En Algérie, les temps avaient changé, une petite élite instruite avait fini par émerger, frottée aux idéaux républicains, communistes, socialistes. C’est elle qui avait progressivement convaincu la population qu’il y avait intérêt à aider la France pour renégocier après la guerre les termes de la présence Française. Le 8 mai 1945, jour de la fin de la guerre, des manifestations de joie traversèrent le pays. Au milieu de ces cortèges apparut pour la première fois le drapeau Algérien : un policier tua le porteur du drapeau. Il y eu alors des débordements, et la répression fut sanglante. 30.000 à 45.000 Algériens (d’abord un millier, révisé officiellement par la France à 17.000, ce chiffre étant contesté par les historiens) furent massacrés. Si la guerre venait de prendre fin en France, le nouveau gouvernement de la République signifiait au peuple Algérien que le concernant, elle ne faisait en fait que commencer.
La répression de Sétif et de l’Est Algérien laissa une trace profonde au sein de la jeune génération Algérienne qui comprit alors que la nouvelle République, toute à ses valeurs de liberté et à son universalisme, veillerait au status quo. Instruits, maîtrisant les belles lettres, ils n’en seraient pas moins des sujets, non des citoyens, leurs papiers précisant leur qualité de musulmans.
Si la gauche officielle, le parti communiste, le parti socialiste SFIO, ne s’occupaient pas de ces Arabes, comme on commençait à les appeler en métropole, là aussi les choses évoluaient, particulièrement autours de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir ainsi que leur revue Les Temps Modernes. Jean-Paul Sartre rendait à l’intellectuel la place que lui avait volée la Révolution Française, une position autonome, critique, indépendante et libre, un témoin jeté dans le monde. Les Temps Modernes fut la première revue d’une réinvention de la gauche, on peut y trouver l’origine de cette deuxième gauche qui allait se manifester plus tard au début de la guerre en Algérie. De 1946 à 1949, Jean Genet, Michel Leiris, Franz Fanon, Claude Levy-Strauss, Claude Lanzman, Boris Vian... La revue inventait son époque, brassait les idées, mais que ce soit à travers les chroniques de jazz, les premiers pamphlets de Franz Fanon et les premières pages de Tristes tropiques, les Temps Modernes plaçait la gauche dans l’obligation de penser le monde et de l’écouter, en arrêtant de le penser à partir de critères strictement français.
Les choix politiques de Jean-Paul Sartre allaient progressivement diviser cette nouvelle gauche en gestation, mais il n’en demeurait pas moins que le pli était désormais pris de penser indépendamment des partis politiques et des poses qu’ils prenaient au gré des remaniements ministériels incessant de la Quatrième République : le boudeur De Gaulle attendant son retour, les communistes assiégés, exclus et repliés sur eux-mêmes, et les ministres interchangeables de l’improbable tandem socialo-centriste. Cette gauche nouvelle multipliait les clubs et les cercles de pensée. Gille Martinet créait France-Observateur, Jean-Jacques Servan-Schreber L’Express. Castoriadis pensait Socialisme ou Barbarie. L’indépendance de penser dans ces groupes qui gravitaient plus ou moins autours de Les Temps Modernes permettait de surpasser les divisions et cette espèce de passage à vide de la première moitié des années 50.
Pierre Mendès-France
Quand Pierre Mendès-France, ancien résistant, devenu Président du conseil (premier ministre), réussit à conclure la guerre en Indochine, les plus modérés de cette gauche nouvelle applaudirent, quand les autres éxigèrent que l’on pense enfin à décoloniser. C’est l’époque de Les damnés de la terre, de Franz Fanon. Mais quand le 1er novembre de cette même année 1954, le Front de Libération Nationale (FLN, groupe décidé à se battre pour obtenir l’indépendance) organisa des attaques synchronisées sur tout le territoire Algérien, les espoirs de modération ne firent pas long feu. Pierre Mendès-France fut conduit à démissionner. Pas qu’il fut pour l’indépendance, mais pour le moins il pensait qu’il convenait d’ouvrir un dialogue sur cette nouvelle « question Algérienne ». On connaît la suite, l’engrenage répression / mobilisation / répression, et la propagande aux actualités présentant la Résistance Algérienne comme un groupe de terroristes isolés.
Les Algériens, à qui on niait le droit d’être Algériens, alternativement terroristes, musulmans, arabes, étaient opposés à des populations locales dépeintes alternativement folkoriquement traditionnelles (femmes voilées, you you à l’arrivée de l’armée), ou intégrées, menacées par de dangereux criminels musulmans manipulés par Moscou et Nasser. La France, mère Patrie civilisatrice, République Laïque et Universelle, terre des droits de l’homme et du citoyen, répandait ses bienfaits et ses vertus émancipatrices, la liberté, les lumières en ces terres arriérées d’où toute Culture était absente, avec le grand C si cher à Alain Finkelkraut.
Et peu importait s’il n’y avait pas d’écoles. Et peu importait si la population ne pouvait pas voter et se voyait refuser l’accès à l’Universel, à la laïcité, aux droits de l’homme et à la citoyenneté. Et peu importait si lors de l’épidémie de typhus en Kabylie, en 1941, les médecins ne prirent pas la peine de se déplacer dans les villages. Et peu importait si les populations des colonies avaient pris part à l’effort de guerre... La République Française, Laïque et Universelle, était généreuse avec ses enfants à qui elle apportait la civilisation qui leur faisait tant défaut, il fallait juste laisser le temps aux populations indigènes de s’adapter, et donc les rebelles devaient être arrêtés et punis.
En 1956, alors que la guerre n’était pas encore irréversible, un espoir monta quand les élections furent remportées par une grande coalition réunie autours de la SFIO (l’ancien Parti Socialiste, fondé en 1905), menée par Guy Mollet et à laquelle s’était joint Pierre Mendès-France, qu’on présentait dans la jeune nouvelle gauche comme l’homme de la situation. Le Front Républicain, qui divisa ceux qui osaient y croire et ceux qui ne s’illusionnaient pas, rassemblait sur l’essentiel : agir vite et en profiter pour régler la question coloniale.
Guy Mollet
La première déception vint avec la désignation de Guy Mollet, qui était en fait un pur produit de l’appareil socialiste et de sa puissante fédération socialiste du Nord. Sous son aile grandissait Pierre Mauroy. Et puis, il y avait toutes les têtes habituelles de la Quatrième République, parmi lesquelles François Mitterrand (pas encore socialiste, et appartenant à un petit parti centriste et anticommuniste, l’UDSR), à l’Intérieur et qui était sur la question Algérienne un des plus modérés des conservateurs, soucieux d’une certaine forme d’évolution du statut. Il y avait Gaston Deferre. Quelques attentats, une visite lamentable en Algérie où il fut reçu à coup de tomate par les pieds-noirs (les Français) entraînèrent Guy Mollet à prendre la décision de mobiliser le contingent contre le FLN.
Il décida même l’interdiction de la célébration des fêtes du 14 Juillet. On allait pacifier. Maurice Papon, qui s’était signalé par des déportations de Juifs pendant l’Occupation en tant que Préfet, fut désigné pour s’occuper des Aurès. Et puis on fit détourner un avion de cadres du FLN le 22 octobre 1956, et on les jeta en prison. La France fut condamnée à l’ONU, ce qui fut caché aux Français: l’information était contrôlée, et François Mitterrand veillait au moral des troupes. Le Parti Communiste continuait de demander des négociations, tout en veillant à bien éviter de rentrer dans les détails: il y avait un important électorat pied-noir dans les quartiers populaires. Le PCF milita jusqu’au bout pour des réformes, jamais pour l’indépendance. Et il exclut sauvagement celles et ceux qui aidèrent les Algériens. Alain Krivine et les « Italiens » de l’UNEF ou des Jeunesses Communistes en feraient bientôt l’expérience.
La désillusion était grande dans ce qui commençait à s’appeler la deuxième gauche : L’Express, France-Observateur, Les Temps Modernes, Libération (le journal d’après-guerre dirigé par Emmanuel d’Astier de la Vigerie, et qui disparut au début des années 60), ainsi des pans entiers de la SFIO qui quittèrent leur parti. Parmi eux, Charles Hernu, Alain Savary, Jean Poperen, mais aussi Gaston Deferre qui, ministre, venait de faire voter une loi accordant, enfin, la citoyenneté aux Algériens, et se désolidarisa du détournement de l’avion du FLN. Ce fut l’époque des clubs, et du PSA (Parti Socialiste Autonome) qui, en 1958 devint le PSU (Unifié), regroupant tous ces clubs et partis ayant refusé la politique de la SFIO et ayant, enfin, clarifié leur position sur la colonisation. Le PSU a été la seule formation politique à réclamer ouvertement l’indépendance sans condition, à dénoncer la torture qui était pratiquée à grande échelle, à aider activement le FLN (porter des valises) et à soutenir les appelés (ces jeunes de 19 ans envoyés faire la guerre lors de leur service militaire de 2 ans) insoumis et déserteurs. Pierre Mendès-France y adhéra.
Un brillant énarque, qui allait livrer en 1958 le plus violent acte d’accusation contre la guerre faite par la France (démolitions de villages à grande échelle, déportations, exécutions de civiles, terre brûlée, camps de concentrations, mortalité infantile quasiment planifiée, etc) s’apprêtait à en prendre la tête. Michel Rocard.
De son côté, autour de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, en compagnie de la jeune avocate Gisèle Halimi, on dénonçait la torture à grande échelle, et en particulier l’utilisation du viol comme outil de torture (procès Djamila Boupacha). Henry Jeanson, enfin, organisa de véritables réseaux d’aide aux Algériens et trouva dans L’Express, France-Observateur et Les Temps Modernes des soutiens importants.
De Gaulle revint au pouvoir le 13 mai 1958, après une mise en scène préparée de longue date par la presse conservatrice (France-Soir en tête) qui martelait depuis des années qu’il était le seul recours possible. Il revint grâce à un coup d’état, la prise du pouvoir du gouvernement local d’Alger par l’armée. Nommé Président du Conseil par le Président René Coty, il alla immédiatement voir ses nouveaux alliés, à Alger, « Je vous ai compris ». Il jouait également un fantastique mensonge à une population pied-noir inquiète, en se gardant bien de leur dire qu’ils devraient accepter une évolution. Au contraire, la propagande officielle mettait en avant leur rôle dans la défense de la France contre le communisme, et la population pieds noire, surtout les plus pauvres, y croyait. Les plus riches, eux, quittaient déjà le navire en rapatriant leur argent. Coincés entre ces Français dont un certain nombre les regardaient avec mépris en les considérant comme des Arabes, et des Algériens aidant désormais de plus en plus la résistance, les Juifs s’accrochaient comme ils pouvaient à cette République leur avait autrefois donné la nationalité.
Alors que la résistance visait la France uniquement, et pas les Juifs en tant que Juifs, les services secrets Israéliens s’en mêlèrent, accroissant encore un peu plus le fossé avec la population Algérienne. Pris aux piège par les événements et la guerre, par le statut de Français que leur avait accordé le décret Crémieux, mais également par leur choix de choisir la France contre les Algériens dès 1945, les Juifs Algériens savaient que l’indépendance se ferait non plus seulement sans eux, mais aussi contre eux, car dans le monde bipolaire de Yalta, on devait choisir son camp. Et les Arabes étaient avec les Russes, comme Nasser, qui était décidé à en découdre avec Israël, soutenu par les Américains. De leur côté, les Juifs de métropole, Ashkénazes, ne s’intéressaient pas à ce qui se préparait. Beaucoup même étaient contre la guerre. Ils avaient généralement une méconnaissance totale du judaïsme Nord-Africain.
En 1961, alors qu’en cachette De Gaulle négociait, son premier ministre Michel Debré avait les mains libres pour imposer le couvre-feu aux Français Musulmans : encore un bel exemple de laïcité. La Fédération de France du FLN décida d’une marche pacifiste, le 17 octobre, afin de dénoncer les mesures discriminatoires qui frappaient les Algériens, ainsi que les disparitions qui se multipliaient depuis l’été. Le nouveau préfet de Police, Maurice Papon, qui était responsable de la mort de 200.000 à 400.000 Algériens au cours de la campagne de « pacification » (les chiffres sont incertains, et on découvre encore de nos jours des charniers), fit preuve du même zèle Républicain qu’en Algérie. Sous les caméras de la télévision Belge, de la télévision Américaine et de la BBC, mais en absence de la RTF, 400 Algériens furent assassinés à coup d’armes à feu ou lynchés jusqu’à ce que mort s’ensuive, des milliers furent frappés et blessés, souvent au visage, et emmenés au Vel d’Hiv.
Massacre. Censure.
Le lendemain, Le Monde, Libération, l’Express et L’humanité furent censurés. On avait chassé l’Algérien dans le centre de Paris, dans le bois de Boulogne, sur les boulevards. On en exécuta une cinquantaine dans la cour de la Préfecture de Police de Paris, qui furent ensuite jetés derrière Notre Dame. On repêcha des cadavres pendant des semaines. Seules les images des télévisions étrangères nous permettent de saisir l’ampleur de cette répression destinée à défendre la République Française. Les militants du PSU, les jeunes de l’UNEF s’illustrèrent en aidant les manifestants qui fuyaient comme ils pouvaient : la RATP avait en effet sorti ses contrôleurs, empêchant des milliers de manifestants de trouver refuge dans le métro alors qu’ils étaient poursuivis par des forces de l’ordre en furie, chauffées à blanc par des messages radios contradictoires venant de la Préfecture les informant que les manifestants étaient armés. Les bus, comme en 1942 pour les Juifs, transportaient les Algériens au Vel d’Hiv. Mon père m’a raconté les cadavres dans les arbres: les policiers tiraient sur des manifestants terrorisés et réfugiés dans les arbres, comme le révèlent des images des télévisions américaine, belge et britannique.
Le Parti Communiste organisa une manifestation contre la répression. Il y eu trois morts et une violente répression à Charonne, et c’est ainsi que trois morts Français effacèrent la boucherie du 17 octobre. Je ne dis pas que les uns étaient mieux que les autres. Mais je constate que la mémoire a vite oublié les centaines d’Algériens. Comme toujours.
Il y eu le coup d’état manqué de l’OAS en 1962, quand il était évident que la partie était perdue. Et les Accords d’Évian. Et le référendum. Désormais, les Français d’Algérie devaient quitter dans la panique. Pas à cause des Algériens, mais à cause de l’OAS (un groupuscule para-militaire d’extrème-droite) qui commétait des attentats destinés à ruiner toutes les chances de réussite de l’indépendance, et tenta même d’assassiner le Président de Gaulle.
En juillet 1962, enfin, après 8 ans de guerre et plus d’un million d’Algériens et 30.000 Francais tués, il y eu l’indépendance. Et les Algériens, qui jamais n’avaient vécu dans un cadre unifié, en tant qu’Algériens, se retrouvaient libres dans un pays dont une partie des personnes qualifiées venaient de partir.
De l’autre côté de la Méditerranée, des drames sourds commençaient. Celui des pieds-noirs, arrachés à leur quotidien, au soleil, aux odeurs, aux couleurs. La plupart étaient des gens simples, commerçants, instituteurs, employés de bureaux de petites sociétés de commerce. Leurs grand-parents avaient été envoyés là, et voilà qu’ils refaisaient le chemin en sens inverse, dans un pays qui voulait les ignorer, et qui les méprisait. Ils avaient un drôle d’accent, ils faisaient penser à des Arabes. Ils recevaient des allocations et rappelaient cette guerre que l’on ne nommait pas, l’appelant « événements d’Algérie ».
Le drame des harkis aussi commença. Certains avaient suivi la France parce qu’ils n’avaient pas eu le choix, d’autres parce que... c’est la vie. Et voilà qu’ils se retrouvaient en France, Français avec des « têtes d’Arabes ». Et haïs des Algériens dont les enfants ne parleraient jamais à leurs enfants. Des Algériens qui, eux, pansaient la douleur de leurs morts et de leurs villages rasés, et devinrent des travailleurs immigrés s’entassant dans des hôtels du 18e ou bien dans les bidonvilles en bordure des grandes villes, leurs pauvres conditions de vie leur donnant rapidement la réputation d’être sales, voleurs et de jouer du couteau.
Et puis il y eu la douleur sourde, profonde, indélébile, et jamais exprimée des Juifs, arrachés à un pays qui était le leur depuis des siècles. Privés des couleurs, des odeurs, de la langue, avec leurs têtes d’Arabes. Les Ashkénazes qui les regardaient comme les Français regardaient les immigrés Algériens. Vulgaires, sans culture, sans éducation. Eux, qui parlaient dans la langue du Califat de Cordoue. Reinette l’Oranaise, Enrico Macias, ou Lili Boniche le chanteur de Châabi Algérois...
Les « purifications »
Dans le ventre des Juifs d’Algérie, Séfarades ou Berbérisés, il y a le lointain échos de la Shoah mêlé au souvenir du paradis dont ils ont été chassés. Avec le départ de ses Juifs, partie intégrante de son patrimoine, sa minorité unifiante, présente partout depuis longtemps sur tout le territoire, porteuse d’une part réelle de notre Arabité mais aussi de notre berbérité, c’est un pays sans saveur, uniformisé, qui s’apprêtait à naître, dirigé par une élite peu instruite et plus ou moins pistonnée.
La suite de l’histoire de l’Algérie n’est que succession de « purification ». C’est d’abord le président Ben Bellah exilant, dès 1962, Mohammed Boudiaf, un des fondateurs du FLN. C’est l’année suivante la répression qui s’abattit sur les Berbères de Kabylie, accusés de vouloir faire sécession et de travailler pour restaurer le pouvoir colonial (agents de l’impérialisme français), l’accusation perdurant encore de nos jours. Et puis ce fut le coup d’état de Houari Boumedienne destiné à mettre Ben Bellah, fossoyeur de l’Algérie, hors de nuire. Et puis ce fut la quasi interdiction de l’Islam traditionnel, comme celui de ma famille, un Islam qui savait s’arranger avec les hommes tels qu’ils sont (Marabouts). Et puis ce fut le recrutement de professeurs d’Arabes venus d’Égypte, destinés à Arabiser une Algérie Socialiste bien décidée à jouer la carte Pan Arabe avancée par Nasser, pour le coup trop heureux de pouvoir se débarrasser des Frères Musulmans, intégristes financés par l’Arabie Saoudite, c’est à dire, par la CIA.
Et puis comme ce gouvernement abstrait, dictatorial éclairé, décidé à extirper l’esprit de gourbi (dixit Houari Boumedienne) de la tête du peuple, chercha à expliquer sa politique, il recruta des imams qu’il fonctionnarisa, ceux-ci mélangeant dans leur prêche une interprétation desséchée du Coran, littérale, et fondée sur leur incompréhension des richesses de la langue arabe, et la communication gouvernementale sur les succès de la révolution agraire et du plan quinquennal de développement de l’industrie gazière. Pour le peuple, rien ne changeait. Ou plutôt si. La vie était désormais devenue triste. Il n’y avait pas assez pour tout le monde, et la politique socialiste coupait le pays du reste du monde. Alors qu’à deux heures d’avion, il y avait une importante communauté.
Cette politique allait marquer l’immigration en France, et dans le débat sur le foulard, la place de l’Islam, on doit l’avoir avec en tête ce fond historique. Un régime dictatorial en place en Algérie masquant son échec économique dans son socialisme, un incroyable besoin de main-d’oeuvre en France: les deux pays allaient tacitement très bien s’entendre. L’Algérie assouplit ses règles d’immigration, créant le billet à prix cassé en vol Air Algérie. La France offrit, elle, toute l’aisance et le confort de ses Foyers Sonacotra où, moyennant un certain prix, on avait droit à une chambre qu’on partagerait, en toute convivialité, avec un de ses congénères, un réchaud, et une vue imprenable sur un parking ou mieux, l’usine où on irait travailler. Dans la France Républicaine et fière de ses principes d’égalité, il était quasiment hors de question, de toute façon, d’espérer un logement décent, autre chose qu’une chambre de bonne, un foyer ou un hôtel au mois. Azzouz Beggag raconte la vie des bidonvilles, les enfants qui courent dans la gadoue... Les Arabes, comme désormais ils étaient labellisés malgré le fait que la principale communauté venait de Kabylie, avaient la réputation d’être sales, et les femmes d’avoir trop d’enfants, les Français oubliant que leurs parents avaient eux-mêmes eu également des familles nombreuses. Ils commençèrent à s’installer dans les grandes barres de HLM construites à la va vite à la fin des années 60 pour mettre fin à l’habitat indigne, comme on disait, et où les habitants précédents vivaient leur arrivée comme un déclassement. Et quand dans la cité cohabitait un important groupe de Juifs Séfarades, les insultes fusaient, comme à Sarcelles.
VGE et le regroupement familial
C’est à ce moment-là que Valéry Giscard d’Estaing encouragea le regroupement familial, aidant l’Algérie du FLN à se débarrasser de trop nombreuses bouches à nourrir et recevoir des devises en ouvrant une deuxième vague d’immigration, celle des femmes, dont il faut rappeler ici que, du fait de la politique raciste de la République Française pendant la colonisation, le gros bataillon était analphabète et ne parlait que sa langue locale (je n’aime pas le terme dialecte, extrêmement irrespectueux). La plupart d’entre elles arrivaient à 30 ans, avec deux ou trois enfants conçus lors des vacances d’été, qui ne s’adaptèrent pour la plupart jamais à ce déracinement.
Rien n’était prévu pour les aider, les accueillir, leur expliquer. Énormité de l’arrachement, jamais vraiment décidé mais subi, de cette transplantation dans un pays froid, où beaucoup de gens ne vous aiment pas. Impossibilité même de communiquer, lire, échanger.
Vint le temps des jeunes Algériens nés en France. Les Bereu, puis Beurs, en verlan, comme on commençait à s’appeler entre nous vers 1980. Ceux nés en France, généralement correctement francophones, avec les résultats scolaires qui allaient avec le milieu social, l’environnement (bidonville ou grande barre de « 6000 » voisinant une cité de « 4000 », juste en bordure d’une autoroute et à proximité d’une zone industrielle jouxtant la zone de fret alimentant un grand centre commercial). Et puis ceux nés là-bas, débarqués un jour avec la mère, les frères, les soeurs et 20 litres d’huile d’olive. Ce sont celles et ceux qui eurent bien sûr le plus de problème pour s’adapter, coincés qu’ils furent entre une mère coupée de sa sociabilité habituelle et transplantée dans un environnement hostile où arrivait le chômage de masse. Elles sortaient de chez elles et allaient faire leur course sans être voilées, parce que la pratique s’était perdue, en Algérie, mais tout de même vêtues d’une gandoura et de chaussons, les cheveux roussis au henné.
Quand en 1995 Khaled Kelkal a été abattu par la police, Le Monde a publié son interview, réalisée par un sociologue allemand un peu auparavant, avant qu’il ne dérape dans le terrorisme. J’ai rarement été aussi ému par un témoignage, car ce qu’il racontait, c’était sa vie, mais c’était aussi la mienne, à une époque où je me bagarrais une fois par semaine chez ma psy pour essayer de reconstituer une personnalité que je ne maîtrisais plus, avec de fortes tendances suicidaires, et où par bribe j’explorais tout ce que la société française, toute à son universalisme et ses principes républicains, nous avait fait subir, à mes parents, à mon frère et à moi, à nous les « bougnoules », les « crouilles », les « melons », les « ratons », les « t’as qu’à rentrer dans ton pays ». Khaled Kelkal expliquait qu’étant brillant élève, il était rentré au lycée où il réussissait parfaitement, mais qu’un jour, il avait pris conscience qu’il était le seul Arabe. Ce fut peut être la partie du témoignage qui me retourna le plus.
J’avais été délégué de classe de la sixième à la première. Parmi mes supporters en sixième et en cinquième, les « Arabes » et les cancres. En lisant l’interview, donc, je m’apercevais pour la première fois que non seulement je les avais tous vus être orientés, redoubler ou, comme Aicha, fuguer, se droguer, se prostituer et/ou devenir délinquants. En terminale, j’étais le dernier survivant de ce long écrémage. Plus un Arabe. Jusqu’alors, j’avait vécu dans une sorte de cocon, celui que mes parents m’avaient fabriqué en m’interdisant de sortir, en me poussant à étudier malgré la pauvreté dans laquelle nous nous débattions. Car c’est une chose qui aujourd’hui n’est plus du tout discutée, aujourd’hui, la pauvreté des immigrés, ce prolétariat sans défenses, esclave d’un visa, et d’une famille laissée au loin que supportent les mandants envoyés à intervalle régulier. Kelkal mettait le projecteur dessus, et cela me fit terriblement mal.
[À suivre: lire la troisième partie]