On a été achetés pour pas cher

L’autre jour, on discutait avec Patrick Thévenin et on tournait autour du pot en se demandant si les gays étaient plus intelligents ou plus bêtes qu’avant. C’est un sujet pas si ridicule, qui apparaît régulièrement dans les médias : ils seraient devenus les nouveaux beaufs. Après tout, si « Brüno » n'a pas fait rire les gays, c'est peut-être parce qu'ils ont moins d'humour. Il est indéniable qu’un nivellement culturel par le bas semble avoir eu lieu depuis dix ans, et les médias gays ont un impact apolitique qui s’accentue sans cesse dans la communauté. La moyenne culturelle des gays baisse tandis que celle des hétéros remonte à nouveau.

 

Bien sûr, nous n’avons pas de données tangibles pour établir une tel glissement des comportements. Il s’agit de vécu, de sens inné et, après tout, nous sommes des personnes homosexuelles dont le travail est de flairer les choses. Les journalistes ont encore cette prérogative en écrivant noir sur blanc ce qui est diffus dans la société, ce qui se promène dans l’air. Nous n’avons pas de hard data obtenu à partir d’essais randomisés en double-aveugle. Il s’agit plutôt de milliers d’observations éparses, des bouts de discussions ramenées des quatre coins du monde ou plutôt de la France. La majeure partie du temps, quand nous nous trouvons dans un endroit festif à très haute concentration gay, cela nous fait rire. Traverser le Marais nous rend vaguement critique. Tenir 5 heures à la Gay Pride, vous vous dites « jamais plus ». Chater sur le net pour baiser, mama mia, bon courage. Et en vacances, c’est la cage aux folles même pour les pédés qui se considèrent masculins (allez fouiner à la Solsom Street Fair et écouter les parler). Les gays se sont laissés manger ? Mais par qui ?

 

Mon ami Ray Oxley me disait la semaine dernière que les gays avaient été achetés pas cher. « They got them cheap » disait-il dans la cuisine pendant que je préparais une de mes salades multi-purpose. Il disait qu’à Soho, il y avait des boutiques qui ne vendaient que des crèmes pour les pieds, ce que je n’ai pas trouvé très étonnant au premier abord, mais je voyais son point. Il y a assez de marché au niveau gay pour lancer en boutique une niche hyper concentrée. Avec du L’Oréal et du lube, les gays se sont laissés envahir par le commerce que l’on croyait libérateur. Sur mon blog, Very Naughty Girl a écrit : « Je l'ai tjs dit, ce truc gay, c'est vraiment le dernier outil du capital fou, l'ultime fétichisation de la marchandises, le totem à l'effigie du néant où nous sommes ».

 

 

Les stars nous volent notre gayness,

bientôt notre sida

 

Nous avons été absorbés par des stars qui nous volent notre gayness, bientôt notre sida, peut-être même notre cancer anal qui sait, et tout ça dans un système économique où ce sont nous, les gays, qui payons pour le privilège d’être mentionnés dans leurs déclarations médiatiques. Chaque jour, une nouvelle sar du showbiz doit dire ce qu’il ou elle pense des gays. Cette semaine c’était Eminem. Dans deux jours, ce sera whoever the fuck. Thévenin disait qu’au concert de Lady Gaga, il y avait une psychose de frénésie avec toutes ces folles de 40 ans qui se tiraient les cheveux pour tenter de rivaliser avec l’hystérie adolescente. Il y a quelque chose de crispé dans cette fusion fanatique qui dépasse la folie Madonna, la bêtise post-MJ, la gnangnantise Mylène Farmer (bon, ça on l'a depuis toujours).

 

Partout, chez les jeunes comme chez les vieux, on voit cette question revenir : que s’est-il passé ? On se réveille tout d’un coup (et encore, certains ne se réveillent jamais, ils passent leur temps à organiser leurs plans cul à 11H, puis à 15h, puis à 17h, puis à 21h et le week-end c’est cristal et Party 'n Play) et on a l’impression que personne n’a de boussole, on ne sait plus où aller. Nos vivons dans une période de doute, bien sûr, c’est la crise et les gays sont au centre de tout ça, même s’ils ont vraiment du mal à aborder le sujet (j’ai des amis qui on travaillé pour des corporations et qui n’arrivent pas à écrire ce qu’ils pensent et ça me dépasse). Mais quand même.

 

On a été achetés pour pas cher. Certaines valeurs essentielles ont disparu au passage.  Il y en a un qui s’occupe d’un site Internet pour séropos et il chope un zona et il demande des conseils à ses copains internautes. Attends, tu donnes des conseils sur le sida et tu ne sais pas ce qu’il faut faire pour un zona ? Donc on en est là, on demande à des folles qui n’ont aucune culture de travailler sur un centre d’archives gay, on demande à l’Amfar de trouver de l’argent contre le VIH tout en invitant au dîner de Cannes le président d’un pays qui emprisonne les militants sida, on ne sait pas ce qu’il faut faire mais on nous propose de blogger live sur l’émission « Le plus grand cabaret du monde ».

 

 

Le syndrome Berghain

 

C’est ce que j’appelle le syndrome Berghain. Je dois être la dernière personne au monde à ne pas y être allé (j’aime bien cette idée), mais je sais que le club est fantastique puisque tout le monde dit la même chose et qu’il n’y a pas de raison pour que tant de personnes (des amis en plus) se trompent. Après tout, ils en parlent en détail comme si c’était une expérience majeure. Mais tout le monde sait aussi que pour plusieurs milliers de gays SM arrachés au niveau du sol, il y a plusieurs centaines de gays au Panorama bar, là où les mecs sont cools et la musique très bonne. Alors qu’en bas… C’est un peu effrayant si on n’est pas dans ce délire.

 

Donc il y a ici un quota très révélateur. Une grande majorité avale de la daube alors qu’une minorité prend de la hauteur, littéralement, pour apprécier la meilleure musique au sommet de l’immeuble. La réputation mondiale du Panorama bar est telle que rien n’empêcherait de tout faire basculer, mettre le Panorama bar dans la grande salle et les gays bondage en haut. L’idée générale, c’est que ça ne marcherait pas.

 

 

Et ça ne coûte rien

 

« They got them cheap » parce que, finalement, cela coûte moins à l’Etat d’absorber la minorité gay que d’autres minorités, particulièrement en France. Qu’est-ce que ça coûte à l’Etat ? Rien. Pas de mariage gay, pas de représentation gay au gouvernement ou au Parlement dans comme les autres pays européens, pas de coming out important chez les stars et les journalistes à la Anderson Cooper, pas de grande célébrité gay qui puisse être un porte parole. Pas d’outing lancé par qui que ce soit (merci Act Up), et des dizaines de milliers de gays influents au placard. Surtout, personne ne dit rien car il y a le Marais, un endroit où les jeunes folles sont si folles qu’elles ont oublié qu’elles sont LGBT. Elles sont…. Au-delà.

 

La grande idée sur le fait d’avoir été achetés pour pas cher, c’est qu’il faudra attendre 2012 et la victoire de la gauche aux présidentielles et c’est à ce moment que les gays seront récompensés par leur silence actuel. On les remerciera d’avoir bloggé live sur la Nouvelle Star. Certains feront alors leur coming out, quand tout sera enfin possible pour eux, dans le meilleur environnement politique possible. Certains diront même que le post-2012 s'apparentera au post-1981, puisque ces coming out en chaîne seront le symbole d’une nouvelle ère socialiste. Ils décrocheront ainsi les postes qu’ils auraient du avoir depuis 10 ans et ils seront enfin en mesure de faire quelque chose pour la communauté LGBT.

 

Il y a juste quelques ombres à ce tableau. D’abord, rien ne garantit que l’alternative politique offrira enfin un certain nombre de jobs importants pour satisfaire notre soif de représentation et de participation à la vie du pays. Ensuite parce que parmi ceux qui seront choisis, j’en connais vraiment certains qui sont de vrais branques et ce n'est pas parce qu'ils auront un bureau qu'ils seront plus efficaces. Enfin, même s’ils décrochent les carrières qu’ils ont toujours voulu avoir, rien de prouve qu’ils pourront faire effectivement quelque chose.

 

On n’est pas prêts d’avoir un Barney Frank dans ce pays.


Didier Lestrade