Arrêtez de me gonfler avec vos groupes ethniques

Le Twitter d'Anna Guèye est un des mieux informés de la galaxie, et elle y met toujours des liens d'articles (souvent en anglais) qui nous changent des publipostages neuneus du Monde pour le gouvernement français. Une fois qu'elle était à Amsterdam (elle habite à La Haye), comme elle est aussi bretonne (condition: aimer le beurre salé) elle est passée chez Laurent qui habite près de la gare et elle l'a tellement impressionné par la justesse de ses vues que la rédaction de Minorités l'a suppliée de venir s'exprimer ici, à la première personne. Voilà ce que ça donne.

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Anna Guèye

par Anna Guèye - Dimanche 27 juin 2010

Anna vit actuellement aux Pays-Bas où elle est  traductrice free-lance (Anglais Français). Elle en est à sa 12e ville dans son 8e pays. À ses heures perdues elle traduit et écrit pour Global Voices. Elle a également écrit deux articles sous pseudo pour Rue 89 et est maman d’une presque ado.

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Le Twitter d'Anna Guèye est un des mieux informés de la galaxie, et elle y met toujours des liens d'articles (souvent en anglais) qui nous changent des publipostages neuneus du Monde pour le gouvernement français. Une fois qu'elle était à Amsterdam (elle habite à La Haye), comme elle est aussi bretonne (condition: aimer le beurre salé) elle est passée chez Laurent qui habite près de la gare et elle l'a tellement impressionné par la justesse de ses vues que la rédaction de Minorités l'a suppliée de venir s'exprimer ici, à la première personne. Voilà ce que ça donne.

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n regardant les infos belges à la télé, j’ai repensé à une conversation que j’avais eue avec un ancien camarade d’école, il est Burundais. C’était au début des années 90 et naturellement je lui demande comment lui et sa famille avaient vécu les conflits ethniques et à quelle ethnie il appartient. Il répond qu’il n’en savait rien, n’avait d’ailleurs jamais voulu le savoir et que ces histoires d’ethnies étaient une « invention » des colons pour étayer son raisonnement il me dit que les deux ethnies du Burundi parlent la même langue.

 En y repensant, je me suis souvenue d’une anecdote : j’avais eu l’occasion de rencontrer une « spécialiste de l’Afrique » au bureau qui rentrait de quatre années au Sénégal et lorsqu’elle avait appris que j’étais d’origine sénégalaise, elle m’avait demandé de quelle ethnie j’étais et j’étais restée interdite ne sachant que répondre ; lorsque je me suis remise de mon étonnement, je lui ai répondu qu’au Sénégal si nous devions avoir un problème ce serait peut-être un problème de caste mais certainement pas un problème d’ethnie. Et là, la « spécialiste de l’Afrique » qui venait de passer quatre années au Sénégal ne savait pas qu’il y avait des castes au Sénégal …

 

Si, je n’avais pas pu répondre à la « spécialiste de l’Afrique » c'est parce que d’une part c’était la première fois que l’on me posait cette question ; que ce sujet n’en étant pas un dans mon entourage, je n’avais jamais eu à me poser cette question et qu’en ayant un père d’une ethnie, une mère issue de deux ethnies, laquelle je choisis ? … Pour la langue, cela se fait naturellement, tu parles celle que tu entends le plus autour de toi !

 

Tout ceci pour dire que j’avais le sentiment que les Occidentaux, les anciens colons nous ont collé quelque chose qui ne correspond pas forcément à notre réalité et à notre histoire.

 

Je me suis donc documentée sur le sujet et, l’été dernier un ami néerlandais me sort une énième banalité sur les conflits ethniques en Afrique et nous discutons ; quelques jours plus tard il me dit « tu devrais écrire un article, car ce que tu dis me parait logique ». Je ne pensais pas que ce sujet pouvait intéresser Rue 89 ou Global Voices mais la vie suivant son cours Laurent Chambon m’a proposé d’écrire pour Minorités et je peux donc parler de ce sujet qui me trotte dans la tête depuis un moment.

 

Oui la différenciation par l'appartenance ethnique a toujours existé en Afrique, les humains ayant une propension universelle pour former des identités collectives, de distinguer les étrangers par des marqueurs ethniques ; mais l’hostilité entre groupes ethniques est en grande partie la création des élites et des maîtres coloniaux et pour ce faire, je vais me baser sur deux papiers d’une part L'Ethnicité en Afrique et  The political manipulation of ethnicity in Africa.

 

 

Identité fluide + mal défini ≠ ethnie

 

Car comme démontré par d'innombrables études, l'identité ethnique en Afrique précoloniale était fluide et mal définie, Aidan Southall note que les sociétés précoloniales étaient caractérisées par des identités multiples qui s’additionnaient sur la base de considérations ethniques, culturelles et géographiques et que ces communautés étaient plus petites que n'importe quelle « tribu ». Dans la plupart des cas, les Africains n'avaient que très peu allégeance à ce qui peut désormais être considéré comme une « tribu » selon des critères objectifs de la génétique, de l'homogénéité linguistique ou culturelle dans une région géographique donnée.

 

Les groupes ethniques sont en grande partie un héritage colonial, qui ont émergé comme des instruments pour contrôler les personnes et se partager leurs ressources. Les colons européens ont encouragé l'assimilation des Africains en groupes, par la création d'unités administratives qui ont ensuite été étiquetés en termes ethniques, comme cela s'est produit en Ouganda avec la classification obligatoire des populations locales en fonction de leur «tribu », comme cela s'est produit aussi au Rwanda. En Zambie, un catalogue étonnant de stéréotypes avait été fait : les Ngoni étaient « forts et belliqueux », le Lamba quant à lui était « paresseux et indolent », et ainsi de suite pour les 70 et quelques « tribus ».

 

Les administrateurs coloniaux qui ne pouvaient être physiquement partout, avaient également besoin « d’hommes importants », les soit disant chefs traditionnels. Ces chefs étaient responsables de l'exécution de la politique coloniale dans leur région. Lorsque les communautés ethniques existantes étaient fragmentées (ce qui était le cas pratiquement partout), elles ont été fusionnées ou affectées à d'autres groupes, et un chef unique a été choisi pour toutes les représenter. Par exemple les Yoruba au Nigeria (sont composés d’au moins 12 sous-groupes importants), les Akan au Ghana ou les Xhosa en Afrique du Sud ont été artificiellement regroupés en « tribu » parce qu’ils ont des caractéristiques linguistiques et culturelles similaires.

Terence Ranger et Eric Hobsbawm ont parlé d’'invention de « tradition ».

 

Les Africains eux-mêmes ont participé à cette création de « tribus », pour ne pas complètement s’exclure du processus d’allocation des ressources par les colons. L'ethnicité a ainsi été promue et définie afin de « poursuivre l'avantage matériel », pour reprendre la description Crawford Young.

 

Une dernière anecdote : une de mes amies "peule" du Sénégal était mariée à un "peul" de Guinée qui un jour excédé lui avait dit : "je ne pensais vraiment pas que tu étais aussi Sénégalaise" (alors que certains parlent de revenir aux frontières d'avant la conférence de Berlin 1885.

 

Et ce n’est pas fini, les politiciens se maintiennent au pouvoir grâce à ce système, cela fera certainement le sujet d’un autre papier. En attendant, vous pouvez lire cet article « Comment les puissants sont réellement devenus puissants ».


Anna Guèye

Notes

Amselle, Jean-Loup (1998), Mestizo Logics: Anthropology of Identity in Africa and Elsewhere, Stanford University Press.

Anderson, Benedict (1991) [1983], Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Verso.

Bayart, Jean-François (1993), The State in Africa: the Politics of the Belly, Longman.

Berman, Bruce (1998), “Politics of Uncivil Nationalism: Ethnicity, Patronage and the African State”, African Affairs, No. 97.

Fanon, Franz (1967) [1961], The Wretched of the Earth, Penguin.

Freund, Bill (1998), The Making of Contemporary Africa: the Development of African Society since 1800, 2nd. ed., Lynne Rienner Publishers.

Hobsbawm, Eric (1990), Nations and Nationalism since 1780: Programme, Myth, Reality, Cambridge University Press.

Hobsbawm, Eric & Terence Ranger, eds. (1992) [1983], The Invention of Tradition, Cambridge University Press.

Hodgkin, Thomas (1956), Nationalism in Colonial Africa, Frederick Muller.

Iliffe, J. (1979), A Modern History of Tanganyika, Cambridge University Press.

Lasswell, Harold (1990) [1936], Politics: Who Gets What, When, How, Peter Smith Publishers.

Lemarchand, René (1972), “Political Clientelism and Ethnicity in Tropical Africa: Competing Solidarities in Nation-Building”, American Political Science Review, Vol. 64 No.1.

Lonsdale, John (1994), “Moral Ethnicity and Political Tribalism”, in P. Kaarsholm and J. Hultin, eds., Inventions and Boundaries: Historical and Anthropological Approaches to the Study of Ethnicity and Nationalism, Institute for Development Studies, Roskilde University.

Mamdani, Mahmood (1996), Citizen and Subject: Contemporary Africa and the Legacy of Late Colonialism, Princeton University Press.

Marks, Shula & Stan Trapido, eds. (1987), The Politics of Race, Class and Nationalism in Twentieth Century South Africa, Longman, London.

Nnoli, Okwudiba, ed. (1998), Ethnic Conflicts in Africa, CODESRIA.

Nolutshungu, Sam (1990), “Fragments of a Democracy: Reflections on Class and Politics in Nigeria”, Third World Quarterly, Vol.12 No.1.

Rothchild, Donald & Victor Olorunsola, eds. (1983), State Versus Ethnic Claims: African Policy Dilemmas, Westview.

Southall, Aidan (1970), “The Illusion of Tribe”, Journal of Asian and African Studies, Vol.5 No.1.

Vail, Leroy, ed. (1989), The Creation of Tribalism in Southern Africa, University of California Press.

Young, Crawford (1986), “Nationalism, Class and Ethnicity in Africa: a Restrospective”, Cahiers d’études africaines, Vol. 26 No. 3.

Rajouté le 24 novembre 2012  "Au Congo, la colonisation a renforcé le tribalisme" http://goo.gl/qa6Oy 

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