec les petites chaînes stéréo qu’on avait alors (des sortes de mange-disques avec deux baffles pour faire stéréo – j’ai eu ça jusqu’à 18 ans).

 

L’idée du « trop commercial » existe toujours, bien sûr. Certains groupes ne sont pas aimés malgré leur succès, car ils en font trop. Il y a dix ans, Coldplay a souffert de cette réputation et regardez Gaga aujourd’hui. She’s trying too hard. Le public accueille désormais une manière plus putassière de faire de la musique, il est même content car il est aux premières places du spectacle. Et dans la musique comme sur le net, les gens adorent l’overshare.

 

La musique, pour moi, a pénétré dans un truc de merde depuis qu’on nous impose le live, depuis plus de dix ans. J’ai déjà dit ce que j’en pense sur ce sujet, mais je voudrais aller plus loin. Ce n’est même pas les grands trucs à la U2 et Madonna qui me gênent. Au contraire, je crois qu’ils inventent beaucoup plus que les autres et les spectacles de Céline Dion à Las Vegas sont absolument délirants (je n’aime pas Céline, hein, mais précisément, il y a plus d’idées dans un show comme ça que chez Carla Bruni). Le son, l’image, les décors, c’est sans limite. Madonna a augmenté le prix de ses places de concert sans limite aussi, et ça a été accepté. Quand ces tickets ont dépassé 250 euros, en pleine crise économique, j’ai fermé ma gueule. Mais je n’y suis plus allé. Pour moi, 250 euros, c’est le frigo plein pour un mois. Ou alors 5 pornos de top top top qualité. Dans un cas comme dans l’autre, j’ai plus de matière à nourriture et à divertissement avec le frigo et/ou 5 pornos qu’un concert de Madonna. 

 

Mon point n’est pas là. Pour moi, la musique de concert, cela fait longtemps que je pense que ça doit être consommé comme le cinéma. À la maison. Avec quelques amis, mais sûrement pas avec du monde devant, derrière, à gauche et à droite. La proximité, la queue avant d’entrer, attendre avant le début du concert, rentrer chez soi après, ça m’embêtait déjà à l’époque de Luther Vandross et god knows que ses concerts étaient magnifiques. Je crois que cette admiration doit rester adolescente, c’est pour ça qu’il y a Solidays avec toutes ces filles qui vont voir des groupes PARCE QUE C’EST CONTRE LE SIDA alors qu’on ne sait pas ce que fait Solidays de ses millions et si je ne sais ce qu’ils font et si vous ne savez pas non plus, ça veut dire que personne ne sait vraiment où va cet argent. 

 

Passons. Je ne suis pas perdu, vous savez, je m’approche juste du point. Je montre à quel point tout ça est débile. Pour moi, chanter devant un micro est embarrassant. On devrait donner un micro à un vrai artiste et pas aux autres, il devrait y avoir des cours pour les chanteurs afin de leur expliquer ce que c’est cet objet, ce qu’il veut dire, comment on le tient dans la main, et tout. Pourquoi c’est très dangereux de s’en approcher. La voix ne devrait pas être amplifiée quand elle est affreuse et Whitney Houston sait de quoi je parle. L’amplification de la voix devrait être un processus drastiquement contrôlé, c’est pourquoi il faudrait interdire tous les karaokés du monde ou alors le réserver à des endroits très définis comme dans les 5 villages européens où subsiste Le Mystère des Voix Bulgares.

 

N’importe quelle chanteuse accompagnée d’une guitare qui débarque dans nos charts fait mal à notre psyché nationale et chaque folle qui nous impose une performance vraiment nulle au milieu d’une nuit de clubbing devrait se poser des questions sur ce qu’elle nous fait ! Cette génération Karaoké, avec des amis qui disent « Tu sais, c’est pas si mal que ça La Nouvelle Star », c’est juste l’appel du fric.  C’est comme le Nouveau Journal de Canal + avec le public qui applaudit pour rien. Quelle affrosité! Pascal Nègre, le patron d’Universal, devrait être convoqué par le tribunal de La Haye pour « diffusion exagérée de la voix humaine ».

 

 

La house

 

La house. C’était notre dernier espoir d’influencer le cours de la musique en faisant disparaître Joe Dassin. Et puis il y a eu des hétéros souvent adorables, super drôles et qu’on pouvait évidemment pas détester, à la fin des années 90, qui ont commencé à dire : « Mais Joe Dassin, c’est bien ! Et Richard Anthony, c’est vachement bien produit aussi ! Et Nino Ferrer, quelle classe ! ». Et puis ensuite, il y a eu un délire Mort Shuman avec Guido et tous les autres qui passaient ça dans leur sets parce que c’était drôle et « super bien produit, je t’assure » et moi j’étais dans l’Eurostar, en voyage de presse comme eux, et je leur disais : « Les mecs, vous avez le droit de faire ça, je sais que c’est un moyen pour vous de revendiquer votre héritage français ou je sais pas quoi, je m’en fous si vous êtes selector pour la Princesse de Clèves, mais jetez-moi ces vieux 45 tours à la poubelle, vous êtes supposés défendre la house, pas tremper dans le Sacré Français de la French Touch ! »

 

Ils ne m’ont pas écouté.

 

Et le vers était dans le fruit, comme on dit. Cette récupération de la variété française par les branchés house de Paris a produit une jonction improbable avec les pédales fans de… variété française. Avant, on arrivait encore à leur mettre la honte avec leurs chansons de Dorothée et de Mylène Farmer, mais là elles se sont toutes dit : « Si Guido le fait pour les hétéros, les Follivores le feront pour les gays ». Mathématique. Pendant ce temps, les bobos ont résussité le bal musette de la Marne, ils l’ont amené à Paris en bas de Gambetta avec leurs gosses et leurs poussettes, et ils se sont encore plus rapprochés de Delanoë qui nous emmerdait déjà avec Dalida (je radote, je sais mais je peux pas m'empêcher) et la fusion plouc de gauche (part 1) était faite avec les ploucs de gauche (part 2). On était en mauvaise voie.

 

 

Birkin, Dombasle et Torr

 

Ensuite la presse gay s’est mise à passer en revue TOUTES les chanteuses qu’on refusait de voir dans la presse gay, les Arielle Dombasle, les Jake Birkin, le chien d’Arielle Dombasle, et l’octodon de Birkin et tout à coup il fallait supporter à nouveau le mari d’Arielle Dombasle et la fille de Birkin et on ne pouvait plus dire au public QU’IL ETAIT CON (une des rares prérogatives du journaliste musical) et au final c’est devenu une véritable centrifugeuse de Sylvie Vartans. Il y en avait partout! On se fadait non stop des films où l’on voyait Catherine Deneuve chanter, puis Catherine Deneuve chanter sans film, puis des films sans Catherine Deneuve, mais avec des chansons et puis enfin des chansons de Catherine Deneuve sans film. Et Christophe Honoré est passé par là et mine de rien, ça bloquait « l’actu musicale » pendant 365 jours ces conneries, surtout chez les Inrocks. Le grand capital des maisons de disques s’est allié avec la bêtise de la folle de Brive-la-Gaillarde qui, avant, était juste une freak sympa perdue dans sa campagne avec sa collec totale de Nicole Croisille, mais là elle est devenue la patronne d’un site web méga pointu, tu vois.

 

À partir de 2005, c’était déjà perdu. Michèle Torr in the place to be. Quand Arielle Dombasle faisait un concert à New York, il fallait que l’ensemble de la presse en parle, et même le dernier petit canard de PQR de province devait faire un article sinon la page 26 n’aurait plus de pub, EVER. Tricard pour toujours et vous ne seriez jamais invité à Tanger pour un film de Mimouni non plus. À Ibiza, certains clubbers commençaient à mettre dans leurs bagnoles des MP3 de Joselito, le gosse à la voix d’or, en rentrant du Pacha. Vous avez déjà vu deux grosses bagnoles noires décapotables qui se croisent à un rond-point avec du Jolelito à fond ? C’est effrayant ! Après, il y a des blacks qui ont commencé à dire que Mika était cool. Ca nous a fait mal ! Garnier s’est entêté à garder un saxo sur scène. Jeff Mills s’est promené du côté du Gard. Il est devenu impossible de blaguer pour dire que la musique fait chier et que l’Opéra est une simagrée sociale indigeste qui ne sert qu’à imposer son rang social. (Là quelqu’un s’est assis à côté de moi dans le TGV et écoute Michel Fugain sur son iPod and I’m about to loose it). Les gens ont commencé à défendre les tournées d’Amy Whinehouse en disant que c’était une extension de l’art vivant. Se promener à poil est devenu le nec le plus ultra (tiens j’avais toujours voulu la placer celle-là). On a fini par réaliser que la chanson française serait le média majeur du XXIème siècle et ça c’est vraiment une honte irréparable pour ceux qui ont commencé leur vie d’ado avec Marc Bolan et si on me demande pourquoi j’écoute moins de musique aujourd’hui, ça devrait vous suffire comme explication. Ce n’est pas pour ça que j’ai commencé à écouter des disques à l’âge de 5 ans. Mon frère Lala avait un poster immense d’Adamo dans sa chambre, au-dessus de son lit en plus, mais pas moi. Je n’ai jamais aimé le moindre chanteur de variété française, même à 8 ans. Chaque été, c’était le cauchemar d’entendre Joe Dassin. Vous croyez que je vais abdiquer à 52 ans et courir à un concert de la Luciole, à Alençon ? Non mais ça va pas ? Je me suis fadé toute ma vie Hélène Hazera qui disait que j’étais un mauvais pied-noir parce que je n’écoutais pas assez Oum Kalsoum et maintenant je suis un mauvais vieux parce que je regrette toujours le moment où « Chime » d’Orbital avait fait un tube en Angleterre avec un single sans instrument qui avait coûté 36 centimes d’euro.

 

J’adore ce qui est cheesy, je ne suis pas un vrai puriste. Mais si je n’ai pas le droit de faire une blague sur mon blog sur la musique classique en disant que c’est une hégémonie de la classe dirigeante, c’est la fin du monde. Qu’est-ce que c’est la musique classique si ce n’est pas une musique de riches ? C’est pas parce qu’il y a des orchestres dans les favelas qu’on va oublier Bayreuth non ? Ca m’a toujours gonflé les folles de Bordeaux qui ont des abonnements pour le Théâtre de la Ville à Paris et qui vont au Transfert après. Tu te demandes si le théâtre ne serait pas meilleur si elles allaient au Transfert avant.

 

Je vous ai jamais raconté mon concept de base sur le fait que ma chaîne hi-fi ne doit jamais, sous aucune condition, passer un CD de classique ? J’ai fait ça pendant 30 ans et c’est pas difficile. Quand j’ai rencontré JL Bonnet et qu’il est venu squatter chez moi avec ses 4 méchants CDs de Mahler et ses 4 anthologies de Barbara, je l’ai prévenu tout de suite que j’allais prendre les CD et les mettre dans un endroit de l’appartement où il ne les retrouverait plus jamais. Par contre, je lui ai ouvert en grand toute ma collec de disques et j’ai fait comme pour les autres boyfriends : en six mois, il était fan inconditionnel des Jones Girls.

 

 

La merde autour de Janelle

 

La musique d’aujourd’hui est bonne. Janelle Monáe est la meilleure danseuse aujourd'hui, the coolest. Mais pouvez-vous tolérer la merde qui est autour ? Il y a un truc dont on ne parle pas assez dans la culture aujourd’hui. C’est la méfiance musicale. La méfiance musicale ! Ce qui me marque à chaque fois que je suis sur You Tube, quand je regarde des vidéos de house ou de funk, c’est la répétition des messages du genre « On ne fait plus de la musique comme ça de nos jours ». Les Anglais sont particulièrement émotifs à cet égard avec leurs milliers de souvenirs de vieux clubs house comme le Kool Kat à Nottingham ou The Power House à Birmingham.

 

Bien sûr, il est facile de mettre ça dans le contexte de l’ancien combattant raver, qui est aujourd’hui comparable à nos grand-mères qui se pâmaient toujours sur Tino Rossi, on ne sait pas pourquoi. Enfin si, on sait, mais on ne veut pas y penser, brrrr. Mais il y a un amour pour cette house du début qui a nourri une génération et ça ne peut être tué. C’est comme Jason qui me disait sur FB l’autre jour : «I dunno if it’s me or the drugs but it’s not the same anymore ».

 

 

C’est le point. Nous sommes devenus comme des amateurs de jazz qui savent que, quoi qu’il arrive, même si un génie apparaît, le jazz ne sera jamais plus aussi jazz qu’il y a 50 ans. Pour nous qui aimons la musique électronique, nous sommes témoins de la destruction de la musique électronique par l’art vivant. La chanson française, le live, le festival d’Avignon, sont en train de tout avaler. Parce que la musique est devenue si immatérielle à cause des téléchargements, la seule réponse du showbiz a été de transformer cette invisibilité (qui ne rapporte rien) vers l’obligation de faire du live (qui rapporte beaucoup). Pour les gens comme moi qui espéraient la sacralisation de l’objet grâce à la house (le CD, le maxi, la cassette) au détriment du concert via le dance floor, on a tout perdu au change. L’objet a disparu, le concert est partout, le dance floor est mort. Le théâtre a débordé sur le live et a avalé une partie de la musique que j’aime et je ne suis pas content.

 

Je ne dois pas être la seule folle, remarque. Henri Maurel m’a raconté qu’une fois il participait à une réunion importante au Ministère de la culture et il y avait tous ces gens qui parlaient du théâtre, à quel point c’était important et tout. Et à un moment, Henri a pris la parole et a sorti cette phrase mémorable : « Mais le théâââtre, le théâââtre, c’est de la merde, vous vous décarcassez pour mettre du théâtre partout en France, mais c’est atroce ce que vous proposez, surtout en province, il faut arrêter avec le théâââtre ! ». Et les folles autour de la table ont eu comme un haut-le-coeur, elles étaient estomaquées qu’on puisse exprimer une telle hérésie, et elles se sont tournées vers Maurel toutes en bloc pour lui dire qu’il ne pouvait pas dire ça, c’était intolérable, surtout dans les murs sacrés du ministère de la culture !

 

Il avait raison.


Didier Lestrade