par Yassine K. - Dimanche 20 juin 2010
Yassine K., 39 ans, voyage beaucoup pour son travail (enseignement, culture...) et ses tours du Monde l'amènent à la Modestie. Il ne défend pas l'ultra-relativisme culturel qui fragmente, mais en tant que gay, se méfie totalement de l'Universalisme des dominants. Il milite pour un Socialisme de la Modestie, et est membre en France du Nouveau Parti Anticapitaliste.
D'un point de vue subjectif, je vois la question sous un angle peu partagé. En tant qu'homosexuel athée marxiste, je peux avoir tendance à me présenter la question autrement : il faut construire la compréhension d'un vécu commun de l'oppression, qui déboucherait sur une lutte pour toutes et tous. Il est tout à fait possible de créer des analyses et des perspectives communes aux luttes que les musulmans ou les LGBTpeuvent mener.
I
l y a une vingtaine d'années, j’étais un jeune militant politique dans la gauche radicale, entre autres co-responsable des activités LGBT lors d’une rencontre d’été. Un jeune mec adolescent français maghrébin était présent, venu avec un groupe de l'Est de la France. Un peu rappeur, un peu slameur avant l'heure, il écrivait des textes, mais il avait aussi été un peu lourd avec deux camarades femmes et ceci dès la première ou la deuxième soirée. Elles s'en étaient légitimement plaint, mais les reproches exprimés ensuite (pas par elles) à ce jeune mec avaient pris une dimension hors de toute proportion. Le procès qui lui avait été fait, (il a failli être viré) se basait non seulement sur un harcèlement injustifiable envers ces deux copines — aucune agression physique car là j'aurais été aussi pour son exclusion immédiate — mais aussi sur tout et rien à la fois.
Pour moi, un homme qui agresse une femme peut être de toutes les nationalités ou origines qu'il veut, je m'en fous : c'est un agresseur. Dans le cas présent, il ne s'agissait que d'un petit mec qui ne maîtrisait pas la culture militante et qui était donc victime, pas forcément de son origine ethnique, mais il y avait aussi des choses liées à ces appartenances de classe populaire d'origine immigrée dans les décisions un peu radicales que certains voulaient prendre contre lui. Il était socialement plus visible dans les parts de sexisme qu'il exprimait. Et c'est cela qui est triste car ce mec qui disait « PD » et non pas homosexuel quand il parlait des homos n'avait pas le langage diplomatique de la gauche. Et il s'en est pris plein la tête, au-delà de ce qu'il aurait dû se prendre.
Il a pu rester. Avec une camarade féministe, on est allé le voir tous les deux, on a parlé assez longuement avec lui de pleins de trucs, de l'homosexualité car il était au début un peu choqué de voir des couples de mecs ou de filles se rouler des pelles en public et puis il a demandé s'il pouvait chanter pour l'ouverture de la fête LGBT de cette année-là. J’étais content de voir qu’il avait gardé une ouverture d'esprit pendant toute notre discussion et après et il est resté toute la soirée à la fête LGBT.
Islamophobie et homophobie :
l'affirmation contre la non-existence sociale
D’où viennent ces luttes ? Pour moi, on ne peut pas comprendre les luttes comme celles de différents collectifs musulmans aujourd’hui, du Parti des Indigènes de la République aussi, si on ne reconnaît pas le concept d'islamophobie. Et là intervient mon premier parallèle. On ne peut pas remettre en cause la validité de ce concept, en disant qu'il sépare une communauté de la lutte plus générale pour une meilleure société pour toutes et tous.
Pour affirmer que l'islamophobie n'est pas un concept opératoire, il faut penser et je sais que certaines personnes le pensent, qu'il n'y a pas de discriminations directes et spécifiques envers les musulmans aujourd'hui. Selon eux, le concept de racisme suffirait. Ce n'est pas le cas. Les votes suisses contre les minarets, les lois belges et françaises sur le voile montrent qu'il existe dans une partie de la population et dans l'appareil d'Etat, de vraies volontés discriminatoires spécifiques envers les musulmans.
Voit-on les luttes pour l'existence religieuse et les droits religieux et les luttes pour les libertés sexuelles et les droits sexuels comme des luttes qui ne peuvent pas cohabiter dans des perspectives communes ? Ou bien essaie -t-on de construire des luttes qui soient capables de gérer les contradictions apparentes et de les transformer ?
Dans les années 70, le mouvement LGBT s’est battu pour faire reconnaître que l'homophobie existait, même si le terme n’existait pas à l’époque. Surtout, il était important de la combattre, d'un point de vue éthique et humaniste, mais aussi dans une perspective révolutionnaire, d'émancipation. En tant que groupe opprimé, nous savons à quel point il est stratégiquement important d'identifier l'oppression qu'on subit, de la nommer pour mieux la combattre, de manière autonome et avec des alliances.
Ne pas soutenir la mise en évidence de ce qu'est l'islamophobie, c'est ne pas se souvenir ce que nous sommes politiquement en tant que LGBT et ce que nous avons apporté à la gauche, même si elle persiste à ne pas s'en souvenir dans ses délires républicains qui nient toute affirmation identitaire.
Aujourd'hui de plus en plus de jeunes ou moins jeunes issus de l'immigration post-coloniale de peuples arabo-berbero-islamiques, revendiquent leur religion dans leur construction sociale en France. Ce sont les mêmes mécanismes qui poussent des jeunes à devoir se revendiquer très fortement homos, donc dans leur sexualité, pour ne pas sombrer.
Être homosexuel, ou musulman en France est une situation minoritaire dominée qui mène à des discriminations. Il faut partir de la base, il n'y a pas de défense s'il n'y a pas attaque et les affirmations identitaires ne viennent pas du plaisir de s'exhiber, mais toutes les réactions même communautaires, viennent de l'oppression.
Gay / Beur / Suicide / Droits
Être homosexuel ouvre moins de droits qu'à l'ensemble de la communauté citoyenne du point de vue légal (mariage, droits au séjour pour les étrangers avec le PACS ...). Les jeunes LGBT se suicident 5 fois plus que les autres jeunes de leur âge.
A priori, la République laïque ne retire aucun droit formel aux musulmans citoyens français... A priori.... Cependant, les jeunes arabos-musulmans de ce pays vivent majoritairement dans les milieux les plus fragilisés par la violence du capitalisme. Les oppressions ne sont pas les mêmes. Ce qui me semble commun, c'est que les musulmans et les homosexuels sont deux fractions opprimées de la population de ce pays, (pour des raisons différentes, et avec des mécanismes différents), qui ont des points communs dans leurs résistances et les résistances à leurs résistances. Ce sont ces points communs qu'il faut absolument mettre en perspective d'unification des luttes de tous les opprimés.
Je crois qu'il faut surtout chercher les points communs du point de vue de l'oppression, du vécu de la construction de celle-ci, des stratégies d'émancipation mises en place, et des résistances de la gauche à ces luttes vues comme communautaristes.
Depuis les années 80, le mouvement « beur » a tout fait pour exister dans la société française avec un rapport moins marqué à la religion. Ce mouvement « beur » non religieux, en tout cas n'intégrant pas cette dynamique de manière centrale, a échoué, tué par SOS Racisme, monté de toutes pièces par le PS dont le but clair était de casser ce mouvement autonome issu des jeunes de l'immigration.
Dans les années 90, le mouvement « homo » a été neutralisé par les franges LGBT des partis institutionnels de la gauche, qui l'ont enfermé dans le débat sur le PACS et la reconnaissance civique des couples de même sexe. Ce débat n'était pas réac en soi, mais il est clair que ce fut une stratégie pensée d'enfermer le mouvement LGBT dans cette seule perspective intégrationniste.
Dans les deux cas, il y a toujours une volonté de tuer dans l'oeuf tout mouvement qui pose les questions de l'oppression et de les dissoudre dans un pseudo universel dominant.
La méfiance du mouvement ouvrier traditionnel
Être homosexuel, et militant homosexuel, dans le mouvement ouvrier et la gauche, c'est à mon avis bien connaître la manière dont la gauche peut invisibiliser nos luttes, et toutes les stratégies qu'elle met en place pour cela.
Les mécanismes dominants envers les militants homosexuels furent de les invisibiliser, de rendre secondaire leur combat.
On se souvient de manifestations du premier mai, dans lesquelles les services d'ordre de la CGT, viraient les manifestants du FHAR (front homosexuel d'action révolutionnaire). Ceci n'est pas anodin car cela montre bien qu'à une certaine époque, il était impossible d'apparaître comme homosexuel dans une manifestation ouvrière. Et même si cela n'était pas exprimé ainsi, ce qui était en jeu à l'époque c'était bien la non-reconnaissance de l'homosexualité dans la classe ouvrière (« c'est un vice bourgeois » disaient les staliniens et une bonne partie de la gauche révolutionnaire). Dans ce type de violence, c'était bien la non-reconnaissance de l'homosexualité comme réalité dans toutes les classes sociales, y compris en milieu ouvrier, et c'était bien la non-reconnaissance du combat homosexuel comme combat concernant le mouvement ouvrier, pour l'émancipation et la désaliénation humaine, au même titre que la lutte des femmes, qui se jouait.
De la même manière, et cela s'est déjà passé dans des manifestations de gauche , quand des femmes voilées ou des militants d'associations musulmanes progressistes sont présents en cortège avec leurs propres mots d'ordre, il arrive qu'elles/ils se fassent insulter et agresser. Certains groupes pseudo-anars insultent des musulmans, des femmes voilées dans des manifs.
Il me semble fondamental d'intégrer dans le mouvement progressiste toutes les luttes contre les oppressions. Il est évident que la discrimination contre les musulmans monte en Europe aujourd'hui et que l'homophobie n'a pas structurellement reculé malgré quelques ouvertures légales. Par conséquent, il est important de continuer à mener ces combats dans lesquels des opprimés cherchent des solutions contre leur oppression spécifique, en lien avec toutes les formes du mouvement ouvrier dit traditionnel qui, par ailleurs, n'est pas le plus énergique en ce moment sur ces propres questions.
Les réalités derrière les termes « souchiens » et « hétéroflics »
L'oppression crée des cadres de résistance qui ne prennent pas toujours la forme que les militants progressistes du mouvement ouvrier voudraient avoir dans le cadre d'alliance avec les groupes opprimés.
Deux termes clefs du combat du mouvement, naissant des « Indigènes » aujourd'hui, d'une part, et du mouvement historique homosexuel, sont des termes qu'il n'est pas toujours facile d'entendre quand on se pose comme militant progressiste.
Il s'agit des termes récent « souchien » et du terme des années 70, « hétéroflic ».
Que veulent-ils dire si on veut bien les entendre ?
« Hétéroflic » est un concept qui signifie que l'hétérosexualité peut être un dispositif d'oppression. On ne parle pas là de la pratique individuelle de la sexualité de tel ou telle, on parle d'un dispositif qui organise, qui divise, qui sélectionne, qui hiérarchise.
L'invention de termes au XIXe siècle comme homosexuel ou hétérosexuel permet de mettre des dispositifs de contrôle sur les corps, les individus, les trajectoires des individus dans leurs classes. Parler d'hétéroflics, c'était rappeler aux hétéros des organisations progressistes que non seulement l'hétérosexualité était politiquement discriminatoire, mais aussi que chacun d'entre eux pouvait en être le vecteur personnel dans son rapport aux autres.
Je ne vois pas pourquoi nous ne pourrions pas avoir le même type de compréhension du concept « souchien ».
Les « Indigènes » n'ont pas inventé l'oppression qu'ils / elles subissent.
Depuis que des immigrés ont été déportés dans notre pays pour construire ses routes, ses automobiles et les HLM où ils ont été parqués, la création de la distinction « français d'origine immigrée / français de souche » est un dispositif raciste de division de la classe ouvrière qui discrimine et qui organise des dispositifs symboliques et institutionnels de division.
Nous pouvons le comprendre comme nous comprenons « hétéroflic ». Non seulement, la division souchien /indigène met en place une division qui est dramatique pour le combat contre cette société, mais elle insiste aussi sur le fait que les « souchiens » comme les « hétéroflics » peuvent reproduire des mécanismes d'oppression chacun dans le champ qui les concerne. Cela ne veut pas dire que tous les hétéros blancs sont homophobes, islamophobes, racistes. Cela veut juste dire que nous ne sommes pas construits hors-sol, même si nous sommes progressistes, et que nous devons toujours faire attention même à ce que les mécanismes de non-compréhension des autres ne nous paralyse pas.
Conclusion temporaire
Je ne dis pas du tout que tout cela est facile car cela fait des millénaires que les opprimés sont pris dans des oppressions diverses (sexuelles/religieuses/de genre et bien d'autres). L'oppression peut se développer à l'infini. Par conséquent, il y a toujours une partie de nous qui peut bénéficier d'un rapport social quand une autre est maltraitée et c'est bien la raison pour laquelle une politique globale de lutte contre l'oppression est difficile. Nos ennemis savent qu'ils peuvent jouer sur ce mécanisme. Non seulement nos adversaires le savent, mais nous ne le savons pas toujours. Et il est vrai qu'il peut être difficile de faire rentrer dans la même boite, le droit à la prière et le droit à la partouze (pour aller vite), mais dans le débat, dans la confrontation, il est nécessaire de toujours garder dans l'horizon que nous voulons défendre, musulmans, athées, croyants, féministes, progressistes... la plus grande liberté possible pour le plus grand nombre.
Et je suis persuadé que les musulmans progressistes avec lesquels nous militons et militerons, avec accrocs, avec débats, avec agacements réciproques (comme avec beaucoup d'autres) luttent aussi pour cette extension de la liberté à l'infini pour l'humanité entière. Pour cela, il ne faut pas aborder la lutte des jeunes musulmans aujourd'hui comme étant une lutte pour le Dogme religieux, mais comme une construction sociale d'émancipation qui se frotte aux autres. Dans ce cadre, le voile est incontestablement un symbole de soumission à Dieu et un étendard d'affirmation.
Il ne représente que ce que les rapports sociaux feront émerger, ce qui nécessite d'être à leur côté.