Homos musulmans de France : l'interview
par Didier Lestrade - Dimanche 20 juin 2010
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
Quand Minorités a appris la création de HM2F, nous étions contents. Enfin, une association de gays musulmans qui serait le lien manquant entre David & Jonathan et le Beit Haverim. Cette association qui rassemble gays, lesbiennes et trans a déjà beaucoup travaillé depuis plusieurs mois : elle a participé à de nombreux colloques et réunions, elle a publié un rapport et lancé plusieurs communiqués. Bien sûr, sa filiation et son réseau (IDAHO, etc..) la positionne dans les associations « gentilles » qui ont du mal à aller au bout de leur analyse politique.
E
nfants de la république laïque, refusant de prendre position face aux grands conflits actuels, HM2F est le groupe qu’il faut rejoindre quand on laisse le CRIF et les autres institutions confessionnelles prendre la parole. Il est pourtant nécessaire que les gays (musulmans ou pas,) arrêtent de considérer qu’il ne faut pas « importer en France » des conflits qui pourraient « diviser ». Nous avons besoin d’une parole LGBT sur ces sujets, et cela existe ailleurs. Pourquoi pas en France ? Nous avons voulu poser ces questions à Ludovic Lotfi Mohamed Zahed, le porte parole de l’association.
— Comment est née HM2F?
Notre collectif citoyen HM2F (homosexuel-le-s musulman-e-s de France) est né en janvier 2010. A la première réunion nous étions à peine une demi-douzaine. Aujourd’hui, HM2F compte plus de 90 membres inscrits (et plusieurs centaines de sympathisants), dont un bon tiers sont des femmes.
Mais il faut avouer que lorsque j’ai fondé ce collectif, je pensais comme beaucoup d’autres homos musulman-e-s, être le seul à ressentir le besoin de trouver une voie de conciliation entre une sexualité, que j’ai découvert à l’adolescence et que j’ai fait le choix très clair, dès le début, de ne jamais rejeter ; et ces valeurs qui m’ont été inculquées par mon éducation, nos traditions familiales et une spiritualité que dès mon adolescence j’ai eu beaucoup de plaisir à découvrir, à cultiver, à enrichir au contact des autres.
Aujourd’hui, personnellement je suis très heureux comme je l’ai été il y a longtemps, de retrouver une part de cet enchantement du monde qui m’avait été légué par mes grand-mères en particulier, par mes oncles aussi. Je suis très heureux de voir que j’ai à ma disposition un espace de liberté, d’expression et de partage avec des frères et des sœurs humains avant tout, qui ont cela en commun qu’ils ont compris que c’est à chacune et à chacun d’entre nous de trouver sa propre voie, au contact de l’Autre.
— Vos activités et vos projets?
HM2F organise des rencontres régulièrement entre homosexuel-le-s musulman-e-s. Nous avons également participé à des colloques comme celui du 17 mai dernier à l’Assemblée nationale (contre l’homophobie, la transphobie, sous le haut patronage du ministère de l’intérieur et grâce au comité IDAHO). Nous avons participé à la conférence qui a réunit des homosexuel-le-s musulman-e-s du monde entier, du 8 au 12 mai dernier au Cap en Afrique du Sud – association TIC fondé par l’imam Muhsein Hendricks, lui-même ouvertement homosexuel depuis 15 ans. HM2F a également participé aux JAR - les journées annuelles de rencontres – où nous avons été invités par notre association sœur David et Jonathan qui, depuis deux ans, soutien l’organisation d’un groupe d’homos musulmans (les comptes-rendus de ces activités ainsi que les présentations PPT dispensées lors de ces conférences sont disponibles sur le site internet de HM2F).
C’est ainsi que l’association à été fondée sur deux axes principaux : tout d’abord répondre, dans la mesure de nos modestes moyens, aux besoins des adhérents ; HM2F a également été fondée afin d’être à terme une force de proposition au sein d’un tissu interassociatif LGBT fort bien structuré en France. Nous entretenons désormais des liens qui restent à approfondir avec des associations musulmanes LGBT au Maghreb, en Afrique du Sud, en Amérique du Nord et bien entendu en Europe.
Quant aux objectifs opérationnels de ce collectif citoyen, ils sont divers : nous organisons principalement des rencontres régulières, afin que les adhérents et les sympathisants puissent être en mesure de nourrir leur réflexion personnelle au contact des autres. Car c’est une bonne chose qu’il n’y ait pas de réponse unique à la façon de vivre sa vie lorsque l’on est homosexuel-le-s et musulman-e-s (ou d’origine musulmane). Il n’en reste pas moins que d’échanger avec des individus qui vivent des expériences similaires, d’offrir en partage son témoignage de vie (selon des règles que nous avons établies clairement, pour le respect de la parole et de la vie privée de tous), est une bouffée d’oxygène pour beaucoup d’entre nous qui, jusqu’à il y a peu, pensaient être les seuls à vivre en quelque sorte « entre le marteau et l’enclume » ; pris entre l’islamophobie d’une part et l’homophobie, la transphobie d’autre part.
Nos projets sont ainsi construits pour qu’à long terme, les homosexuel-le-s musulman-e-s (ou d’origine musulmane) n’aient plus à être entredéchirer entre une sexualité qu’ils ont fait le choix d’assumer librement, et un héritage culturel voir cultuel. En cela, nos autres objectifs opérationnels principaux ont été d’informer la communauté LGBT sur ce que c’est que d’être musulman lorsqu’on est homosexuel. Et de manière complémentaire, nous tentons aussi, de la manière la plus apaisée qui soit, d’informer la communauté musulmane de France qu’il est possible, c’est un fait, d’être musulman-e en étant homosexuel-le (et inversement).
— Quelle est la part de frustration dans le processus de création de l'association? Avez-vous souffert de l'incompréhension religieuse ou de son rejet dans la communauté gay?
En effet, au tout début de la création de l’association et aujourd’hui encore dans une moindre mesure, nous avons eu maille à partir avec certains individus (très minoritaires) appartenant à ce qu’on pourrait appeler la « communauté » LGBT. Certains nous qualifiant « d’intégristes », de « prosélytes », simplement parce que nous disions être attaché-e-s à une spiritualité (et/ou à une éducation, à des valeurs, à une représentation du monde) qu’ils/qu’elles considéraient comme incompatible avec le fait de s’assumer pleinement en tant qu’homosexuel-le-s.
Pour HM2F, il n’est pas acceptable que des homosexuel-le-s affirment que certains individus appartenant à la communauté LGBT ont encore du mal à s’assumer, en particulier à cause de « rebeux » (comme certains internautes nous qualifient sur des sites communautaires LGBT bien connus), qui seraient des « mythos » (des menteurs) qui porteraient sur leurs épaules la responsabilités de tous nos maux.
A HM2F, nous avons donc constaté depuis la fondation du collectif, que la préoccupation principale de nos sœurs et nos frères musulmans par conviction, et homosexuel(le)s de fait, semble être liée à une certaine islamophobie dont ils pensent (à tort ou à raison) qu’elle rejaillie directement sur les attitudes, et le manque de considération, que nous portent une petite minorité d’homosexuel(le)s aux propos ambigus, voir clairement xénophobes. Cela simplement du fait que nous pensons être en droit de nous assumer à la fois en tant qu’homosexuel(le)s et en tant que croyants.
La seconde revendication des homos musulman-e-s de notre collectif citoyen semble être de ne plus être stigmatisé-e-s par des penseurs musulmans, autorités autoproclamées, qui usent d'une « pseudo-science », qu'ils manipulent comme bon leur semble, afin de nous « déshumaniser » (de nous « infra-humaniser » diraient les psy.), de faire de nous moins que des êtres humains à part entière, de justifier du fait que selon eux, nous ne serions pas assez digne (pas assez humain?) pour être en mesure d'exprimer librement une quelconque forme de spiritualité, voir même de pratique religieuse.
A vrai dire, d’où qu’ils viennent, nous considérons que ces propos sont extrêmes et nous voulons désormais publiquement nous inscrire en faux contre ces discriminations qui, de notre point de vue, sont intenables sur le long terme. Les propos xénophobes, autant que ceux tenus par certains religieux qui se décrivent eux-mêmes comme radicaux, sont parmi les raisons principales qui nous ont motivés à fonder le collectif citoyen HM2F.
— En effet, la majorité du tissu associatif LGBT est athée, on y voit assez mal la présence de la foi. Pourtant c'est un élément essentiel de l'identité d’une personne et dans le cadre de la société aussi. Comment le vivez-vous?
Je me garderais bien d’avoir une quelconque appréciation sur la religiosité ou non de telle ou telle catégorie de la population française. En effet, certaines statistiques tendraient à prouver par exemple que la moitié des citoyens qui se disent catholiques en France se disent également athés (le questionnaire étant un outil de mesure dont on connaît les biais structurels par ailleurs). Ce qui ferait de l’Islam, d’un certain point de vue, la première religion de France en termes de pratiquants.
Quant au tissu associatif LGBT, n’oublions pas que la plus ancienne association LGBT française (et l’une des plus importantes en nombre d’adhérents) est une association confessionnelle chrétienne : David et Jonathan. Les questions subséquentes et passionnantes à cet état de fait, pour le scientifique que je suis, seraient de savoir d’une part quelle peut être la représentation qu’ont les individus appartenant à une minorité sexuelle du rapport au religieux et à leur spiritualité ? Cette représentation diffère-t-elle de celle du « commun des mortels » qui n’appartiennent pas à une minorité sexuelle ? L’homophobie est-elle liée, directement ou indirectement, à la représentation que certains individus ont du religieux ? Et enfin, cette représentation que les individus ont du religieux serait-elle différente, moins conflictuelle, si le religieux était moins lié, à tort ou à raison, à la violence homophobe que nous subissons encore en tant qu’individus appartenant à une minorité sexuelle ? Ou encore, en quoi notre représentation imaginaire hétéronomée des rapports sociaux interindividuels et notre conception du genre et de la sexualité, influence-t-elle notre représentation du rapport au religieux ?
Ce sont là des questions passionnantes, mais dont les réponses hypothétiques pourraient se révéler aussi fiables que de tenter de savoir de qui de l’œuf ou de la poule est le premier. En d’autres termes, pour moi homophobie et extrémismes religieux font bon ménage. Pour autant, il y a beaucoup d’homophobes qui n’ont absolument aucune conviction religieuse, et inversement. Par ailleurs, je suis tout à fait d’accord avec vous, historiquement et anthropologiquement le Religieux (quelle que soit l’étendue que recouvre ce terme : spiritualité, religion, culture, tradition…) semble indissociable de l’histoire de notre société humaine et des toutes premières formes de régulations sociales civilisées.
« Tu ne peux pas être
croyant et homosexuel »
Par conséquent, lorsque vous décrivez le tissu LGBT comme majoritairement athée, en plus de toutes ces questions qui se bousculent dans mon esprit à propos d’une telle affirmation (questions citées plus haut), je ne peux m’empêcher de penser que pour ma part et après plus de quinze ans de combat avec une partie de moi-même, je pense être parvenu à réconcilier des bouts de moi-même que d’aucuns décrivaient comme prétendument inconciliables (à savoir « tu ne peux pas être croyant et homosexuel », une affirmation assez classique). Voilà donc comment je tente de vivre ma sexualité, mes relations affectives, mon combat militant pour plus d’humanité, mon enrichissement spirituel : de manière apaisée.
— Votre position politique semble être assez proche des universalistes républicains ou je me trompe? Quel est votre avis sur ce que nous considérons, à Minorités, comme l'échec du modèle de l'intégration française?
La déontologie du collectif citoyen HM2F nous impose de n’avoir aucune position politique partisane. Nous devons, quoique nous en pensions par ailleurs, travailler avec des pouvoirs publics qui représentent cette « res publica » dont nous parlons tant aujourd’hui, notamment lorsqu’il s’agit de la montée de l’islamisme dans certains de nos quartiers.
Pour être tout à fait honnête, au moment de fonder ce collectif, je ne me suis pas posé la question de savoir si l’universalisme républicain était ou non une forme « d’arnaque » au service d’une certaine classe d’individus (préférentiellement blancs, chrétiens, hétérosexuels comme le prétendent certains). J’ai été bercé par la musique d’une république égalitaire pour tous, au son d’une « douce France » dont c’était approprié une génération de beurs en pleine réappropriation (élaboration ?) de leur identité. J’ai assisté par ailleurs et parfois directement, aux barbaries de la guerre civile Algérienne (le pays dont je suis originaire et où je suis allé vivre un temps). Pour moi, l’universalisme des droits et des devoirs peut être récupéré par une frange de la population, pour un temps seulement.
Pour autant, je crois sincèrement à ces valeurs humanistes. Pour moi, quelque part au fond de nous, après avoir dépassé nos peurs de l’Autre, nous savons tous ce qui est fondamentalement bon pour le collectif. C’est sans doute une limite de conceptualisation de ma part, mais je ne vois pas vraiment comment nous pourrions sortir de ce marasme ethnico-politico-religieux dans lequel la société française semble avoir été embourbée (à des fins politiciennes parfois ?), sans tenter de nous raccrocher à des valeurs qui nous sont communes à tous.
Souvenons-nous que « humanitas », cela fait référence à ce qui est commun à tous les êtres humains, en dépit de nos différences par ailleurs. Je fais en cela le pari, et je ne suis pas le seul, que d’une façon ou d’une autre ces promesses de liberté, d’égalité, de fraternité finiront comme toujours ici en France depuis des siècles, par donner jour à une république que certains veulent « métissée ». Une république française apaisée, post-raciale et multiculturelle, fière des ses origines et forte de sa diversité, pourrait très vraisemblablement voir le jour, pour peu que nous ne nous ne nous reposions pas sur nos acquis, qui ne le sont jamais pour toujours, et que nous fassions tous barrage aux derniers soubresauts d’extrémismes de tous bords, de protestations plus que de convictions (tout du moins c’est à espérer), dont je pense qu’ils n’ont pas d’avenir à terme au sein d’une Europe qui ne semble plus avoir le choix que de devenir de plus en plus fédéraliste.
Comment s'habiller, changer de prénom
Pour ma part, je n’ai pas d’avis tranché sur la façon dont les gens doivent s’habiller, s’ils doivent ou non changer l’un de leurs prénoms (comme je l’ai fais pour des raisons de commodité). Je ne pense pas d’ailleurs qu’il y ait de solution miracle, toute prête. Je pense que le peuple de France expérimente, il teste les limites de son sacro saint « modèle social », que même les nord américains nous enviaient jusque récemment. Peut-être ai-je tort mais je ne suis sûr que d’une chose : nous n’avons pas le choix que de nous sortir de cette crise, tous ensemble ou alors ce ne sera pas du tout. A mon humble avis, il en va de même pour le modèle d’intégration : nous testons notre modèle. Car après tout, de quelle intégration parlons-nous ici en France à l’aube du XXIème siècle ? D’un modèle d’intégration républicain pré soixante-huitard, qui avait fait ses preuves (dans une certaine mesure et quoiqu’on en pense par ailleurs) avec des populations originaires d’Europe et de confession catholique ? Eh bien force est de constater que ces populations ont été intégrées. Par exemple, elles n’ont fait que transiter par certains quartiers de banlieue, alors que les populations originaires d’Afrique (du nord en particulier) y sont encore cantonnées et ce depuis plusieurs décennies, pour certaines d’entre elles.
Ces problèmes d’intégration ne peuvent être simplement réduits à une xénophobie qui serait typiquement française, à un soi disant rejet en bloc de la diversité, ou à je ne sais quelle autre chimère. Il y a des efforts à faire de toutes parts. D’autre pays européens connaissent sensiblement les mêmes problèmes malgré des politiques d’intégration totalement différentes : je pense par exemple à certains pays du nord de l’Europe qui laissaient certaines petites filles venir voilées à l’école et qui aujourd’hui connaissent des poussées d’extrême droite sans précédent ! Encore une fois, il y a des efforts à faire de toutes parts. Nous nous sentons totalement français à HM2F, ce n’est absolument pas une question qui a été évoquée lors de nos réunions, pas jusqu’à présent. Personnellement, je pense que notre modèle social à la française, dont l’intégration et l’accueil de l’Autre n’est à mon sens qu’une extension, doit être amélioré, bien entendu. J’ai connu le racisme depuis ma plus tendre enfance, je me suis vu refuser des emplois ou des logements en raison de mes origines (qui ne sont pas gravées sur mon front, ce qui rendait la situation encore plus gênante, humiliante, inique).
Le vivre ensemble à la française, c’est difficile mais je veux y croire. J’ai pas mal voyagé par le passé (notamment pour une association ayant pour objectif d’aider des enfants du sida) : en tant qu’homosexuel et musulman, je sais de quel genre de discriminations et de quelles violences j’aurais eu à souffrir ailleurs. Enfin, quel autre pays au monde aurait pu produire des associations militantes et progressistes, HM2F étant l’embryon de l’une de ces associations je l’espère, telles que celles que nous avons ici en France ?
— Quel est votre analyse sur le retard pris en France pour assurer des lieux de culte décents pour les musulmans? Quel est votre regard sur la montée de l'islamophobie en France et ailleurs?
Je rappellerais tout d’abord l’article 1 de la constitution française qui nous dit que « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances ». Là-dessus, il y aurait beaucoup de choses à dire qui concerne directement le travail que des associations comme la nôtre tentent de réaliser au quotidien.
Avant tout, je dois dire qu’à titre personnel je vis dans un quartier au nord de Paris (dans le département de la Seine Saint-Denis) où nous disposons d’une mosquée impeccable, tenue par une association religieuse, toujours de mon point de vue, très bien entretenue. Cette association à d’ailleurs obtenu un permis de construire afin de construire dans les années à venir un centre culturel comprenant une mosquée, un centre d’étude, une bibliothèque… Un bâtiment immense, dont je doute que sa superficie soit totalement occupée un jour, mais qui au moins nous prouve que c’est possible de se sortir de « l’Islam des caves ».
Car c’est dans les caves, des années durant mon adolescence, que j’ai commencé à fréquenter mes premières salles de prières ; des salles mal aérées, moisies, qui sentaient le rance. Pourtant c’était un Islam, il me semble, dont on pouvait comprendre qu’il soit difficile à reconnaître en tant que seconde religion de France. Mais aujourd’hui, je suis en droit en tant que français de confession musulmane, de me demander ce que sera cet Islam de France de demain, au grand jour, sans complexe et avec les moyens de ses ambitions ?
Punition divine
Le vendredi, lorsque je vais à la mosquée aux alentours du 1er décembre (journée mondiale de lutte contre le sida), j’entends le prêche de l’imam, l’un de mes voisins, un homme fort agréable par ailleurs, qui nous dit à tous (et il y a là des centaines de croyants, hommes et femmes, beaucoup de jeunes gens influençables) que le sida est une punition divine contre les transgressions sexuelles, en particulier l’homosexualité. Ce n’est là qu’un exemple des excès d’un Islam de France qu’il faudra à l’avenir apprendre à réformer. Si l’on veut des imams qui nous permettent d’élever notre sens du spirituel, alors il faudra éduquer nos imams de France à propos de questions de société sur lesquelles on ne comprendrait plus qu’ils aient de telles positions rétrogrades.
Je suis heureux de voir que pierre après pierre, les musulmans de France sortent de l’Islam des caves. Même si le problème des lieux de culte n’est pas totalement derrière nous, j’espère que nous saurons éviter l’écueil inverse qui consisterait à construire des mosquées « musées », immenses, justes pour le plaisir d’avoir le pouvoir de les construire et qui ne seraient pas suffisamment fréquentées par des musulmans qui ne se reconnaitraient pas dans un Islam de France qui ne serait pas en accord avec la réalité qu’ils vivent au quotidien. Par ailleurs, si les musulmans de France, dont je suis depuis mon plus jeune âge, veulent lutter efficacement contre une islamophobie (qui s’apparente à l’antisémitisme et à toutes les formes de racismes et qui trouve ses racines dans la peur de l’autre), il faudra que nous-mêmes nous soyons à la hauteur de nos doléances et de nos exigences républicaines !
Enfin, j’espère que des mosquées progressistes verront bientôt le jour en France : des lieux de culte où les femmes comme les individus appartenant à une minorité sexuelle pourraient faire le « athan » (l’appel à la prière), la « khutba » (sermon du vendredi), et la « salat » (la prière commune). Ne serait-ce pas là le signe véritable d’un Islam de France véritablement sécularisé ?
— Comment voyez-vous l'apparition d'un média gay au Maroc comme Mithly qui a tellement de succès qu'il dépasse les attentes de ses créateurs?
Nous avons reçu le premier numéro de ce magazine courageux et d’avant-garde. Car c’est bien de parler d’Islam et d’homosexualité ici en France, dans un pays laïc qui garantit (en théorie) la liberté de tous. Mais c’est encore plus essentiel d’en parler dans des pays où le simple fait de parler de sexualité est tabou.
Nous ne parlerons pas plus de nos frères et nos sœurs homosexuel-le-s marocain-e-s qui sont obligés parfois de s’expatrier afin d’être en mesure de s’exprimer librement. Essentiellement parce qu’il est très difficile de savoir quelles genre de conséquences à long terme ce genre d’initiative pourrait avoir, au Maroc ou ailleurs au Maghreb, sur la vie des individus appartenant à une minorité sexuelle…
Mais le projet de HM2F d’ici la fin de l’année est de traduire notre site Internet en différentes langues, notamment en arabe. Car il est important que les jeunes et les moins jeunes homosexuel-le-s du monde arabe sachent qu’ils/qu’elles ne sont pas seuls ; que face au durcissement de la répression dans certains pays arabo-musulmans vis-à-vis des minorités sexuelles, la justice et le bon droit sont de notre coté ! Il faut savoir, contrairement à ce que voudraient nous faire croire certains musulmans radicaux, que les hommes qui n’avaient pas de désirs envers les femmes (aujourd’hui on dirait des « gays », des « homosexuels ») sont cités dans les sources historiques que sont les traditions du prophète des musulmans (les « hadiths » de Mahomet).
Ces hommes n’étaient pas du tout considérés comme des abominations, bien au contraire. Ils étaient employés au service des femmes dans leur intimité ; les propres femmes du prophète Mahomet ne se voilaient pas devant eux (puisqu’ils n’éprouvaient aucun désir envers les femmes). Il est temps en effet que nous, les musulmans, nous redécouvrions la juste valeur de notre héritage culturel et cultuel, sans plus jamais laisser d’autres que nous décider de la façon dont nous voulons vivre notre spiritualité. La force de l’Islam des origines n’est-elle pas d’avoir abrogé toute forme de clergé, en interdisant tout intermédiaire entre les être humains et leur Créateur ?
Allusions furtives dans le Coran
L’imam Tarek Oubrou (mosquée de Bordeaux) confirmait le 17 mai dernier, au colloque IDAHO à l’Assemblée nationale, comme HM2F le scandait depuis sa création au début de l’année, que nulle part, ni dans le Coran ni dans la Sunna prophétique, l’homosexualité n’est condamnée. Le Coran ne fait qu’une allusion « furtive » au viol de jeunes hommes (et de jeunes femmes) par les habitants de Sodome et Gomorrhe ; des adorateurs de la déesse Ishtar qui offraient la dignité humaine de leur ennemis à leur divinité par le biais de viol ritualisés. Quel rapport peut-il y avoir entre nous et les criminels sodomites : un peuple décrit comme criminel et qui a disparu depuis plusieurs milliers d’années !?
Alors, même si l’Islam ne condamne pas l’homosexualité en tant que tel, il n’en reste pas moins que c’est l’éthique islamique (et la représentation d’une certaine idée de la famille) qui semble s’opposer farouchement à une homosexualité assumée de manière « visible » dans l’espace publique. L’imam Oubrou à même réaffirmé qu’il était du devoir de tous croyants de lutter contre la violence homophobe, transphobe. C’est une bonne chose de notre point de vue que les choses soient ainsi dites pour la première fois par un imam musulman. Car les mentalités, eh bien cela doit évoluer !
— Vous êtes critiques envers Tarik Ramadan. Croyez-vous vraiment qu'il soit homophobe?
HM2F n’aimerait pas avoir à faire de procès d’intention à Monsieur Tarik Ramadan. Il est vrai qu’il est assez médiatisé, pour autant il est difficile de savoir exactement ce qu’il pense en matière de droit des femmes, de respect des minorités sexuelles, etc. Il est vrai également que nous aurions pu citer Seyed Qotb, Naser al-Din al Albani, Ibnou Baz ou encore al-Qaradawi ; mais l’ensemble de ces savants musulmans sont totalement inconnus du grand public ou alors tout simplement morts. Mais Monsieur Ramadan est loin d’être le seul à tenter depuis cent ans, et alors que ce ne fut pas le cas jusqu’à présent, de construire une identité musulmane en négatif de ce que ne doit pas être le « bon musulman », qui bien entendu, selon eux, ne doit pas être homosexuel, efféminé ou androgyne, mais masculin, viril et hétérosexuel.
En tant que collectif citoyen, HM2F a bon espoir qu’un jour nous parvenions à trouver un accord entre Monsieur Ramadan (et les musulmans radicaux, qu’il dit représenter…) et les citoyens français que nous sommes ; un accord qui, quoiqu’il pense par ailleurs de l’homosexualité, nous permettrait de sortir d’un certain dialogue de sourds qui est le nôtre à l’heure actuelle, où nous avons l’impression que nous et des gens comme Monsieur Tarik Ramadan ne parlons tout simplement pas de la même homosexualité.
Par ailleurs, et cela je n’engage en rien la responsabilité de mon collectif citoyen et j’assumerais seul la pleine responsabilité de mes propos : comme je l’ai déjà dit par le passé, certains musulmans radicaux sont en proie, autant que je puisse le comprendre, à une sincère schizophrénie. Certains musulmans sont, sans en être conscients, prisonniers de traditions éculées que certains penseurs islamistes ont décrétées comme ayant force de loi ; alors que jusque là, l’islam n’avait jamais reconnu le Coran et la tradition du prophète Mahomet comme jurisprudence. C’est bien pire même, puisque l’Islam dès ses origines a été construit de manière dynamique. Le prophète Mahomet lui-même enseignait à ses compagnons d’adapter la jurisprudence aux circonstances du moment.
Cela n’a l’air de rien, mais au vu de la géopolitique actuelle (sur laquelle je me garderais bien de prétendre avoir une quelconque expertise), certains intellectuels affirment qu’ils s’agit là d’un mécanisme de défense sociétal de la part d’un monde arabo-musulman en proie à de profondes dissensions et tensions en tous genres, qui va de pair avec un rejet des valeurs égalitaires et libertaires qui seraient alors considérées comme intrinsèquement « occidentales », perverses, corruptrices d’un Islam idéalisé.
Je citerais simplement en cela Mohamed Mezziane – membre de HM2F et militant de longue date, aujourd’hui doctorant à l’EHESS en histoire du fait religieux – qui nous dit ceci : « Il est troublant de rapprocher l’offensive juridique actuelle de plusieurs pays arabes et musulmans contre l’homosexualité avec – concomitante – la dépénalisation et l’acquisition d’un statut juridique pour les homosexuels dans de nombreux pays occidentaux (offensive d’ailleurs en contradiction avec l’idée communément répandue de la tolérance des sociétés musulmanes à l’égard de ces pratiques sexuelles) ».
Infrahumanisation par les radicaux
Enfin, et en cela le militant et maître de psychologie que je suis (par ailleurs diplômé de l’Ecole Normale Supérieure en sciences cognitives) ne peut rester coi devant cette déshumanisation flagrante (une « infrahumanisation », en jargon psy.), que nous imposent des musulmans qui se disent radicaux, qui viennent se permettre d’affirmer régulièrement, à la télévision française ou ailleurs, que les minorités sexuelles seraient des « pervers » et des « déséquilibrés ». Utilisant en cela des « pseudo preuves scientifiques » qu’ils ne ressentent même pas le besoin d’étayer d’une quelconque manière, et qui sont pourtant en flagrante contradiction avec des décennies d’études robustes et de publications en sciences humaines reproduites maintes fois de manière convergentes. Mais nous avons bon espoir, sans doute à très long terme, de contribuer à sortir nos frères et nos sœurs musulmans radicaux de leur sincère schizophrénie. Car je pense que ces religieux radicaux qui conçoivent encore la religion comme une loi dogmatique et non pas comme une spiritualité enrichissante et dynamique, sont au-delà de l’homophobie : ils nous considèrent pour certains d’entre eux comme des abominations, des entités négligeables, des épouvantails qu’il faut utiliser pour montrer aux « bons croyant-e-s » ce qu’il ne faut surtout pas être.
Ils oublient en cela que « Sharia » en arabe cela signifie « la voie sur laquelle on évolue ». Et le dogme est par définition impossible à remettre en question ; c’est tout l’inverse d’une conception dynamique, progressiste d’une régulation égalitaire et juste des relations interindividuelles, qui rappelons-le tout de même, ici en France ne regarde personne. C’est là une contradiction de plus que les musulmans radicaux, qui nous disent pourtant soutenir l’idée d’un Islam de France laïc, sécularisé, soumis totalement à la loi de la république, devront résoudre (sincère schizophrénie effectivement). En outre, c’est là le propre des extrêmes - et de ces fascismes qui lors de la seconde guerre mondiale ont déporté des homosexuel-le-s en camp de concentration parce qu’ils les considéraient comme anormaux - que de commencer par douter de la dignité humaine de telle ou telle minorité, de se saisir de boucs émissaires afin de renforcer les frontières de leur groupe social et d’expliquer ce que certains considèrent, à tort ou à raison, comme une décadence venue (et soit disant imposée) par une société occidentale qu’ils vivent comme menaçante, aliénante. Mais en cela le modèle arabo-musulman traditionnel (radical, radicalisé ?) a-t-il des leçons à nous donner ? Alors qu’aujourd’hui, parmi les dizaines de pays qui pénalisent encore l’homosexualité, sept d’entre eux sont des pays musulmans : les seuls au monde qui appliquent encore la peine de mort !?
A mon humble avis, cela se passe vraiment de commentaires de toutes les façons inutiles lorsque l’on est confronté à des extrémistes. Je citerais simplement le « chantre de la négritude », Aimé Césaire qui nous a légué ces perles de sagesse là :
« Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde » (…) « Il faut lutter contre un droit qui instaure la sauvagerie, la guerre, l’oppression du plus faible par le plus fort. Ce qui est fondamental, c’est l’humanisme, l’homme, le respect dû à l’homme, le respect de la dignité humaine, le droit au développement de l’homme. Les formules peuvent différer, bien entendu, avec le temps, avec les siècles, avec les compartimentages géographiques, mais enfin, l’essentiel est là ».
— Comment réagissez-vous aux récents événements en Israël?
Encore une fois, notre déontologie impose au collectif citoyen HM2F d’être totalement apolitique, de ne pas prendre position sur des conflits politiques complexes qui, d’une manière ou d’une autre ne doivent pas être importés en France à des fins politiciennes, afin de monter les communautés (qu’elles soient religieuses, ethniques ou sociales) les unes contre les autres. Je pense qu’en France, aujourd’hui plus que tout autre jour, nous savons combien ces dissensions une fois attisées de toutes part et de toutes les façons possibles, peuvent servir les intérêts de certains nantis.
Cependant à titre personnel, je peux dire que les récents et les moins récents évènements en Israël me font réagir comme je pense la plupart des citoyens français. Je suis atterré de voir deux peuples frères, si proches par leurs traditions, leur histoire commune et leur valeurs axiologiques, s’entredéchirer ainsi. Pour autant, je ne suis pas politologue et la configuration géopolitique au Moyen-Orient m’échappe en grande partie. Mais d’un point de vue humain, je dirais simplement que depuis des générations (parfois des millénaires), les israéliens comme les palestiniens ont le droit de vivre en paix sur la terre de leurs ancêtres. La seule question, d’une part comme de l’autre, est de savoir comment et quel modèle de société leur permettra de surmonter leurs différences.
Certains ne devraient pas oublier que « Islam » en arabe, cela veut dire paix. L’histoire de l’empire ottoman - le dernier des grands empire musulman, cet « empire monde » tel que le décrivait les puissances européennes jusqu’au XVIIIème siècle – a longtemps été un havre de paix pour une diversité de cultes, d’ethnies et de cultures humaines hautes en couleurs ! Les réfugiés y trouvaient là une terre d’asile, fuyant les pogroms et parfois les génocides d’Europe ou d’ailleurs. Sans vouloir donner de leçons, je pense que les musulmans de France et d’ailleurs ont beaucoup à réapprendre de leur histoire. L’Islam est une religion de paix, le Coran quoiqu’on en dise par ailleurs, est un livre sanctifié par des générations d’être humains qui ont sacralisé, jusqu’à il y a peu, la diversité humaine. En cela, les valeurs de cet Islam de France dont on nous parle tant, ne sauraient être en contradiction avec des valeurs républicaines françaises laïques, égalitaires, élaborées par nos ancêtres pour le bien de tous, et afin de nous éviter le genre de conflits fratricides que connaissent d’autres peuples ailleurs dans le monde.
Le « vivre ensemble à la française », c’est difficile, ca demande de nombreuses concessions de part et d’autre, ca prend plus de temps qu’ailleurs… Mais à long terme, un modèle social égalitaire et respectueux de la diversité des apports de tous, est à mon sens le plus stable des modèle sociaux, le plus respectueux des libertés de tous, en particuliers de celles des minorités qu’elles soient religieuses, ethniques ou sexuelles. Le vivre ensemble, c’est difficile, mais la création et le succès d’un collectif citoyen comme HM2F tend à prouver que les homos musulman-e-s veulent y croire. Après tout, en France, et cela depuis plus de deux cent ans, nous sommes le seul peuple au monde à faire ce rêve là d’humanité !
