Ni barbus, ni violeurs : Français, musulmans d'origine algérienne (1)

Du Japon où il vit, Madjid Ben Chikh nous a envoyé un texte si long que Minorités l'a découpé en cinq parties (voir 2, 3, 4, 5), qui ont été diffusées jour après jour. Il s'agit d'offrir un angle de lecture de l'islamophobie hexagonale à partir de l'histoire de la colonisation de l'Algérie. Cet essai est historique, plonge dans les sources de l'influence française sur l'identité des Algériens et présente un point de vue intime aussi, face à un passé colonialiste toujours mis sous silence dans la France d'aujourd'hui. C'est une fresque passionante et triste.

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Madjid Ben Chikh

par Madjid Ben Chikh - Dimanche 27 juin 2010

Madjid Ben Chikh est né à Paris en 1965 de père ouvrier algérien et de mère française. Ayant milité à l'Escargot, Act Up, Spont-Ex, au PS, mais il vit et enseigne à Tokyo depuis 2006. Il est aussi écrivain et son blog existe depuis 2004.  

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Du Japon où il vit, Madjid Ben Chikh nous a envoyé un texte si long que Minorités l'a découpé en cinq parties (voir 2, 3, 4, 5), qui ont été diffusées jour après jour. Il s'agit d'offrir un angle de lecture de l'islamophobie hexagonale à partir de l'histoire de la colonisation de l'Algérie. Cet essai est historique, plonge dans les sources de l'influence française sur l'identité des Algériens et présente un point de vue intime aussi, face à un passé colonialiste toujours mis sous silence dans la France d'aujourd'hui. C'est une fresque passionante et triste.

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’actualité est dominée depuis des années par un retour récurent du refoulé colonial prenant la forme d’une simplification dite laïque et républicaine qui, désormais, peine à cacher son caractère anti-musulman. De l’autre côté, nous voyons se développer un discours d’acceptation inconditionnel de tout ce qui est Arabe, en France et ailleurs. Pour être franc, je sors l’artillerie lourde à chaque fois que je lis ou écoute ce genre de prises de positions qui sont finalement, l’une comme l’autre, les deux face d’une même reconstruction d’un groupe, niant l’une et l’autre, l’histoire, les spécificités des parcours, et surtout la très grande variété des opinions au sein de ce groupe.

Pour faire clair, on a la simplification suivante, voyous sans manière ni culture aux comportements islamistes mafieux pour les uns (Alain Finkelkraut), Arabes porteurs d’un message en soi parce qu’Arabes, ayant le droit de voiler leur femme car c’est leur tradition et qu’il n’y a qu’à regarder les images des pays du Golfe pour comprendre à quel point leur culture est différente, de l’autre. Force est de constater que ni l’un ni l’autre de ces discours ne vient des intéressés eux-mêmes, des intéressés qui auraient peut-être des sentiments et des points de vue bien plus nuancés, variés.

Partons du départ, il y a quelques milliers d’années. Excusez-moi par avance d’avoir à emprunter de tels détours dans un texte aussi long: la façon avec laquelle on aborde la question de l’Islam en France s’inscrit dans un temps long, avec une permanence des discours et des représentations, et un flot de contre-vérités concernant les relations des Juifs et des Musulmans qui méritent qu’on s’y attarde.

 

La guerre d’indépendance du peuple Algérien, présentée de nos jours comme une décolonisation douloureuse, fut en réalité une guerre meurtrière et, neuf ans après Điện Biên Phủ, elle fut une nouvelle humiliation pour l’armée française. Elle fournit la base du discours de l’extrême-droite française depuis les années 60, privée qu’elle est depuis la Libération de son traditionnel discours anti-Juifs. Le mythe de « l’Arabe » est ainsi né avec la guerre en Algérie et les actualités contrôlées par l’Etat : égorgeur, lâche, qui vous « coupe les couilles et vous les fait bouffer », sales et ignorant la civilisation. Auparavant, les « indigènes Musulmans », comme les appelait la République Française, étaient tout simplement inexistants publiquement et politiquement. Celle dont on vante à n’en plus finir aujourd’hui les principes laïcs et universels les avaient privés de la citoyenneté, et n’avait généralement pas daigné les scolariser.

 

 

L’Algérie...

 

L’écrivain Mohammed Dib raconte comment dans l’Ouest, vers Tlemcen, les grandes familles aristocratiques héritières de la culture Arabo-Andalouse vécurent l’humiliation des expropriateurs venus de France, généralement incultes, vulgaires et sans éducation, la réduction à la mendicité, au travail journalier et à la répression si elles osaient protester (Dar Sbitar, La Grande Maison). L’Ouest Algérien est Arabo-Andalous, Juif Séfarade et Musulman à la fois, Berbère, Arabe et Ibère, cette Andalousie si différente de Bagdad, l’autre Perle, Arabo-Perse, à l’Orient. L’Ouest Algérien était fier de son histoire et de ses synthèses.

 

Dans le Centre-Est, en Kabylie et dans les Aurès, c’était une situation différente. On vécut la colonisation française comme une nouvelle calamité. Avant, il y avait eu la colonisation Turque au 16e siècle. Avant les Turcs, il y avait eu les Arabes et leur religion, l’Islam, contre laquelle le peuple avait résisté dans des guerres longues; on continuait à se souvenir de Kahina, la reine (Juive ?), qui avait résisté avant d’inviter son peuple à céder. Avant, il y avait eu les répressions de la chrétienté Romaine qui n’acceptait pas les syncrétismes et l’animisme profond de la population Berbère, alors chrétienne (les Berbères adoptèrent le christianisme avant Rome et furent persécutés). Avant, il y avait eu l’invasion romaine...

Et avant, les Royaumes Berbères de Numidie dont on conservait de génération en génération une nostalgie secrète: aujourd’hui encore on vénère Massinissa, qui alimente encore le courage remarquable des Kabyles. La Kabylie et les Aurès ne sont pas Arabes, mais Berbères, gardiens de traditions et de nostalgies anciennes. La Kabylie, ses terres ingrates, ses montagnes révérées, pays de la flûte et de la derbouka, des moutons, des bleds, de l’olive et de la figue, où depuis 2000 ans on tisse de superbes tapis, on cuit de magnifiques poteries, on façonne de superbes bijoux. Une culture, une terre que racontaient si bien Mouloud Ferraoun [1] et Mouloud Mammeri [2], deux grands écrivains Kabyles de l’époque de l’indépendance.

 

 

Il y a les côtes, Oran, Alger, Annaba.

Et Tipaza, Bejaia...

 

Oran n’est pas vraiment Arabe, elle est Berbère, arabisée, Juive, Espagnole et Musulmane, un peu Gitane aussi, riche des saveurs de l’Andalousie, du commerce avec la Méditerranée, brassant les cultures à sa façon, avec une nonchalance presque Marseillaise. Pas chiche, sensuelle. Si une ville pouvait résumer l’esprit Algérien, ce serait peut-être elle: les Kabyles sont trop sérieux, Tlemcen trop aristocratique ! Drôle, un rien vulgaire, le coeur alcoolisé qui chavire au bord des larmes et implorant Dieu le Tout Puissant de lui accorder un peu de repos. Musicienne et terriblement Méditerranéenne.

 

Alger n’est pas Arabe, elle est Berbère, arabisée, Turque, et Française aussi, depuis la colonisation. Et Romaine. C’est la ville de la piraterie, celle où on vendait ces jolies blondes Européennes dont le bateau avait eu le malheur de passer par là, comme s’en amuse Voltaire dans Candide. C’est une façade sur la mer, de nos jours une copie de Paris le long du port, un Paris idéal où le soleil tape fort (Albert Camus, L’étranger). Alger, c’est une Andalousie Ottomane, ce sont les femmes couvertes d’un Haiek, une grande pièce de tissus blanc, parfois orné de broderies, dont elles se couvraient avant de sortir, un peu comme un grand châle, cachant sous tout cela leurs bijoux, leurs vêtements que l’on appercevait quand même, comme le montrent les photographies de la ville prises vers 1880, et comme le raconte avec humour, les Milles et Une Nuits. Ce sont des gâteaux aux noisettes, aux amandes, aux pistaches, aux noix, à la fleur d’oranger, aux pétales de roses, au miel des montagnes de la petite Kabylie toute proche. Alger, c’est aussi l’Andalousie faite populaire, c’est le Châabi, ce blues accompagné d’un Oud (luth) et, depuis les années 30 (Lili Boniche), sous l’influence de chanteurs Juifs Algériens, d’un piano et d’un accordéon avec qui il se marie si bien. C’est aussi une Casbah magnifique qui domine la mer, avec ses patios, ses mosaïques, ses terrasses. Alger toute imprégnée de France, terrasse rue Didouche Mourad, ancienne rue d’Isly. Une ville canaille et raffinée, marchande et aristocratique, bâtarde et sûre d’elle. Parisienne.

 

 

La Kabylie, les Berbères, les Touaregs

 

Plus à l’est, après la Kabylie, il y a Constantine, perchée sur ses deux versants de montagne. Berbère et arabisée, montagnarde. Il y a Bejaia dont on savoure les rivages en été, et puis il y a Annaba, presque déjà Tunisienne.

 

Plus au Sud, le désert et son peuple fier, les Berbères nomades, les Touaregs. Ils racontent l’histoire du Maghreb (en Arabe, Occident). Il y a longtemps, l’Afrique du Nord était Africaine. Noire. Les bergers nomades y faisaient paître leurs troupeaux. Et puis progressivement arrivèrent les peuples Méditerranéens, blancs. Les Berbères, notamment. Ils se sédentarisèrent sur les côtes d’abord, repoussant les Bergers plus au Sud. Le désert, agressé à ses bordures par les gigantesques troupeaux de moutons, ne cessa de s’étendre et devint progressivement une véritable barrière entre les deux Afrique. Les bergers de ce temps descendirent plus au Sud. Ce sont les Maliens d’aujourd’hui. Et les Berbères se divisèrent progressivement en trois groupes différents dans leur mode de vie. Les Berbères des côtes, marins et qui allaient rentrer en contact avec les conquérants des mers, ces commerçants infatigables, inventeurs entre autres, de l’alphabet, de la comptabilité et de la monnaie, les Phéniciens (aujourd’hui, Palestiniens). Ils allaient même un temps envisager de coloniser Rome, tous unis derrière l’ambitieuse capitale Berbéro-Phénicienne, Carthage. En échouant, ils allèrent se romaniser, adopter le Christianisme avant Rome, et plus tard allaient se convertir sans trop de difficultés à l’Islam, cette religion écrite dans une langue sémitique, l’Arabe, si proche du Phénicien, une autre langue sémitique, qui avait « fertilisé » leur propre langue.

 

Ce groupe, ce sont ceux que l’on appelle « arabes », aujourd’hui, en fait des Berbères arabisés. Il n’y a toutefois aucune homogénéité dans la langue d’une région à l’autre, et le vocabulaire porte la marque de la richesse de leur histoire, phénicienne, romaine, wisigothique, byzantine, vandale, arabe, ottomane, espagnole, française.

 

Le deuxième groupe rentra plus loin dans les terres, développa les cultures, peupla les montagnes. Ce sont les Kabyles, les Chaouis. Il suffit de regarder le costume féminin, il semble comme figé dans l’antiquité, avec sa taille basse, ses plissés, ses couleurs vives, les rubans dans les cheveux parés de bijoux. Seule influence de l’islam, un foulard qui vient se rajouter à la chevelure, en l’emballant, quand la femme sort du village pour voyager, et éventuellement un haiek. La délimitation des territoires des hommes et des femmes, parfois très marquée lors des fêtes, porte autant la marque des civilisations méditerranéennes que de l’Islam puisqu’on la retrouve en Sicile ou dans la Grèce ancienne. Ils continuent de parler le Berbère, avec des variantes assez importantes d’une région à l’autre pour eux aussi, au gré des influences.

 

Le troisième groupe, ce sont les Berbères du Sud. Comme toujours quand un peuple envahit un territoire, une sorte de zone tampon finit par apparaître. Dans le Maghreb, c’est le Sahara où les Maliens et les Berbères se sont progressivement assimilés les uns aux autres pour donner naissances à divers peuples, dont le peuple Touareg, ces grands commerçants, ces passeurs de civilisations et de richesses, qui mettaient en contact l’Égypte, le Mali, les Arabes et l’Afrique du Nord, et donc l’Europe. La splendide Ghardaya, en pays Mzabite, fit baver Le Corbusier.

 

Les Juifs étaient en Algérie depuis longtemps, très longtemps. Parfois plus de 2000 ans. Ils arrivèrent peut-être quand les Phéniciens fondèrent Carthage. Ils étaient là quand les Romains arrivèrent. Ils étaient Juifs de culture Berbère, certains chassés de Jérusalem par les romains, d’autres venus faire du commerce, installés dans la population locale, en adoptant les usages et faisant parfois preuve d’un certain prosélytisme religieux, convertissant des villages Berbères ici et là, ce qui facilita peut-être l’adoption du monothéisme par la suite. Ou bien Séfarades, ils étaient commerçants, médecins, philosophes et musiciens, ils deviendraient le poumon du Maghreb, l’agent pacifique de l’arabisation, venant d’Andalousie, notre paradis perdu qui trouva sa continuation dans le Maroc unifié dès les 17e siècle, et jusqu’à cette fière ville de l’Ouest, Tlemcen. On ne sait trop, d’ailleurs, parmi les grandes familles de Tlemcen, qui était juif et qui ne l’était pas...

 

 

Louis-Philippe et les Anglais

 

Un jour, un ministre de Louis-Philippe eu vent que l’Angleterre s’apprêtait à entrer en Afrique du Nord. Et voilà comment fut décidée la colonisation de l’Algérie. Ceux des côtes résistèrent pour le principe, mais ils en avaient vu d’autres. Le grand héros national, Abd El Kader, fini par se rendre lui aussi, après une longue résistance, et avec lui beaucoup de tribus. La Kabylie continua à se battre. Jusqu’en 1857. Et c’est ainsi que cet assemblage de Berbères, que les modes de vie, les langues, l’histoire, les pratiques et les « maîtres » successifs avaient séparés, les interprétation de l’islam et les guerres avaient divisés, se trouvèrent réunis dans une sorte de gros pâté que le colonisateur appela du nom de la ville qui avait fait trembler les marins pendant si longtemps. Algérie.

 

Une histoire très ancienne donc, complexe, riche, dont mêmes les « Arabes » sont fiers au fond d’eux. Rome émergeait à peine que déjà, dans le Maghreb, les femmes tissaient les superbes tapis, préparaient l’huile d’olive et des figues séchées, cultivaient les bleds en abondance qui étaient vendus aux commerçants Phéniciens...

 

Carnets d’Orient, de Jacques Ferrandez. Une magnifique bande dessinée dont la publication suit son cours, et qui retrace l’histoire de l’Algérie coloniale, du côté pied-noir. Dans le premier tome, il rend merveilleusement compte de ce patchwork coloré, multiculturel, et qui reflètait si bien la richesse de ces 3000 ans d’histoire, cette richesse qui excita les artistes, particulièrement Delacroix (Femmes d’Alger dans leur appartement). On y croise les femmes juives que l’ordre musulman (dhimma) autorisait à circuler sans foulard, parées de bijoux, d’étoffes riches. On peut bien sûr être choqué par la forme que prenait l’islam, avec ces femmes voilées, mais c’était ainsi...

 

Après la guerre et les premiers massacres, la France finit par adopter la sage politique Turque : laisser les Algériens s’administrer, et éventuellement, arbitrer les conflits. Ceux-ci se firent à ce nouveau maître. Les soldats se montraient assez coopératifs, et se firent admettre. Les notes des bureaux arabes dans les années 1860 sont très précieuses aujourd’hui pour comprendre l’ancienne société Algérienne, avant son démantèlement. Ils fournissent un très précieux et bien involontaire travail ethnologique.

 

Car si ni Louis-Philippe, ni Napoléon III n’avaient que faire de l’Algérie, laissée aux spéculateurs comme l’explique si bien Balzac dans La cousine Bette, la République fraîchement proclamée en 1870 allait, elle, totalement revisiter la politique. Elle allait tout d’abord y envoyer des Communards, puis les Alsaciens dont elle ne savait que faire après les avoir encouragés à quitter leurs terres dorénavant allemandes. Les premières grandes expropriation eurent lieu, scellant le destin des populations françaises d’Algérie, désormais considérées comme intrues. La République, armée de ses valeurs Universelles relégua les populations au rang de main d’oeuvre d’appoint destinée à aider les colons à développer le pays. Pire, alors que Napoléon III avait par décret autorisé les 3 millions « d’indigènes musulmans », les 300.000 « étrangers » (Espagnols, Italiens) et ses 35.000 « indigènes israelites » à demander la nationalité française (décret du 21 avril (!) 1866), les décrets Crémieux (24 octobre 1870) allaient donner aux Juifs l’automaticité de cette nationalité, et en exclure les « indigènes musulmans ». Les Musulmans commencèrent à regarder les Juifs comme des traîtres car jusqu’alors, ils avaient partagé l’histoire du pays. C’est une blessure profonde qui a engendré l’un des pires malentendu de l’histoire Algérienne avec des conséquences jusqu’à nos jours.

 

 

La République

 

Quand la République passa enfin entre les mains des Républicains, lors des élections de 1878, les Communards furent graciés, mais la politique Algérienne n’allait, elle, pas changer.

 

En 1914, on envoya les « indigènes musulmans », privés de droit de vote, et pour leur grande majorité privés de l’école publique, gratuite, laïque et obligatoire, aux premières lignes aux côtés des Bretons. Il y eut le centenaire de l’Algérie Française en 1932, avec sa nouvelle vague d’expropriations, ses déportements massifs de populations dans l’Ouest du pays, afin de franciser l’Algérie disait-on, mais dont le but était d’enrichir de grands bourgeois qui revendaient au prix fort des produits agricoles, bleds, fruits, légumes, produits à très bas coût Outre-Mer. Il y eut l’appauvrissement sans fin des populations rurales, souvent privées de leurs terres, réduites au travail journalier sur ce qui fut leurs terres, privées du droit de grève et des libertés syndicales.

 

Dans les villes, dans les quartiers populaires,  un vague brassage s’opérait malgré tout puisque c’étaient les seuls endroits où des indigènes musulmans pouvaient être scolarisés. La littérature Algérienne y puisa ses premiers grands écrivains modernes, Mouloud Mammeri, Mohammed Dib [3], Kateb Yacine [4], Assia Djebbar, ceux qui bientôt, dans les années 50, allaient exprimer chacun à leur façon la réalité coloniale dans des oeuvres majeures. Avec une mention spéciale pour Kateb Yacine avec Nedjma, le livre de la génération de l’indépendance. Un livre d’errance, comme privé de racines.

 

En France, personne ne s’en souciait. Une grande partie de la population vivait de très peu, et connaissait finalement très mal les départements français d’Algérie. Et cette appellation d’indigènes ou de sujet musulman renvoyait la population à un archaïsme dont la France Républicaine se croyait débarrassée, en créant une division que pourtant la laïcité si souvent invoquée réprouvait : il y avait les Français, et il y avait les Musulmans.

 

 

La laïcité

 

Car quand on parle en France de laïcité de nos jours, les deux camps en présence ignorent ou feignent d’ignorer son histoire.

 

La « gauche » n’a jamais eu avec la religion une histoire heureuse. Un débat religieux, celui de la Bulle Pontificale Unigenitus, acceptée par Louis XIV en 1713 et portant interdiction du Jansénisme, a empoisonné tout le 18e siècle et est considérée comme une des causes majeures de la Révolution. En obéissant à une politique Pontificale, le Roi fut accusé par les légistes, puis les philosophes, d'obéir à une puissance étrangère, de ne pas avoir discuté cette politique avec ses parlements et d’avoir ainsi transgressé la constitution. La gauche de l’époque s’est donc battue pour le droit des Jansénistes contre l’Église.

 

Lors de la Révolution, elle eut sa revanche avec la loi portant Constitution Civile du Clergé. La révolution voulait instituer la liberté de culte et extraire la religion catholique de l’influence d’une puissance étrangère: le Vatican. Le clivage droite catholique rurale / gauche anti-cléricale urbaine date de cette période et Zeev Sternhell y voit même un moment clé qui, avec l'exécution de Louis XVI, donnera naissance à l’extrème-droite française et européenne, le clergé et les monarchistes ayant développé la thèse d’un complot des Juifs, des Protestants et des Franc-maçons, orchestré par une puissance étrangère, l’Angleterre.

 

Un siècle plus tard, et après que les milieux anti-républicains aient affûté leurs armes théoriques (on pense à Charles Maurras en particulier), l’affaire Dreyfus fut un nouvel épisode de confrontation et allait obliger la gauche à définir enfin sa position sur la question religieuse, elle qui avait progressivement adopté un athéisme militant, en réponse à l’anti-républicanisme de l’église. Si la droite fit bloc pour accuser Alfred Dreyfus de trahison, la gauche se divisa en deux blocs. L’un parmi lesquels Jean Jaurès, qui estimait qu’il fallait défendre Alfred Dreyfus contre ce qui leur apparaissait comme un complot Catholique et antirépublicain. Et l’autre, autours de Jules Guesdes et des anarchistes, qui considérait que ces histoires étaient des histoires de bourgeois. C’est l’alliance de plus en plus manifeste des catholiques, des antirépublicains, des monarchistes et des bonapartistes, ainsi que l’intelligence de gens comme Émile Zola qui décidèrent Jules Guesdes à défendre Alfred Dreyfus. Aux élections suivantes de 1898, après avoir gagné la bataille de l’opinion en démontrant le complot antirépublicain de la réaction, une majorité de gauche dite radicale (la gauche des républicains), appuyée pour la première fois par l’extrème-gauche (les socialistes), remporta les élections et vota la loi de séparation de l’Église et de l’État, faisant de la France un État laïc.

 

Les invocations actuelles à la République et la Laïcité n’ont donc pas grand chose à voir avec loi de séparation de l’Église et de l’État qui cherchait à écarter de la sphère politique les groupes de pressions qui tendait à imposer leur loi pour renverser la République, à moins que l’on suppose que les Musulmans travaillent contre la France et veuillent renverser sa République. Certains récemment on franchi le pas dans ce type de discours.

 

 

Les indigènes musulmans

 

Toute égalitaire (à l’exclusion notable des femmes et sans même tenir compte des inégalités sociales) qu’elle était devenue, la nouvelle République laïque s’arrêtait aux indigènes musulmans qu’elle renvoyait à leur religion quand elle prétendait partout ailleurs instituer des hommes libres, des citoyens. Cette même République laïque qui sortirait Jeanne d’Arc en 1914, escortée d’une armée de curés, pour une grande communion laïque où périrent des dizaines de millions de gens.

 

Ce statut inégalitaire et la pauvreté allaient pousser de plus en plus d’indigènes musulmans des départements français d’Algérie à venir en Métropole. S’ils craignaient le climat, froid, ils aimaient la jovialité de la population, sa simplicité et son relatif respect envers les étrangers, qui contrastaient avec le sentiment d’exclusion dans la colonie. Certains ouvraient de petits cafés où ceux de leurs villages venaient noyer l’ennui, la solitude, la tristesse. Cette immigration était masculine. On y parlait politique. Il y avait ceux qui rêvaient de restaurer un ordre ancien, où la religion et les clans retrouveraient leur place. Il y avait ceux, comme mon père, qui rêvaient d’une République, avec l’école obligatoire et la liberté politique, comme en France, mais par les Algériens, et pour les Algériens. Ceux-là se considéraient comme laïques, dans le sens de la séparation de la religion et de l’État, tout en étant musulmans. C’était certainement la tendance la plus ambitieuse politiquement car dans leurs rêves, ils plaçaient leur pays à égalité avec la France...

 

Quand la Deuxième guerre mondiale survint, les élites françaises eurent enfin leur revanche. On accuse souvent la gauche d’avoir voté les pouvoirs à Pétain : c’est faux. C’est oublier que bien peu de députés et sénateurs étaient présent lors du vote car le pays était complètement désorganisé, les routes et les voies de chemins de fers avaient été bombardées. C’est oublier la tentative de Léon Blum et de Pierre Mendès-France, accompagnés d’autres parlementaires, de partir constituer un gouvernement en exil... à Alger, et qui furent arrêtés en chemin.

 

Sur le front, comme l’ont raconté tous les témoins, en se réveillant un matin, les soldats ont constaté que leurs généraux étaient partis en emportant les armes ou les munitions. La République fut trahie par ses élites, des élites qui « préféraient Hitler au Front Populaire » et qui voyaient là une revanche sur la Révolution, la séparation de l’Église et de l’État et les droits syndicaux, une République qu’ils appelaient « la gueuse », tant elle s’identifiait désormais aux luttes sociales, et aux pauvres. Les élites Françaises n’aiment la République que quand elle les sert. Pour ceux que cette idée rebute, ils peuvent toujours lire L’étrange défaite, de Marc Bloch.

 

De son côté, de Gaulle constitua sa coalition très patiemment. Réactionnaire Maurassien et antirépublicain, le spectacle de la collaboration le convertit à la République. Par réalisme, il accepta de travailler avec les communistes et les socialistes : la droite était, dans son ensemble, totalement compromise. À Londres, ces communistes, ces socialistes, ces radicaux, et puis aussi de jeunes chrétiens influencés par les doctrines sociales de l’Église, en d’incessants échanges, parfois rudes, constituèrent un Conseil National de la Résistance d’où émergea progressivement le visage d’une France nouvelle, sociale et démocratique. Tout était passé en revue.

 

Tout, sauf une chose : les colonies, et au milieu d’elles, l’Algérie. La France nouvelle ne toucherait pas aux puissants intérêts dans les colonies ; peut-être même fallait-il au contraire se les concilier pour gagner la guerre, Alger devenant à partir de 1942 la base avancée de l’Armée Américaine.

 

 

[À suivre: deuxième partie, troisième partie, quatrième partie, cinquième partie]


Madjid Ben Chikh

Notes

[1] Mouloud Feraoun, Le fils du pauvre (un roman décrivant la vie quotidienne dans un village de Kabylie dans les années 50).

[2] Mouloud Mammeri, La colline oubliée (une histoire en Kabylie pendant la seconde guerre mondiale).

[3] Mohammed Dib, La grande maison (l’ouest algérien après les grandes expropriations, un très beau roman).

[4] Kateb Yacine, Nedjma (le roman de l'errance, des êtres privés de racines : LE roman de l’indépendance).

 

Pour aller plus loin

— À voir, une vidéo d'Alger, à la fin du 19eme siècle.

— Un site à découvrir : Le journal d’un appelé en Algérie, entre 1960 et 1962.

1956, une sale histoire (sur Vodeo, en location)

— À lire sur Wikipédia: les Berbères, les Kabyles, Tlemcen et Oran.

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