Ni barbus, ni violeurs : Français, musulmans d'origine algérienne (3)

[Troisième partie avec l'arrivée de la gauche au pouvoir en France et l'échec de l'assimilation, puis de l'intégration. Et l'Algérie glisse vers ses années de peur. Enfant, Madjid retourne au bled avec son père pour les vacances. N'oubliez pas de lire d'abord la première partie, puis la deuxième.]
[Troisième partie avec l'arrivée de la gauche au pouvoir en France et l'échec de l'assimilation, puis de l'intégration. Et l'Algérie glisse vers ses années de peur. Enfant, Madjid retourne au bled avec son père pour les vacances. N'oubliez pas de lire d'abord la première partie, puis la deuxième.]

 

En 1981, 23 ans après avoir laissé un Général de talent prendre la République (Guy Mollet fut co-rédacteur de la 5e République), 25 ans après avoir enclenché la guerre, la torture et la mécanique des déportations en Algérie, le Parti Socialiste gagnait les élections. Cette victoire n’était pas la victoire du « vieux » parti socialiste SFIO. Le « nouveau » parti socialiste PS s’était construit en opposition à l’ancien. Les textes constitutifs dénonçaient la 3e voix, cette alliance avec le centre, pivot de la Quatrième République, jugée coupable de toutes les abdications. Guy Mollet avait perdu le contrôle : son protégé Pierre Mauroy, fasciné par son intelligence, avait fait allégeance à François Mitterrand.

 

Et finalement, la « Deuxième gauche», individuellement d’abord, puis collectivement, avait rejoint ce nouveau parti qui brassait désormais des idées nouvelles et attirait chercheurs et universitaires. Les Rocardiens, comme ils étaient appelés, apportaient une approche plus sociétale (la gauche américaine, disaient les proches de François Mitterrand), et des liens étroits avec la CFDT, les réseaux associatifs environnementaux et beaucoup de groupes de réfugiés politiques d’un peu partout les ouvraient aux questions touchant aux droits des étrangers, au sous-développement. De son côté, Jean-Pierre Chevênement, développait un discours plus traditionnel qui refusait de voir en chaque étranger une histoire, un vécu, mais reprenait au gaullisme une ambition arabe, et particulièrement algérienne auquel il ajoutait une vision de classe où les étrangers maghrébins étaient les prolétaires les plus exploités (cette vision est toujours celle de Jean-Luc Mélanchon, par exemple).

 

On avait presque oublié le coup de force d’un maire communiste qui avait envoyé un bulldozer contre un foyer Sonacotra en arguant que sa ville en avait suffisamment comme ça. L’agression d’un groupe de jeunes à Bondy, dont un se fit lacérer le dos à coups de lames de rasoirs (une inscription SS), par le Parti des Forces Nouvelles, passa inaperçue bien qu’elle laissa une trace profonde dans toute la Seine-Saint-Denis. L’attentat de la rue Copernic, enfin, avait focalisé l’attention sur le danger néo-nazi.

 

Les premières semaines de l’été 1981 laissaient espérer beaucoup. Il était prévu de donner le droit de vote aux élections locales, et les radios libres envahissaient la FM. Parmi elles, Beur FM, une radio associative. De nos jours, le mot Beur est presque péjoratif, on a oublié que c’est nous qui nous le sommes donnés. Et cette radio était une première dont on ne peut imaginer la portée : pour la première fois, il y avait une radio qui parlait arabe, kabyle, Chlouh, Shaoui, on écoutait Idir et Warda. Un pur produit des enfants des Algériens de France, ce nouveau type de Français.

 

 

La seconde génération

 

Parce qu’à cette époque, la Seconde génération relevait la tête, et qu’en son sein, celles et ceux, peu nombreux, qui avaient passé les mailles de l’inégalité scolaire, se préparaient à créer le réseau associatif qui avait manqué à nos parents. L’agression de Bondy, ainsi, donna naissance à Bondy à une association, SOS ça bouge, qui dès 1982, organisait le soutien scolaire des « petits frères », parlait sur Beur FM, et organisait un festival, avec l’un des premiers vrais concerts rai en France et une « Chorba géante ». Le Bondy Blog n’est pas un produit marketing ! A Bondy, il y a une tradition militante très ancienne. Peut-être parce que Bondy, une des villes les plus pauvres de France, est aussi une ancienne bureaucratie socialiste SFIO, que les pieds-noirs y sont nombreux, protégés par une mairie qui accueillait tous les ans toutes les amicales possibles d’anciens d’Algérie, avec une assez importante communauté Juive d’Algérie au milieu. C’est d’ailleurs par leur biais que des liens se tissaient avec cette mairie, teintés certes de paternalisme, mais c’était déjà ça. Le Parti Socialiste Bondynois généra alors son Beur de service. Mais bientôt l’association SOS ça bouge, comme d’autres, allait bientôt avoir à ferrailler avec une grosse structure Séguélo-Élyséenne que vous connaissez tous.

 

L’Algérie connut de son côté, une difficile transition après la mort de Houari Boumedienne, quand le Colonel Chadli Bendjeddid devint président. À Alger avaient lieu les premières agressions de femmes en mini-jupes, généralement balafrées avant d’être vitriolées, ce qui provoquait généralement des grèves spontanées de soutien dans les universités où certaines de ces agressions avaient lieu. Curieusement, les grèves étudiantes étaient plus sévèrement réprimées que les Frères Musulmans, comme on commençait à appeler les islamistes.

 

En Avril 1980, suite à l’interdiction d’une conférence sur la culture Berbère de Mouloud Mameri, les étudiants de l’Université de Tizi-Ouzou en Kabylie commencèrent à manifester contre le Parti unique et pour la liberté de parler Berbère, que le parti unique au pouvoir FLN interdisait en forçant à l’arabisation. La répression fut féroce. C’est à cette époque qu’émergea la jeune génération de Berbéristes. Les Kabyles, comptèrent leurs morts, mais rien désormais ne les empêcherait plus d’apprendre leur langue, notamment grâce à l’immigration en France, et aux exilés. Vous connaissez Idir, on peut ajouter Salem Chaker ou Mouloud Mameri. Le gouvernement, lui, conclut la répression par un nouveau tour de vis arabisateur, le français devenant une simple langue étrangère. La piètre qualité des professeurs d’arabe transformait lentement le pays en un gros machin sans histoire, sans culture, sans passé, sans réelle religion, dominé par une clique d’affairistes sans éducation qui se partageaient la manne pétrolière en distribuant les miettes, c’est-à-dire une nourriture pas chère, avec ses colorants chimiques et ses arômes artificiels, mais abondante. C’était fou, toute cette nourriture partout, dans un pays manquant déjà cruellement de tant de logements et d’écoles.

 

Car ça ne marchait pas, le pays ne tenait pas sa forte croissance démographique. Pas de travail, pas d’argent, pas de logements, comme s’en amusait Abdelkhader Alloula dans ses pièces de théatre, ou comme le montrait dès 1976 Merzak Allouache dans le film Omar Gatlato. À Alger, on s’entassait à 10, à 15, à 20 dans des appartements minuscules, ce qui n’empêchait pas les journalistes du Monde Diplomatique de s’extasier devant la révolution agraire, la création d’unités sidérurgiques aux technologies soviétiques des années 60 et l’industrie industrialisante (!). Les immigrés, eux, savaient bien que ça ne marchait pas. C’était visible, entre le change au noir toujours plus juteux, 1 Franc pour 2 Dinars, puis 1 pour 3, 1 pour 6..., la corruption visible à l’aéroport Houari Boumedienne où les douaniers vous laissaient passer si vous glissiez 100 francs dans vos papiers, et vous infligeaient un dépeçage en règle des 100 kilos de bagage qu’en bon immigré vous transportiez avec vous.

 

Je me souviens d’un type en larmes à l’aéroport, la première fois où j’y suis allé, au bled. Papa était si fier de pouvoir enfin m’emmener (pour certaines raisons qui m’échappent, il était indésirable depuis 1963 jusque vers 1975-1976...), il n’arrêtait pas de me parler. Il était amoureux de son pays, il avait risqué sa vie, lui, le « fils du pauvre » (Mouloud Feraoun), le fils de cette famille de Marabout, lettré mais sans argent, il était sorti de ses montagnes de Grande Kabylie, venu à la métropole, marié à une française que la famille répudia. Et puis là, on était dans un 707, on avait allègrement dépassé la limite de poids des bagages, moi, j’avais peur de me faire enlever (la télé racontait des histoires d’Algériens qui...), et il parlait, il parlait, et l’Algérie comme-ci, et l’Algérie comme ça, toi aussi tu es Algérien, le socialisme Algérien, plus tard ce sera ton pays, etc.

 

À l’aéroport, un type qui pleurait, sa femme et leurs enfants en larmes, humiliés jusqu’au trognon, les valises béantes, tous les vêtements, les cafetières expresso, tout déballé, exposé aux regards, et les douaniers qui braillaient, dépêchez vous, vous gênez, bande de saloperie. J’étais effrayé, terrorisé. Mon père me dit de rester calme. J’étais un petit garçon bavard comme mon papa, très souriant. Là, je ne dis rien, j’étais collé à lui. J’ai vu le billet sous les papiers. Hop, un coup de craie sur les bagages, et nous retrouvions tonton Mahfoud, mon oncle, mais surtout le plus grand ami de mon père : ils avaient fait la traversée tous les deux, en 1947, la première fois. Bienvenue en Algérie.

 

Je ne me sentais pas en sécurité à Alger, où nous passâmes la journée, mais j’ai tout de suite aimé les paysages de Kabylie. Je passais un mois de vacances fantastique, et puis, de toute façon, au retour, on n’avait pas de bagages.

 

 

Le Roumi...

 

Elles avaient toutes des larmes aux yeux en me regardant, les femmes. J’étais un beau petit garçon. Un Roumi... Une vieille dame dont je ne connais trop le lien de parenté, elle vivait à l’écart, seule, m’a regardé fixement. Elle avait des yeux très bleus, très profonds. Elle n’a pas cherché à me parler, comme les autres, elle a bien compris que le Berbère... Elle m’a offert un beignet qu’elle avait fait, croustillant, au miel. Elle a commencé à parler, et les autres femmes ont écouté. Non, elle a bien vu que je n’étais pas vraiment Roumi. J’ai senti qu’elle reconnaissait quelqu’un. J’aimais bien aller la voir. Je n’ai pas connu mes grand-mères. Mais c’est elle, ma grand-mère.

 

Je suis retourné 3 fois encore en Algérie. La dernière fois, j’y accompagnais mon père pour son dernier voyage.

 

Il y avait en France beaucoup d’espoirs dans la visite de François Mitterrand en Algérie en 1982, et la volonté y était, c’était peut être la seule fois où ça s’est produit. Mais le Président Chadli Bendjeddid avait les yeux ailleurs. Le dollar était cher, le pétrole aussi, les devises coulaient à flot, et pour la première fois, un président Algérien regardait du côté des États-Unis. Quand en 1981, seul, j’ai visité Alger, Oran et Tlemcen, partout, on parlait d’agressions de jeunes femmes par les frères musulmans. Cela inquiétait mon père.

 

Depuis 1979, il fréquentait la mosquée du 18e, et souvent, je l’ai entendu parler du travail qu’y faisaient les Frères Musulmans. Leur emprise sur les plus âgés était nulle, mais ils parvenaient à exercer une certaine influence sur les plus jeunes, ceux qui étaient fraîchement débarqués avec le regroupement familial, perdus et sans repères dans ce pays où ils ne trouvaient pas leur place. Un jour, mon père a participé à une éviction des Frères par les fidèles de la Mosquée. Il était hors de lui, il parlait de la CIA, de jeunes qui partaient en Afghanistan s’entraîner. Il disait qu’il avait peur de ce que ça allait donner. L’Iran, paradoxalement, ne lui faisait pas peur. Il n’aimait pas la révolution, mais visiblement, les vicissitudes des chiites ne le concernaient pas. Il en plaisantait même, car c’étaient les Américains qui avaient fabriqué l'Ayatollah Khomeyni après que le Shah eut décidé de s’allier avec l’aile dure de l’OPEP.

 

Ce qui l’inquiétait, c’était ce que finançaient l’Arabie Saoudite et la CIA réunis. Plus tard, il commença à animer une de ces petites mosquées sans moyens comme il y en a en banlieue, où il tentait de partager sa culture, son savoir, sa connaissance du Coran, des interprétations, tout ce qu’il avait appris dans son enfance à la medressa et qu’à partir de 1980 il réétudiait. Son ennemi était l’inculture, car il voyait bien l’utilisation politique que certains en faisaient. Un jour, j’étais à Bondy, il y a un jeune qui m’aborda et me demanda si j’étais son fils. J’ai dit que oui. Il m’a présenté ses condoléances, et il m’a dit que mon père était un homme bien, qu’il apprenait l’Arabe aux petits.

 

Il y a un terrible besoin de culture dans les cités.

 

En Algérie, dans la deuxième moitié des années 80, la jeunesse n’en pouvait plus. À Oran, de plus en plus de jeunes écoutaient du rai, cette ancienne musique des cafés qui raconte l’alcool et l’ennui ou le désir sexuel, et qui connaissait une deuxième jeunesse depuis que des jeunes chanteurs et chanteuses l’avaient électrisé et l’avaient fait sortir de ses cafés. À Alger, le chômage était à son paroxysme et les jeunes passaient leur temps à s’ennuyer dans la rue, adossés aux murs. Le président désirait faire une évolution à l’arabe, un pouvoir ultra-conservateur arabo-islamique (une loi votée en 1985, dite du code de la famille, faisait de la femme une mineure politique privée de droits) et pro-américain. À la veille du Congrès de la fin 1988, sa tendance dans le FLN arrangea, avec des éléments de l’armée, des échauffourées dans Alger qui ne demandait qu’à s’embraser depuis que la chute du dollar et du prix du pétrole avait mis au grand jour l’échec total du régime. Ce fut octobre 88, qui s’étendit à toute l’Algérie.

 

 

Démocratisation

 

On commença donc à parler de démocratisation. La presse fusa, comme dans aucun autre pays arabe, chacun voulait faire son journal. Au FLN, la guerre devenait visible entre les diverses tendances, ce qui autorisait, dans la population, des audaces politiques immenses. Les Kabyles ne revendiquaient plus seulement l’usage du Berbère, ils commençaient à l’utiliser librement. À Alger, les Islamistes commençaient à réclamer un pouvoir islamiste, la création d’un Califat d’Algérie. Le président Chadli jouait, lui, avec le feu. Ainsi, malgré l’interdiction constitutionnelle d’instrumentaliser la religion, le premier parti autorisé fut le Front Islamiste du Salut. Je le sais: j’étais à Alger ce jour-là, dans la voiture de mon oncle Madjid, membre éminent du Front des Forces Socialistes (et enseignant en droit), encore interdit, quand l’information est passée à la radio. On suppose que le jeu constituait à manipuler l’opinion et obtenir ainsi, lors des élections, une assemblée ingouvernable, lui permettant d’arbitrer. Il choisit pour opérer cette transition de gouverner avec les jeunes technocrates du FLN qui amorcèrent la libéralisation de l’économie.

 

Comme le raconte très bien Rachid Mimouni dans La malédiction, ce jeu pervers du pouvoir Algérien se soldait au quotidien par une poussée de l’islamisme qui apparaissait à bien des jeunes comme la seule alternative valable à un régime qui les avait jusqu’ici méprisés. Pour les autres, ce furent la musique et des comportements inimaginables dans ce pays quelques années auparavant. Concerts en plein air, plages de Bejaia ou de Oran où les amoureux marchaient main dans la main, bikinis, l’Algérie semblait enfin respirer. Dans les centres urbains, les « barbus » et les « bâchées » commençaient à battre le pavé. Le haiek algérien disparaissait au profit de tuniques rigides et sans formes de couleurs sombres que complétaient des foulards noirs, totalement étrangers à la culture du Maghreb. Les hommes, eux, se laissaient pousser la barbe et portaient des vêtements de type Saoudiens. En Kabylie, on disait que le vent du désert soufflait sur l’Algérie. Le ras-le-bol était si grand... Cette populace était conduite par un jeune illuminé, Ali Belhadj, et un ancien cadre du FLN, Abassi Madani. Sûre de sa puissance, elle agressait les institutrices, les femmes seules un peu trop libres ou réputées telles, les communistes. Il accusaient les Kabyles d’être des Juifs, ce qui venant d’eux n’était résolument pas un compliment.

 

Aux élections municipales de 1990, le FIS fit un raz-de-marée. En Kabylie, la situation venait de se compliquer un peu plus avec la scission d’un FFS « de l’intérieur », le Rassemblement pour la Culture et la Démocratie de Saïd Saadi, très implanté dans le Mouvement Culturel Berbère et dirigé par des militants ayant généralement fait de la prison après les événements de 1980, et le FFS « de l’extérieur », dirigé par son leader historique Hocine Aït Ahmed, revenu de son exil en Suisse où il résidait depuis 1963. À Oran, la nouvelle municipalité se distingua par un édit contrôlant la forme et la longueur des maillots de bains. Les jeunes Oranais partirent passer leur vacances en petite Kabylie. L’abstention avait été importante.

 

Le centre d’Alger fut alors livré aux islamistes qui voulaient tout régir comme l’écrivit Rachid Mimouni dans son roman La malédiction. Femmes agressées, médecins interdits d’exercer car ils étaient « mauvais musulmans », écoles occupées par une foule de jeunes venant expliquer ce que devait être une école. Le président Chadli, malgré cela, força la date des élections législatives dont le premier tour se tint en décembre 1991. Le FIS récolta plus de 40%, l’abstention atteignait 45%. Le FLN s’écroulait à 20%, le FFS dominait en Kabylie où le RCD avait boycotté le scrutin. Le lendemain, des associations de la société civile qui s’étaient constituées depuis 1989, groupes féministes, démocrates, syndicats, associations culturelles, Berbères, communistes, militants du RCD, journalistes de la jeune presse indépendante, descendirent dans la rue en demandant une interruption du processus électoral. Le FFS de son côté, isolé car ayant participé au scrutin, organisait une contre-manifestation de démocrates demandant la poursuite du processus et la tenue du second tour; mon oncle Madjid venait d’être élu en Kabylie, dès le premier tour, pour le FFS. Le FIS, lui, se tenait soudainement plus calme.

 

L’armée intervint. Elle suspendit les élections et démit le président Chadli de ses fonctions. Elle rappela de son exil marocain Mohammed Boudiaf, qui accepta. Elle espérait trouver en lui une marionnette, ce qu’il ne fut pas. Il se rapprocha des plus jeunes des mouvements issus de la société civile et qui avaient demandé l’arrêt du processus électoral, peu confiant en l’armée et encore moins en les politiques. Il fut abattu en juillet, le même mois qu’eut lieu le premier grand attentat, à l’aéroport d’Alger Houari Boumedienne. Le FIS venait d’être interdit, et la terreur commençait à s’installer. Les intellectuels, les chanteurs, les syndicalistes étaient assassinés les uns après les autres. Bdelkhadder Alloula, Cheb Hasni.

 

 

De la différence à l'insécurité

 

En France, à la même époque, c’était un nouveau climat et de nouvelles idées qui s’installaient. Après avoir été tentée un temps par l’approche multi-culturelle (« la France, ça marche au mélange », slogan de la Marche des Beurs, une manifestation partie de Villeurbanne réclamant l’égalité réelle, la visibilité des enfants de la deuxième génération) et parlé de droits à la différence, la gauche fut prise d’assaut par un tir groupé mené par l’extrême-droite ainsi que par la droite qui voyait dans SOS Racisme un germe de « division nationale », et par certains intellectuels. C’est que depuis 1982, la droite avait décidé d’attaquer la gauche sur l’immigration et l’insécurité, concluant des alliances électorales avec le FN, claires (Dreux), tacites (Aulnay-sous-Bois), ou plus souterraines comme dans Magazine-Hebdo, dirigé par Jean-Jacques Aillagon, le MIL, l’UNI, le CNI et Radio-Courtoisie. Le point d’orgue de leur union fut la grande marche pour l’école privée qui rassembla deux millions de personnes. La riposte mitterrandienne fut SOS Racisme, qui affichait clairement la couleur multi-culturelle avec une super star répondant au doux pseudonyme de Harlem Désir et qui ne connaissait des quartiers où s’entassaient les pauvres issus de l’immigration que ce qu’il avait appris dans les formations de la Gauche Socialiste, la tendance néotrostkyste du Parti Socialiste menée par Julien Dray, qui travaillait alors pour l’hôte de Matignon, Laurent Fabius. En 1987 parut La défaite de la pensée, d’Alain Finkelkraut, la plus violente attaque intellectuelle contre les options philosophiques des multi-culturalistes, Claude Levy-Strauss en tête. Alain Finkelkraut y mettait en exergue des valeurs « universelles » et la Culture, avec un grand C, qu’il opposait à une vision rousseauïste, niaise, des culture(s) qui, d’après sa démonstration, conduisaient le monde tout droit à Pol Pot et à Khomeiny.

 

La gauche n’était pas prête pour ce débat. La synthèse mitterrandienne avait voulu échapper aux questions qui fâchent: après avoir tenté de récupérer les mouvements qui s’étaient constitués depuis le début des années 80 avec SOS Racisme en reprenant leur discours basé sur l’admission de l’autre, elle se laissa piéger dans le débat sur la différence contre la république. Au passage, SOS Racisme avait fait des dégâts considérables dans le jeune tissu associatif des jeunes de la deuxième génération, des dégâts dont on éprouve de nos jours les conséquences par la difficulté à voir émerger une parole des quartiers ou voir émerger des représentants politiques de qualité issus de ces mêmes quartiers.

 

L’affaire du foulard, la première, ce fut vers 1989. Cette première affaire fut d’abord l’occasion d’imposer un autre vocabulaire et une autre perception de l’étranger. Jusqu’en 1986, on disait que la France devait assimiler ses étrangers. L’assimilation transforme généralement celui qui assimile, en fait, l’assimilation est une relation à deux sens. On choisit donc désormais le terme plus ambigu d’intégration, suggérant une obligation pour les étrangers de s’intégrer. Désormais, tout le poids de l’effort devait porter sur l’étranger: ces jeunes filles DEVAIENT retirer leur foulard. Ne pas le retirer était considéré comme un retrait, de fait, de la communauté nationale. Au nom du même universalisme et des mêmes valeurs qui avaient fait de la France un apartheid en Algérie.

 

Et puis l’affaire se tassa. Michel Rocard, alors premier ministre, éprouvait un certain malaise à s’exprimer sur cette question car il venait de la gauche sociétale, la deuxième gauche et que, protestant, il mesurait bien la difficile frontière qui sépare la liberté de l’oppression et de la stigmatisation.

 

La guerre du Golfe, puis les événements en Algérie, allaient permettre que s’exprime le vrai visage des donneurs de leçon universalistes. Le présentateur Rachid Arab fut suspendu de la présentation du journal télévisé. 95 ans après le Colonel Dreyfus, la France Républicaine et Laïque établissait un crime d’origine. On n’a jamais plus, depuis, discuter de la brillante carrière interrompue par cette expression de l’Universalisme.

 

La même année, à Paris, des manifestations de lycéens dégénérèrent. On avait jusqu’ici, à l’initiation de la gauche sociétale, de la gauche communiste et des luttes sociales des années 60/70, parlé des banlieues en terme de mal vivre, de chômage, comme l’illustraient les films Série noire, La smala, Tchao Pantin au début des années 80, ce qui avait conduit François Mitterrand à confier à Roland Castro une mission inter-ministérielle sur la ville, puis Michel Rocard à créer un ministère de la ville. Il faut dire que ces politiques cadraient bien avec une certaine vision de la société divisée en classes sociales et elles s’incorporaient bien dans ce qui s’appelait encore socialisme. Là encore, coincée entre le Front National et une droite qui n’hésitaient pas à faire le lien entre immigration et insécurité, une actualité dominée par la première intifada, la guerre dans le Golfe, l’affaire du foulard et le pillage du centre commercial à Montparnasse, la gauche abdiqua sur tous les fronts et commença à distribuer des certificats de bons français en faisant de l’intégration et de la lutte contre l’insécurité une stratégie destinée à éviter une « contagion » du conflit proche oriental et de l’islamisme dans nos cités la nouvelle feuille de route de la politique de la ville. La télévision s’en donnait à coeur-joie, en y ajoutant le rap, une musique encore à l’époque très peu écoutée dans les cités où on lui préférait le funk, mais l’occasion était trop belle de mettre du « nique ta mère » dans les quartiers où on avait entassé les pauvres, et parmi eux les étrangers dont les Algériens composaient la très grande majorité, créant ainsi des sujets de reportages en or pour des médias de plus en plus avides d’audimat. Il n’y a quasiment eu aucun reportage sur la souffrance au quotidien des immigrés assistant impuissants à l’enlisement dans une guerre civile en Algérie.

 

Pourtant, ce que vivaient les jeunes et les moins jeunes, en France, en plus du chômage et de la tristesse des cités dortoirs, des reportages les présentant en mauvais français casseurs, c’était aussi cela. La quasi-impossibilité de se rendre là-bas, l’inquiétude, et puis ces flots de cousins, cousines, oncles et tantes cherchant tant bien que mal à fuir l’horreur et débarquant presque sans prévenir, à la recherche de papiers quasiment impossibles à avoir. Une tante, en vacances à Alger, vit le policier à côté d’elle se faire tuer à bout portant, la foule qui rasait les murs dans Alger silencieuse, et puis une explosion, tous ces témoignages que nous recevions de nos proches. La presse libre mais désormais muselée par le climat ambiant, et des forces de sécurité protégeant parfois plus les uns que les autres, et puis, sur les hauteurs d’Alger, le calme relatif des beaux quartiers et de la « chichi » (les jeunes de la classe dominante, arrogants, ayant étudié aux USA ou en Europe) que les habitants haïssaient, auquel s’ajoutait le « Quartier des Pins » où un important dispositif militaire et policier protégeait les politiciens, les journalistes. Le pouvoir.

 

L’islamisme fut alors le meilleur allié du régime en prenant la population en tenaille, en semant la terreur au même moment où le pouvoir privatisait à tour de bras, c’est à dire à son seul profit. Le FFS avait choisi la réprobation et l’opposition au pouvoir, son leader Aït Ahmet quitta Alger de nouveau. Mon oncle aussi, allant enseigner à Cergy-Pontoise tout en donnant des conférences avec son ami l’historien Mohammed Harbi, ancien proche de Ahmed Ben Bella, en exil depuis 1971. Le RCD, la cohorte des associations de femmes et beaucoup d’intellectuels berbères choisirent l’autre camp, c’est à dire les militaires comme un moindre mal; il le payèrent au prix fort, se faisant tuer car ils refusaient de quitter le pays. Le chanteur Kabyle Mahtoub Lounès fut de ceux-là. Il se fit enlever une fois en 1995, fut relâché, et se fit assassiner en 1998. Le pouvoir protégeait bien sa progéniture, mais se souciait bien peu des démocrates.

 

 

La stigmatisation du musulman

 

En France, les sentiments de la communauté Algérienne (au sens large, deuxième génération comprise) devant cette agonie ne gagna guère les médias. Ceux-ci préférèrent les documentaires faits sur place, ces portraits de personnes menacées, oubliant que ces personnes menacées tentaient le passage en France où elles se heurteraient au resserrement des conditions d’octroi de papiers: clandestines. Car désormais, le temps était à la sécurité et à « la lutte contre l’immigration clandestine », suite au ras-de-marée conservateur aux élections de 1993. La droite et les médias, maintenant, y mettaient le paquet, le lien entre clandestins et délinquance était désormais une banalité du discours. La réforme du code de la Nationalité, en 1994, institutionnalisa la peur de l’immigré en mettant fin au droit du sol strict et en obligeant les jeunes nés en France à demander la nationalité française ainsi qu’à prêter serment. Bien que choquée et s’y opposant, la gauche elle-même commençait à accepter ce type d’idées: il y eu des avis sur la « prestation de serment » que certains trouvaient « républicaine », un « acte citoyen ». Un consensus s’installait sur la nécessité de « choisir » la France, de s’y intégrer et d’accepter ses lois, ce discours devenu banal aujourd’hui mais à l’époque encore très nouveau sur les droits et devoirs. Bref, d’un côté un discours républicain strict, et dans les faits, un ciblage des dispositifs législatifs qui se succédaient désormais chaque année, toujours dans la même direction. Et insensiblement, événements algériens aidant, un début de stigmatisation du musulman.

 

Ce glissement allait se renforcer avec le détournement de l’Airbus d’Air France en 1994, puis avec la vague d’attentats du FIS en 1995. Plus le temps passait, plus le discours forçait l’amalgame. Violence dans les banlieues, mosquées secrètes et « tournantes » dans les caves, voiles sur les femmes, « contagion » du conflit au Proche-Orient, rap violent, une immense bouillie où les enfants d’immigrés sont le problème, était et est encore malaxée par les médias, la droite, des intellectuels et la gauche. Il suffit désormais qu’une bande de nouveaux riches du football se conduisent comme des starlettes pour qu’immédiatement on pose ouvertement la question des banlieues, de l’immigration, des capacités à s’adapter. Alain Finkelkraut est allé très loin puisque du comportement de quelques joueurs de football, il a accusé tous les jeunes issus de l’immigration de religion musulmane d’atteindre à la réputation et à l’honneur de la France.

 

Le même discours qui autrefois visa le Colonel Alfred Dreyfus.

 

 

[À suivre: lire la quatrième partie]


Madjid Ben Chikh