Like ghosts in a shell

Je calais depuis des semaines, broyé par le mélange lourd et amer de la colère et du dégoût. Incapable, par trop de frustration et de cris retenus, de m’asseoir et d’écrire. La tête était là pourtant. Trop peut-être mais elle était là. C’est juste que rendu au moment crucial de sonder ma conscience, je calais.

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Fabien Boissonade

par Fabien Boissonade - Dimanche 27 juin 2010

Fabien Boissonade est étudiant-chercheur en sociologie du vieillissement.    

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Je calais depuis des semaines, broyé par le mélange lourd et amer de la colère et du dégoût. Incapable, par trop de frustration et de cris retenus, de m’asseoir et d’écrire. La tête était là pourtant. Trop peut-être mais elle était là. C’est juste que rendu au moment crucial de sonder ma conscience, je calais.

I

l y avait trop de désorganisation, trop d’attaques et trop de destructions pour que je parvienne à en isoler l’essence. Trop d’expressions pour y ajouter la mienne sans risquer d’en perdre le sens. Un instant j’ai cru que cette tragédie grecque serait cet évènement fédérateur de mes pensées. Mais l’Espagne et le Portugal sont venus tout gâcher. Et puis BP s’est mis de la partie à grands renforts pyrotechniques contre lesquels ma plume seule, fut-elle électronique, n’avait aucune chance.

Et comme les journées s’entassaient, mon esprit se vidait de sa substantielle moelle. Plus je jonglais de sites d’information en médias communautaires, plus s’achevait la transformation de mon être en cet homo numericus mélancolique et surinformé qui jamais n’agit. Like a ghost in a shell.

C’est pourtant en ce lieu obscur de la non-pensée, dans cette pouponnière d’étoiles mort-nées où je naviguais à vue comme un Ulysse sans boussole, que s’est produit l’inattendu. Je me suis échoué sur le dernier clip de Diam’s, Peter Pan.

J’en conviens, du point de vue littéraire, l’image est osée, mais c’est véritablement ce qui s’est passé. C’est bien ainsi qu’a jailli l’épiphanie. À chacun son Ithaque.

 

 

À chaque plan,

Diam’s a la tête couverte

 

Je n’ai avec Diam’s que des rencontres fortuites. Je n’aime pas le rap et la culture hip-hop mainstream ou non, ne m’intéresse pas, hormis lorsqu’un DJ Vadim, allié aux Ninja Cuts invitent une Sarah Jones. The revolution will not be televised. Cependant, assis-là devant mon écran, je le savais, je le voyais, quelque chose était en marche. Ce n’était pas sa diatribe anti-sarkoziste ni sa déclaration d’amour à un Parti socialiste imaginaire. Ce n’était pas non plus son statut de femme qui rappe. C’était là sans être là. C’était dit, mais en silence. Un silence qui rugit que pourtant tout a changé : dans chaque séquence, à chaque plan, Diam’s a la tête couverte.

 

Si je ne suis pas beaucoup l’actualité de la jeune femme, je suis au courant de sa conversion à l’Islam (mais pratiquait-elle vraiment une autre religion avant ? C’est là une première question essentielle) et j’ai vu les photos de son chef voilé au sortir d’une mosquée. Ce que j’ignore, c’est le cheminement qui l’a conduit à cette décision. Il y a du définitif dans le voile. Ce n’est pas juste un acte intime et spirituel. Ce n’est pas simplement une expression de la foi. Il y a prise de vœux. Et cette prise de vœux « extraterritorialisée » et permanente, cet abandon à Dieu (au dogme à tout le moins) réaffirmé à chaque regard de l’autre, réprobateur ou non, transforment la sphère publique en un lieu de culte, musulman en ce cas précis, qui s’impose à tous mais particulièrement à celles et ceux qui n’en pratiquent aucun. Pas n’importe quel culte musulman. Un culte plus dur, plus intolérant, plus assujettissant, plus homophobe, sexiste et rétrograde encore que ne le sont toutes les religions, bouddhisme inclus. Aussi condamnable que le sont tous les intégrismes.

 

Car il doit être aveugle ou idiot, celui qui confond l’outil de la soumission avec le témoignage, même public, de la foi. Aveugle ou idiot comme est bourgeois, occidental et contre-productif celui qui, pour rendre plus pertinent son seul argument de la défense des libertés individuelles, fait l’amalgame entre combat et réflexe identitaire et évite d’inclure à sa réflexion sur le voile, le phénomène persistant des conversions à des pratiques toujours plus totalisantes et par-dessus tout, la prégnance toujours plus forte des pouvoirs religieux et de la croyance. Enfin, il est inconscient celui qui pense que tout ceci n’est qu’histoire de réalisation personnelle qu’aucune logistique extérieure, religieuse ou économique et relayée sur le terrain ne viendrait alimenter.

 

 

Voilée et féministe?

 

À regarder et regarder encore la vidéo, on pourrait se dire qu’il ne faut rien y voir de tel. Que Diam’s ou Mélanie Giorgades (on ne peut le dire puisque c’est parée d’un attribut importé de la sphère privée qu’elle se donne à voir dans ses expressions publiques), vit discrètement sa religion en faisant montre d’une certaine maestria dans l’art d’accommoder ici la capuche, là le fichu.  On pourrait même penser que Diam’s, malgré elle (ou non et c’est une autre question centrale qui reste sans réponse), réussit la démonstration qu’on peut être voilée et moderne, voilée et rappeuse, voilée et subversive et pourquoi pas, voilée et féministe.

 

C’est pourtant l’exact opposé qui se produit pour moi. Je perçois au fil des visionnages une violence terrible que les paradoxes nés de la rencontre marketing du nouveau look de la chanteuse et du texte de sa chanson (« J’ai pas envie de grandir » ou « Je veux rester chez les mômes ») ne font que renforcer. Et qu’importent au final les raisons intimes de sa conversion. Qu’importe son épanouissement individuel. Qu’importe qu’elle puisse être ou non l’agent d’un islamisme qui ne dirait pas son nom. Car enfin, quelles que soient ses raisons, en choisissant de mélanger les genres et les sphères, Diam’s se fait prosélyte. Et de toutes les religions, je réprouve le prosélytisme.

 

Mais cette histoire de joaillerie est finalement secondaire. Elle n’est qu’une expression supplémentaire des distances qui se créaient entre les êtres - comme ces murs, tristes échos d’une Histoire qui s’enlise, que l’on construit ici et là de par le monde pour séparer les peuples - et de la violence qui anime nos sociétés et qu’aucune religion – surtout pas celle du profit - n’a réussi jusqu’ici à éradiquer. Elle est le stigmate béant de notre défaitisme face à la violente confiscation de nos vies.

 

Comment expliquer sinon que nous marchions toujours plus droits dans nos bottes en courbant ainsi le dos ? Comment justifier que cette Europe, par définition antitotalitaire, se transforme en cette mère autoritaire, infanticide et vorace qui du haut de sa forteresse regarde le désert avancer, le céans crânement posé sur des réserves qu'imbécile elle pense inépuisables ?

 

 

Lignes de fracture

 

Dans son magnifique roman d’anticipation, Le Siège de Bruxelles, Jacques Neirynck raconte la très ancienne ligne de fracture entre les cultures latines et germaniques qui ont construit notre continent au gré des guerres et des retrouvailles et sur laquelle est posée Bruxelles. Il écrit : « De Dunkerque à Klagenfurt louvoie la frontière entre les Latins et les Germains. Son tracé résulte de la poussée des peuples germaniques envahissant l’Empire romain voici quinze siècles. Il ne s’agit pas seulement de la transition entre deux familles de langues, mais aussi d’un changement de culture. La manière de gouverner comme l’art de se nourrir différent du tout au tout, par la distance entre l’instinct du devoir d’une part et l’aptitude au plaisir d’autre part ».

 

Si dans cette Belgique, triste matriochka des problématiques communautaires, identitaires et cultuelles, le parti pris de l’antagonisme culturel sert très efficacement le propos du roman de Jacques Neirynck, il ne résiste cependant pas longtemps aux réalités technocratiques d’une Union européenne dès son origine marchande et forcée dans nos cœurs et nos esprits à coups de renoncement démocratique et de coup d’états sur nos suffrages, dans une tentative jusqu’ici réussie d’uniformisation des peuples et de leur âme sous la bannière étoilée des marchés.

Il y a bien longtemps déjà que les cultures ont fusionné pour n’être plus que cette mode mondialisée partout disponible dans une diversité trompeuse et que les progressistes de la représentation nationale ont préféré valider que combattre. Mais il est vrai qu’il leur eût alors fallu, face à l’ampleur de l’offensive et à la brutalité du joug, revoir leurs stratégies et fourbir d’autres armes que personne jusqu’ici ne semble prêt à sortir de l’armoire du temps alors que par essence, elles sont intemporelles, comme le rappelle l’ingénieux anachronisme du 1871 de Peter Watkins.

 

« Nous ne nous parlons plus. Nous ne sommes plus capables de nous écouter dans le respect. Nous sommes devenus comme des bêtes » disait l’autre jour un jeune d’une banlieue nord de la capitale interviewé par la télé. Là, dans ce témoignage rare qui donne à voir une autre image des quartiers, un autre niveau de conscience que celui généralement diffusé par les médias, il est question de violence. Cette violence dont la Bête se repaît comme d’une grenade juteuse et qui laisse sur ses lèvres une coulure rougeâtre et sure que des langues auto-décrétées expertes aussitôt se disputent, en prenant grand soin de ne jamais rendre lisibles les dynamiques qui y concourent. Il y est aussi question de la médiocrité installée par le capitalisme. Un capitalisme pudiquement rebaptisé libéralisme voire néo-libéralisme – pas si libéral au demeurant tant il a besoin des états pour mener à bien son projet-, qui pour mieux nous posséder passe notre humanité au crible de son dogme, faisant de chacun au gré de ses intérêts, le terroriste ou le martyr, le bourreau ou la victime de l’autre dans une dualité en apparence indépassable et qui ne tient qu’en raison d’un traumatisme, d’une crise et d’un chaos chaque jour réinventés.

 

Une crise systémisée (car le capitalisme est crise) et qui profite.

 

 

Exemplarité dans la crise

 

Quand Christine Lagarde affirmait, il y a quelques semaines, à propos de la « crise grecque », que les pays de la zone euro n'ont pas besoin du Fonds monétaire international, on pouvait être tentés de croire à une énième stratégie de dissimulation, paravent d'une situation catastrophique qu'on nous cacherait alors qu'il convient de prendre cette déclaration au premier degré, à savoir :  la zone euro n'a pas besoin du FMI car c'est désormais de manière très assumée que l'Union européenne se charge d'exiger les réformes et ajustements structurels que jadis l'institution aujourd'hui dirigée par Dominique Strauss-Kahn avait imposé à nombre de pays du Sud.

 

On l’a vu depuis, c’est finalement ensemble que l’Union européenne et le FMI font main basse sur le sud de l’Europe pour le compte des hedge funds et des spéculateurs. Il reste cependant que cette suffisance du pouvoir et les stratégies idéologiques et de communication qui en découlent - comme la distinction faite entre mauvais et bons élèves ("qui ne paieront pas pour les premiers"), entre « les états exemplaires et les états laxistes » (que l’on menace, dans ce qu’il convient désormais d’appeler une méthode, d’une suspension de leur droit de vote) - peinent à dissimuler la crainte des dirigeants des pays membres de l’Union européenne d'une révélation à tous de l'ampleur de la corruption qu'ils organisent.

 

Mais ce n'est pas le jugement moral des peuples qu'ils craignent, il n'y a que les socialistes français, plus droitistes que jamais, pour affirmer sans scrupule apparent, qu’aujourd'hui le vrai combat pour la gauche est dans la reconquête des valeurs et de l’exemplarité. Ce qu'ils redoutent par-dessus tout, c'est de ne pouvoir mener leurs agendas à terme et laisser cette « crise » leur passer sous le nez.

 

Qu’ils soient rassurés, face à l’apathie et au désengagement qui sont les nôtres et malgré la courageuse mais trop syndicale résistance grecque, c’est une voie royale qui aujourd’hui s’offre à eux.

 

Et pourtant, que redoutons-nous vraiment que nous choisissions de ne rien faire ? Est-ce réellement cette absence (attente) de leadership qui nous freine dans l’organisation d’une riposte véritable, comme on nous enseigne que les juifs durent attendre Moïse pour quitter Pharaon, ou est-ce plutôt cette radicalité que, dans une lecture craintive, erronée et mystique de la théorie de Darwin - qui jamais n’a dit que nous n’étions plus des bêtes - nous étouffons dans un zèle assassin pour permettre à tout prix une évolution phantasmatique de l’Homme vers cet être parfait d’amour et de paix qui nulle part n’existe ?

 

 

Sommes-nous donc rendus si haut que nous ne puissions-nous rabaisser à briser quelques chaînes ?

 

Notre humanité est-elle si aboutie que nous nous satisfaisions de quelques bons mots laissés ici et là sur les espaces numériques que l’on construit pour nous  – miroir ô beau miroir - sans que jamais nous décidions de passer aux actes ?

 

Ne sommes-nous donc plus que cet espace infini entre le 1 et le 0 ou sommes-nous encore capables de nous souvenir, mais mieux encore, de sentir au tréfonds de notre être, que la vie est un projet collectif qui mérite, quand le moment est venu, que l’on s’organise et qu’on se batte ?


Fabien Boissonade

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