Dans ma vie, j’avais entendu beaucoup, j’avais vécu le racisme à petite gouttes, les trucs de petits blancs, notamment dans la famille de ma mère. Mon père m’avait appris que c’est plus de la bêtise que du vrai racisme, j’avais appris à laisser couler. Mais venant d’une camarade (oui, je suis vieux jeu), cela m’a estomaqué. Vanné, cassé. Et m’en a appris très long sur la gauche et son rapport avec les étrangers. Quand il s’agit de convoquer un spécialiste, c’est toujours le Français d’origine - ceux qui me connaissent savent à quel point ça peut me gêner de parler comme ça - qui a la parole. Jamais nous, ou alors si, si nous c’est avec leurs mots que nous nous exprimons.
Toujours, quand nous parlons, on à le sentiment que c’est en tant que Beurs que nous sommes écoutés. Jamais nous ne sommes écoutés pour ce que nous sommes. Le drame d’une minorité, c’est la transformation en objet. Dans une dictature, cela est terrible. Dans une démocratie, c’est tragique, car c’est un peu comme si cette situation d’être renvoyé à ses origines démasquait en soi l’illusion Républicaine et la Laïcité.
Nous sommes comme les Français car nous sommes Français. L’histoire de nos parents est différente, mais ceux qui ont un réel problème d’identité sont les Français, qui ignorent ou feignent d’ignorer que notre histoire est aussi la leur, comme j’ai tenté de vous le montrer. Notre région est au-delà des mers, on n’y parle des langues qui ne sont pas des langues latines, mais il n’empêche que ce sont nos ancêtres qui vous ont appris Aristote, l’Algèbre, la Chimie, Platon, la médecine moderne, le compas et l’irrigation que Rome ne vous avait pas transmis. Nous avons même été Chrétiens avant vous, et nous n’avons jamais mis de Juifs dans des fours : nous les invitions à venir chanter dans nos fêtes.
Clivés mais consensuels
Nous sommes Français, mais notre histoire nous dicte des comportements différents. Nous sommes clivés mais nous sommes consensuels. Pour beaucoup, nous n’aimons pas ces filles voilées dont l’actualité se repaît. Mais si nous avions la charge de ces questions, si nous avions le tissu associatif puissant, reconnu en tant qu’interlocuteur, nous saurions gérer cette question car les familles nous feraient bien plus confiance qu’à ces hordes de journalistes et de politiques, et la France ferait son entrée dans la démocratie : je suis un ringard, rescapé de la deuxième gauche, faisant confiance à la société, aux associations, à la proximité.
Nous sommes Français et ne nous sentons pas du tout coupables des crimes de la collaboration. Au contraire, nous aussi, nous avons été victimes de Maurice Papon. Pour nous, Juif n’est pas un gros mot. On dit Le Juif comme vous dites tous les jours, « n’oublie pas de passer chez l’Arabe, y’a plus de pain ». Mon père, des fois, le dimanche, rentrait très tard à l’heure du déjeuner. C’est qu’il avait été « chez les Juifs », la boucherie Cacher, dont il ne cessait de me donner les enfants en exemple. Il y achetait de la viande, égorgée et bénie, donc Hallal (permise) et bavardait. Rien ne m’énerve plus que cette image d’antijudaïsme qui nous est attribuée, avec laquelle les nationalistes Israéliens jouent, ainsi que les intellectuels patentés et les journalistes analphabètes qui ont lu la Torah en 1 heure et le Qoran en 30 minutes, avec un stabilo, quand ils étaient étudiants en école de journalisme ou à Sciences-Po. Je l’ai déjà écrit deux fois, je le répète : nous n’avons ni déporté, ni gazé, ni cuit les Juifs dans des fours, ni ne les avons transportés pendant des mois dans le froid de l’hiver dans des wagons plombés. Les Européens, oui. Je suis Français, et je veux bien porter le poids de cette histoire douloureuse pour laquelle je ne cesserais jamais d’avoir honte, et même en Algérie, un oncle de mon père cacha des Juifs pourchassés par le gouverneur de la France Libre, l’Amiral Giraud.
Nous sommes Français et la façon dont la France utilise le mot Juif avec une sorte de honte rentrée qui remonte au Moyen Age, quand Saint-Louis inventait l’Étoile Jaune, nous empêche de travailler à réparer ce que nos pères, à cause du décret Crémieux, ont cassé. Parce qu’en France, il est désormais impossible d’appeler un Juif un Juif, nous ne pouvons discuter publiquement des choix qui ont été faits par les Juifs Algériens entre 1945 et 1962. Qu’un jeune d’origine Algérienne prononce le mot Juif à la télévision, et c’est immédiatement la gêne. Pour être vraiment Français, faut-il donc préférer israélite ? Ou encore Les gens du Judaïsme ? Je me souviens une fois, quelqu’un qui ne parvenait pas à trouver son mot, et qui était arrivée à Judaïque... Nous, on dit Juif parce ce n’est pas un gros mot. Finkelkraut me fait toujours rire quand il prononce « judaïsme » sur France Culture. Il s’évertue à donner un aspect poli, sophistiqué à un mot somme toute assez banal, prouvant par là à quel point il a parfaitement intériorisé les préjugés antisémites de la plupart de ses amis. Pauvre Anna Arendt.
Nous sommes Français et nous nous sentons limités dans la parole dans l’espace public, qui nous renvoit à nos origines. Quoi qu’on dise, c’est comme si c’était décidé d’avance. Alors, pour la plupart, les enfants de la seconde génération évitent la politique, et même l’associatif. Juste histoire d’éviter que ça leur retombe dessus. On aimerait bien pouvoir dire qu’Israël conduit une politique de déshumanisation et que l’enchaînement logique de sa politique fera qu’un jour ils vont se poser la question du renvoi par la mer des habitants de Gaza (ça a l’air délirant, mais c’était en gros la proposition de l’immigré Russe, l’ancien videur de discothèque Libermann, dont le parti est sorti troisième lors des dernières élections).
On était heureux avec Oslo
On aimerait dire aux Juifs de se calmer, qu’ils sont dans une logique qu’ils devraient plus que tout autre peuple comprendre et renverser. On aimerait leur dire qu’on était heureux, quand Arafat et Rabin ont signé les accords d’Oslo parce que pour une grande majorité, nous, les Maghrébins, on aime bien les Juifs, quand même. Malgré le fait qu’on ait désappris à communiquer, on se comprend. Ma collègue Sonia, Juive de Tunisie, souhaitait envoyer une bombe atomique sur les territoires, en 2000. Il y avait eu un attentat la vieille. Je ne l’ai pas traitée de fasciste. Ma collègue Djamila et moi, on s’est regardés, on l’a laissée se calmer, et puis Sonia s’est calmée, et elle nous a regardée, un peu con, et elle a rajouté que ce n’était pas ça qu’elle voulait dire. Nous, on le savait bien. Sa famille avait du quitter la Tunisie en 1967, elle avait tout perdu. Il ne lui restait plus qu’Israël pour rêver qu’elle avait encore un chez elle, c’est-à-dire un bout de terre.
Nous sommes des Français qui comprenons les Juifs, parce que nous avons appris à vivre avec eux pendant des siècles. En bouclant l’expression des enfants de l’immigration par la barrière instituée de fait dans la politique, la presse et la télévision, et en pointant de plus en plus du doigt les enfants nés de l’immigration Algérienne, la société française se prive du seul avenir qui pourrait éventuellement lui rester dans le monde complexe dans lequel nous rentrons. Être polyglotte culturellement. C’est ce dont ses élites, encore une fois, ont terriblement peur. Très bientôt, elles préfèreront Marine à qui la gauche se donnera. Et la gauche se vautrera encore une fois.
J’ai écrit cet article à la suite d’un échange un peu « carré » avec Didier Lestrade au sujet des « arabes ». J’ai constaté la semaine dernière que l’association H2M l’avait un peu étonné par la très grande modération, ce qui moi ne m’a pas surpris, ayant pris part moi-même à la création de Amal il y a déjà 12 ans. Je ne sais pas si ces longues pages mènent vraiment quelque part. Je vis au Japon et par moment, en lisant des articles sur le net, je ne reconnais plus bien le pays que j’ai laissé. Tout semble figé dans des conflits que l’actualité médiatisée organise et qui changent d’un jour à l’autre, laissant en bruit de fond comme une amertume et une couleur sombre caractéristiques des périodes pré-révolutionnaires, et où revient toujours cet espèce de refrain, arabes, arabes, arabes, arabes. J’ai lu beaucoup de littérature algérienne francophone, incroyablement riche. J’ai aimé, il y a une quinzaine d’années, lire des livres d’histoire sur ce pays : je suis historien, plutôt spécialisé en histoire de France d’ancien régime. Vous raconter l’histoire de l’Algérie en la liant à l’actualité, c’est une invitation à nous regarder autrement. Nous avons une histoire, extrêmement riche, et beaucoup d’entre nous le savons, et nous en sommes fiers.
Nos opinions politiques épousent les vôtres, et notre pratique de l’Islam aussi. Il y a juste que les moustachues de Paris IV, chez nous, elles portent un foulard. En France, l’extrémisme donne Le Pen ou le fondamentalisme catholique. Chez nous, ça donne un peu les mêmes, à part que la femme disparaît sous une sorte de truc compact noir qu’en Algérie on appelait 404 bâchée. Nous sommes exactement comme les Juifs : nous sommes Français, et il y a une petite part de nous qui rêve un peu d’ailleurs. Est-ce mal ?
Mais peut-être avais-je au fond de moi envie de dire une chose, dont je suis persuadé. Nous sommes dans le même bateau que les Juifs Séfarades, avec qui nous devons réapprendre à parler, à nous disputer, mais aussi à nous respecter en parlant des sujets qui fâchent : l’Algérie et la Palestine.
Si nous coulons, ils couleront avec nous.