Tous les quatre ans, le mondial de football est toujours une période où les fiertés nationales montent d’un cran. Le chauvinisme devient un sentiment normal et les injonctions à prendre parti pour telle ou telle équipe nationale envahissent les discussions, même si le football vous laisse complètement froid. C’est aussi à cette période que ceux qui se considèrent « souchiens » assument pour le coup pleinement d’être Français.
Ce qu’il faut appeler aujourd’hui l’Affaire Anelka, un épiphénomène qui aurait dû rester footballistique, a pris une vraie tournure politique nationale. Nicolas Sarkozy interrompt les discussions de négociations avec la Russie pour demander à l’équipe de France de rentrer dans le droit chemin.
Nous connaissions les considérations racistes de Thierry Roland qui s’est illustré de nombreuses fois sur nos écrans. Ces derniers jours, c’est une personne dite philosophe et par ailleurs professeur à l’Ecole Polytechnique, qui assène ses vérités sur les cités et les joueurs de l’actuelle équipe de France. Et quand celle-ci perd les vannes s’ouvrent.
Alain Finkielkraut sur France Inter ne manque pas de verve pour qualifier l’équipe de France et son attitude : voyous milliardaires, bande de 11 petites frappes, persécuteurs, joueurs qui se foutent de la France, divisions en clans ethniques, division religieuse, morale de mafia...
Le 22 juin, dans le Journal du Dimanche, il se fend d’une chronique et y va de sa ritournelle aux allures de dérives racistes.
Ainsi a t-il « été atterré mais pas étonné » des prétendus propos d’Anelka et de certains de ses coéquipiers. «Ce sont des sales gosses boudeurs et trop riches » qui refusent « d’incarner leur nation ».
Les vrais Français, et les faux
Juste après le débat pitoyable sur l’identité nationale, il jette de l’huile sur le feu en opposant les « vrais » Français et les faux. Ces derniers sont évidemment nés en banlieue parisienne et ne sont pas tout à faits blancs. Déjà en 2005, il déclarait au journal Haaretz :
« Les gens disent que l'équipe nationale française est admirée par tous parce qu'elle est black-blanc-beur. En fait, l'équipe de France est aujourd'hui black-black-black, ce qui provoque des ricanements dans toute l'Europe. »
Aujourd’hui, il poursuit sur la même veine que l’on peut qualifier d’incitation à la haine, en avançant que cette équipe ne représente pas la France mais qu’elle la reflète avec « ses clans, ses divisions ethniques, sa persécution du premier de la classe, Yoann Corcuff ».
En quelques phrases, donc, le philosophe avide de médias reproduit le discours souvent entendu dans la bouche des élites françaises et file la métaphore des racailles entamée, il y a quelques années, par Nicolas Sarkozy. Ce discours qui dit que la France veut bien des fils d’immigrés, mais à condition qu’ils n’ouvrent pas la bouche et qu’ils se tiennent bien sages. Il semble qu’ouvrir la bouche soit déjà trop pour Alain Finkielkraut.
Tout en jugeant le sélectionneur Domenech, il le considère également comme une victime en le comparant aux éducateurs et professeurs travaillant dans les cités : « Ce qui est arrivé à Domenech est le lot quotidien de nombreux éducateurs et de professeurs dans les cités dites sensibles. » Domenech est ce mauvais capitaine de galère qui n’a pas su mener son équipage jusqu’à la victoire et l’équipe de France de mauvais rameurs qui passent trop de temps à parler, mal qui plus est. L’un comme les autres doivent être punis. Domenech parce qu’il n’a pas réussi à être un assez bon maître, les noirs de cette équipe de mauvais esclaves. La métaphore des ex-colonies n’est pas très loin...
On peut aussi émettre ici l’hypothèse que pour Finkielkraut que les gamins des cités, qui plus est devenu riches grâce à la France (il faut entendre par là qu’il faudrait qu’ils remercient qu’on leur ait donné la chance d’en arriver là) restent des enfants des cités et donc pas tout à fait Français et s’en prend ainsi à l’espoir d’ascension sociale et ajoute un mur invisible mais néanmoins présent entre un nous les « éduqués » et eux les incultes, les voyous au verbe uniquement insultant.
Le sport, Fourest et les violences
A l’instar de Caroline Fourest, chroniqueuse au Monde (« journal irréprochable » selon AF) qui écrivait sur son blog il y a quelques mois qu’il valait mieux orienter les gamins des cités vers le sport que construire des lieux de cultes (vous avez tous compris « mosquées » n’est-ce pas ?), Finkielkraut propose une vision du football et du sport plus généralement, sociologues à l’appui (Norbert Elias) comme « un processus de civilisation », « un contrôle de la violence », ou comme le sociologue Paul Yonnet, qui a écrit Une main en trop et qu’il cite qui dit que « la compétition sportive permet aux individus de faire l’expérience de la vie ensemble, de rendre visible l’existence d’une communauté liée. »
Il omet bien évidemment de rappeler que le sport, c’est aussi la compétition et tout ce qu’elle peut engendrer en termes de violences physiques ou morales, de confrontations, d’injustices, d’iniquités, etc
Pour Finkielkraut, il n’existe qu’une communauté, celle de la République, les autres n’ont pas le droit de cité ou alors à sa périphérie dont les enfants, qui sont aussi ceux de la République, n’ont que comme seule alternative viable le sport. Ainsi selon lui, « on voit l’esprit de la cité se faire dévorer par l’esprit des cités. »