Bienvenue chez les chiites... au Royaume de Belgique

« Des musulmans sunnites qui se convertissent au chiisme, ce n’est plus une exception. À Bruxelles, ce sont surtout les Marocains qui décident de franchir le pas » annonçait déjà en janvier 2009 le magazine flamand MO dans un reportage qui fera beaucoup frémir les autorités marocaines confrontées à ce nouveau danger bruxellois qui menacerait le système religieux musulman (sunnite, malékite) en place à Rabat.

 

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Mehmet Koksal

par Mehmet Koksal - Lundi 14 juin 2010

Journaliste-reporter basé à Bruxelles, polyglotte, correspondant du Courrier International, Mehmet Koksal est co-fondateur de Minorités et un spécialiste de la question minoritaire en Europe.

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« Des musulmans sunnites qui se convertissent au chiisme, ce n’est plus une exception. À Bruxelles, ce sont surtout les Marocains qui décident de franchir le pas » annonçait déjà en janvier 2009 le magazine flamand MO dans un reportage qui fera beaucoup frémir les autorités marocaines confrontées à ce nouveau danger bruxellois qui menacerait le système religieux musulman (sunnite, malékite) en place à Rabat.

 

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e chiisme constitue l’une des trois principales branches de l’islam avec le sunnisme et le kharidjisme, il regroupe environ 15 % des musulmans à travers le monde. Les figures importantes de cette confession particulière sont principalement le prophète de l’islam Mohammed, sa fille Fatima et les 12 imams issus de sa famille (du premier imam Ali ibn Abi Talib au douzième imam Muhammad al-Mahdi, l’imam caché). Au niveau international, les chiites occupent l’actualité politique en Iran, au Bahrein, au Liban, en Irak, au Pakistan, en Syrie, en Turquie et en Azerbaïdjan mais la Belgique compte également une petite communauté chiite qui vit relativement discrètement et tente de se développer petit à petit.

La communauté des musulmans chiites en Belgique n’est presque pas connue du grand public. Sur le plan intracommunautaire musulman, les chiites sont souvent mal considérés par la population musulmane majoritaire sunnite en Belgique, d’où la volonté de vivre en marge de la société pour pratiquer son culte à sa manière. Cette volonté de discrétion ne permet cependant pas aux chiites d’éviter les polémiques politiques ou diplomatiques sur le territoire belge. Ainsi, récemment, le Royaume du Maroc s’est estimé victime d’une grave menace littéraire chiite téléguidée par le régime des mollahs iraniens qui aurait pour objectif de convertir en masse les Marocains. Pour contrer l’importation de la littérature chiite, le régime marocain a ordonné la destruction de toute trace de littérature d’apparence chiite dans le pays. La polémique a pris une tournure encore plus importante lorsque Rabat a décidé de rompre ses relations diplomatiques avec Téhéran accusant le régime iranien de pratiquer le prosélytisme envers des citoyens marocains. « Le roi a donné le la, tout le monde lui a emboîté le pas. Fidèle au nouveau crédo officiel, le directeur de Dar Al Hadith Al Hassania, Ahmed Khamlichi, a listé dans un discours d’octobre 2008 les ennemis de l’islam modéré, à la sauce marocaine, voulu par le Commandeur des croyants. On y retrouve les chiites, les salafistes, les athées et, last but not least, les chrétiens évangélistes », précise l’hebdomadaire marocain Tel Quel.

 

C’est justement dans cette foulée que, dès octobre 2009, le Maroc s’engage dans « une réforme du champ religieux menée dans sa deuxième version qui vise en particulier à sauvegarder la singularité de l’identité religieuse islamique marocaine ». Ainsi, dans une interview publiée par l’hebdomaire belge Le Vif/L’Express, l’ambassadeur du Maroc s’en prend aux autres courants religieux musulmans (chiites, frères musulmans et salafistes) qui mettraient en péril l’identité islamique marocaine à savoir le sunnisme de rite malékite et de dogme achaârite. Mettant en garde contre ce « péril chiite », le député-cheikh de Casablanca Abdelbari Zamzami (considéré comme proche du pouvoir) a pointé du doigt ces « Marocains convertis au chiisme depuis la diaspora marocaine en Belgique ». Bref, les chiites deviennent rapidement une cible particulièrement privilégiée des autorités marocaines.

 

Partant de ces déclarations alarmantes, il apparaît intéressant de noter, sur base des déclarations publiques, que le régime marocain compte réprimer non seulement les chiites sur son territoire national mais aussi mener la chasse auprès de sa diaspora en Belgique. Dès lors, gare à celui qui oserait faire le pas de la conversion et s’afficher ostensiblement comme membre de la communauté chiite marocaine.

 

 

Une communauté dynamique et discrète

 

Un bref petit tour de la communauté chiite implantée localement en Belgique francophone dénote un grand dynamisme extra-médiatique de cette communauté. La visite de plusieurs lieux de culte et des associations (mosquées Reda ou Rahman) ont révélé l’existence d’une communauté particulière. « On nous accuse souvent de prier sur une pierre, les autres musulmans sunnites nous considèrent généralement comme des membres d’un groupement sectaire inféodé au régime iranien mais en réalité nous nous contentons de vivre notre croyance et nous n’avons aucun soutien étranger », précise Ahmed d’une association culturelle située dans la commune de Koekelberg.

 

Comparés aux musulmans sunnites majoritaires en Belgique, les chiites affichent effectivement quelques spécificités importantes observées empiriquement lors de nos rencontres comme la sacralisation du prophète Mohammed mais surtout son gendre (Ali) et sa descendance directe (sa fille Fatima et ses petits-fils), une façon de prier sur un morceau de terre en provenance de Kerbala (Irak), une référence abondante à l’imam Ali et au martyr de l’imam Hossein, etc.

 

La plupart des convertis au chiisme semblent l’avoir été sur base d’un parcours de circonstance et de rencontres fortuites. Bien qu’ayant joué un rôle important, la révolution iranienne n’apparaît pas comme l’élément fondamental expliquant le processus de conversion. Les arguments invoqués pour la conversion font plutôt référence à des raisons identitaires, confessionnelles ou à un parcours familial particulier ayant provoqué le rejet du symbole d’autorité.

 

« On estime à environ 10 % des musulmans de Belgique qui seraient de confession chiite », précise la convertie chiite Isabelle Praille, vice-présidente de l’Exécutif des musulmans de Belgique. « En Belgique, les chiites sont principalement d’origine belge, marocaine, libanaise, irakienne, iranienne, turque et pakistanaise », ajoute-t-elle. La dirigeante rappelle l’absence de chiffres précis concernant cette communauté mais ne constate aucune croissance anormalement élevée des conversions. « Les chiites considèrent généralement que le Maroc est historiquement un pays chiite depuis l’installation d’Idris 1er sur ces terres. Il existe des pratiques chiites culturellement visibles mais probablement que beaucoup ignorent encore », précise-t-elle.

 

Des propos qui n’enchanteront probablement pas les autorités marocaines qui ne manquent pas de traquer et ficher toute « déviance » non conforme à la doctrine du pouvoir marocain. Ainsi lorsque des militants chiites marocains décident de soutenir une petite formation politique en Belgique, la diabolisation des responsables de ce parti se met en marche avec l’aide des agents provocateurs du régime marocain en exercice à Bruxelles qui invoquent la menace à l’intégrité territoriale ou le droit à « la sécurité spirituelle » des Marocains.

A défaut de pouvoir confronter la diplomatie marocaine à des faits observés sur le terrain belge (suite au refus d’interview de l’ambassadeur), nous avons décidé de publier de longs entretiens sur le vécu et les récits de conversion de quelques membres de la communauté chiite en Belgique.

 

 

 

Salima A. : « les convertis ont souvent

l’impression d’avoir le ticket pour le paradis,

mais ce n'est pas comme ça que ça fonctionne »

 

Née à Saint-Josse-Ten-Noode en 1969, enfant d’une famille nombreuse marocaine (5 frères et 2 sœurs). Le père de Salima débarque en Belgique pour travailler dans le secteur de la construction et ramène ensuite son épouse du pays d’origine. « Mon papa est analphabète donc finalement, il croit ce que les imams des mosquées prêchent », précise-t-elle. « Pour lui, la religion c’était vraiment une chose très importante… Le problème c’est que sa vision de la religion était assez rigide, c’était soit halal (licite), soit haram (illicite), on ne pouvait pas se trouver entre ces deux extrêmes. Il nous a appris à prier, on devait aussi normalement jeûner et réciter les sourates. Mes frères pouvaient suivre les cours à la mosquée tandis que mes sœurs et moi devions rester à la maison, bref une vision assez conservatrice comme la plupart des familles à l’époque ».

Musulman sunnite ou chiite ? La question ne se pose même pas pour cette famille d’origine marocaine installée depuis longtemps en Belgique. « Quand on était plus jeune, on ne se posait pas vraiment la question, on se contentait de prier avec tout le rituel que cela impliquait. Pour nous les petits, tout le monde était musulman, on ne faisait pas vraiment la différence. C’est vrai qu’avec la révolution islamique en Iran, on a eu un choc ! On a découvert que les autres n’étaient pas vraiment comme nous, qu’il n’y avait pas un islam mais plusieurs façons de pratiquer son islam et que même au sein du groupe majoritaire sunnite il y avait beaucoup de branches différentes. L’islam était plus une pratique culturelle ou traditionnelle, elle est devenue petit à petit une pratique cultuelle et confessionnelle ».

 

A la fin de ses études secondaires à Bruxelles, Salima apprend que ses parents décident de rentrer vivre au Maroc tout en laissant la famille nombreuse à sa charge. Elle fait à manger, elle s’occupe du ménage ainsi prend soin de ses 5 frères et 2 sœurs que les parents lui ont laissé à Bruxelles. Puis, début des années 90, en voulant s’inscrire à des cours de langue anglaise, elle décide de suivre parallèlement à sa vie de jeune fille au foyer des cours d’arabe classique dans une école de promotion sociale. Elle marque un certain intérêt pour les questions religieuses sur la vie et la famille du prophète Mohammed au contact d’un groupe de jeunes filles fréquentant également les cours de langue arabe. Entre les cours, elles commencent à parler de « l’imam Ali ».

« C’était comme lorsqu’on découvre quelque chose de nouveau. On ne nous a jamais parlé de l’imam Ali quand on était petit, peut-être juste pour nous dire qu’il faisait partie des 4 califes mais sans plus, sans jamais nous préciser qu’il était en réalité le bien-aimé du prophète. On avait l’impression qu’on nous avait caché des choses et tout a commencé à ce moment-là. À l’époque, je ne portais pas le foulard non plus alors que toutes mes copines, sunnites et chiites, le portaient. J’avais juste droit à quelques remarques du genre :’tu devrais le porter, tu devrais l’avoir sur ta tête. Tu sais ce que Dieu dit dans le Coran, les hadiths le disent aussi’, bref, une petite pression pas trop méchante. Mais moi, le foulard, j’ai eu le rejet total de ce foulard peut-être à cause de mon père parce que, et ça je ne vous ai peut-être pas dit, mais le vendredi, quand mon père revenait de la mosquée, il répétait plein d’idées de l’imam qui lui avait répété sans cesse que ‘la femme qui sort de la maison sans voile, c’est vraiment qu’elle est diabolisée, Dieu, les anges lui cracheront dessus’. Peut-être qu’il le disait à sa façon, d’une manière moins agressive envers les femmes, je n’en sais rien puisque je n’avais jamais le droit d’écouter le prêche de l’imam. Tout ce que je sais, c’est que j’ai toujours détesté le vendredi. Ah oui ! J’ai détesté ce jour parce que je savais très bien que ce jour mon père allait rentrer de la mosquée de très mauvaise humeur… »

 

Le port du foulard, toute une histoire pour Salima. Elle passe du rejet total à cause du comportement de son père au port volontaire du foulard pour se sentir libre et reconnue. « En découvrant le chiisme, je me suis prise de passion pour le martyr de l’imam Hossein, pour la religion, pour Dieu, pour plein de choses en rapport avec la religion. C’était un peu comme lorsque certaines personnes reviennent transformées après le pèlerinage de la Mecque même s’ils ne sont pas très pratiquants. Je ne sais pas exactement ce qu’il s’est passé mais après un laps de temps, j’ai décidé de porter mon foulard. Et le fait de le porter pour moi, c’était vraiment une liberté. Je n’avais même imaginé qu’il y aurait autant d’hostilités au niveau du travail, au niveau de ma famille parce personne ne le porte chez nous ou encore dans la société. Oh mon Dieu ! C’était vraiment horrible de vivre tout ça ! Bon, j’avoue qu’avant je forçais un peu la dose en mettant des foulards totalement de couleur noire, c’était un peu trop trash pour trouver un emploi, ça faisait peur aux gens. Puis un jour, je me suis présentée à un entretien d’embauche dans un laboratoire médical avec un foulard de couleur claire»

 

Salima se souvient aussi de la première fois lorsqu’elle a annoncé à son père sa conversion à l’islam chiite : « j’ai failli être lynchée par mon père … oh mon Dieu ! Il m’a dit mais qu’est-ce que tu fais, tu te rends compte, tu vas aller en enfer. Enfin ! Vous savez, c’est comme un peu quand les gens se convertissent à l’islam, ils ont l’impression d’avoir le ticket pour le paradis et ils décident souvent de propager le message pour gagner encore plus de points mais finalement ce n’est pas comme ça que ça fonctionne ». Son père ne lui jamais pardonné cette conversion mais ils ont gardé contact en évitant les débats sur la religion. Pour Salima, le chiisme équivaut à « être libre de pouvoir parler. En fait, être libre de pouvoir parler de sa religion, des imams, du prophète c’est ça en fait ».

 

 

 

Isabelle "Soumaya" P : « le prophète a invité

des femmes dans le premier gouvernement à Médine »

 

« La première fois que j’étais au Maroc, c’était quelques années après ma conversion au chiisme, il y a plus de vingt ans. J’étais étonné de voir justement les gens fêter l’Achoura sans plus trop savoir pourquoi ni comment et ce que cela représente, mais ils distribuaient des petits pots en terre cuite avec de l’eau aux nouveau-nés. Ce geste est en réalité typiquement chiite parce qu’il commémore le massacre d’un nouveau-né en quête d’eau lors du martyr de l’imam Hossein », précise cette convertie d’origine belge.

Isabelle (surnommée « Soumaya ») Praille est la figure la plus médiatique du chiisme belge à cause de la fonction (vice-présidence) qu’elle occupe actuellement à la tête de l’Exécutif des musulmans de Belgique, l’organe chef de culte de l’islam en Belgique. En plus d’être très active sur les questions générales d’actualité et débat autour de la religion musulmane, Isabelle est également une femme très engagée au niveau communautaire chiite pour favoriser l’émancipation et les échanges entre les femmes chiites en Belgique.

 

« Il n’y a pas vraiment de protocole de conversion au chiisme. C’est la personne avec ses connaissances, avec son libre choix, son libre arbitre, son esprit critique qui décide sur base d’une recherche ou d’une conviction, de prendre comme référence l’école musulmane chiite. C’est quelque chose de personnel qui entre soi et Dieu et il n’y a pas besoin d’attestation ou de certificat certifiant la sincérité de la foi. »

 

« C’est clair que la révolution iranienne a eu un impact important au sein de la communauté musulmane de manière générale et dans la communauté chiite en particulier parce que c’est la première fois qu’une population musulmane se révoltait contre un régime tyrannique et dictatorial soutenu par l’Occident. L’impact politique de cette révolution islamique était également important puisque l’image véhiculée était celui d’un réveil des musulmans iraniens pour se libérer d’un dictateur. Pour la première fois, un peuple musulman a réalisé la possibilité d’être libre dans sa vie, dans son choix tout en s’opposant au Chah d’Iran qui avait été placé et qui était soutenu par les Etats-Unis. L’idée a émergé d’une opposition à cette hégémonie occidentale qu’on nous impose et qui puise notre richesse, notre économie et nous maintient dans une forme de dépendance. Le peuple iranien a voulu dire halte à cette situation pour réclamer sa liberté. Indirectement, cette prise de conscience a déclenché des interrogations sur le chiisme et beaucoup de personnes ont commencé à s’intéresser au chiisme après la révolution islamique en Iran. Personnellement, ma conversion date justement quelques années après cet événement».

 

Isabelle justifie aussi son engagement religieux avec des arguments teintés de féminisme : « j’étais très sensible à la dominance masculine envers les femmes, d’ailleurs j’ai suivi les parcours de certaines luttes de femmes pour arriver à militer pour leurs droits ici en Belgique. Et c’est clair que l’instrumentalisation de la femme au niveau du marché de l’emploi, au niveau de sa chair, au niveau de son corps, c’est quelque chose qui m’a fort marqué parce que je trouve qu’on a infériorisé et qu’on a instrumentalisé vraiment le corps de la femme. C’est clair qu’au niveau islamique, pour moi, j’ai été très touchée d’ailleurs par un côté qui m’a motivé aussi dans ma conversion, c’est ce côté féministe du message prophétique. Il est venu avec un message, il y a plus de 14 siècles, dans une société qui enterrerait encore les filles vivantes, il a donné l’obligation aussi bien à l’homme qu’à la femme d’étudier et d’apprendre, c’est pour cela que la première révélation commence par Iqra (lire). Donc il invite vraiment à chercher le savoir et place vraiment le savoir comme une priorité, l’acte prioritaire de la construction de soi. La femme musulmane peut même réclamer une rémunération pour l’allaitement, pour l’éducation des enfants, tout en sachant que l’allaitement n’est pas un acte possible pour un homme. Bref, il faut comprendre ce message comme la volonté de faire de l’homme un être plus responsable dans la prise en charge de la famille. Sur le plan politique, le prophète a également invité des femmes dans le premier gouvernement à Médine, c’était aussi un geste fort ».

 

Mustapha B: « les gens adorent tout ce qui se mange

et tout ce qui s’habille »

 

Né en 1951 à Molenbeek, il passe une partie de son enfance dans cette commune à forte concentration de populations originaires du Maroc pour ensuite vivre dans la commune de Saint-Gilles. Le jeune Mustapha commence à aider son père dans un magasin de couture, puis dans l’épicerie familiale et ensuite dans l’un des premiers abattoirs à volaille halal.

« J’ai grandi dans une famille très religieuse tant au niveau du cœur qu’au niveau de la pensée. Mais la religion était plus une pratique coutumière, traditionnelle, qu’un pur respect de la jurisprudence islamique. On vivait donc surtout un islam marocain. Ce que je veux dire, c’est qu’il y avait des pratiques qui sont en réalité islamiquement proscrits, d’après notre jurisprudence. Par exemple, le fait d’écouter certains types de musique, le fait de soutenir la mixité dans n’importe quel lieu. Le chiisme ne prône pas un islam radical mais plutôt un islam correctement prescrit aux limites édictées par la foi. Cela ne veut pas dire qu’on n’est pas laxiste mais on n’est pas une communauté renfermée non plus, on possède simplement des règles et des limites bien établies. C’est ni l’un ni l’autre, il y a juste un milieu qu’il faut respecter ».

 

Vers ses 16 ans, Mustapha fréquente les jeunes de la Place Béthleem et traine un peu trop dans les rues. Pour éviter qu’il sombre dans la délinquance, son père l’envoie suivre des cours d’électricité auprès de ses grands-parents vivant dans une ville au sud du Maroc. Quand son père ouvre une boulangerie à Tanger, il travaille comme livreur pour son paternel tout en pratiquement plus sérieusement l’islam sunnite malékite jusqu’à son retour en Belgique vers la fin des années 80. Début 90, alors qu’il loue un appartement à Saint-Gilles, il fait la connaissance du fils de son propriétaire qui l’initie à l’islam chiite.

« Un jour, en allant ensemble à la mosquée, il m’a offert un livre baptisé Achoura et c’est à partir de ce livre-là que tout a changé au fond de moi, si on peut dire… C’était un total bouleversement dans ma vie, on peut dire un changement à 180°. J’ai surtout appris des choses sur le massacre du petit-fils du prophète Mohammed : Hossein. Le livre raconte vraiment toute la tragédie : pourquoi ils ont été massacrés, comment ils ont été persécutés… Donc le déclic est venu de là. Je me suis dit comment est-ce possible que la descendance du prophète puisse être tuée par des gens qui se considèrent musulmans ? La conversion est un phénomène qui se passe au fond de toi, c’est en lien avec ta foi ou ta croyance, c’est quelque chose qu’un être humain doit vivre, il est difficile d’expliquer rationnellement ce qu’il se passe. Tu deviens chiite sans rite de conversion, sans certificat et sans clé ».

 

Concernant la pratique religieuse spécifique des chiites, Mustapha aime fournir des explications historiques et théologiques : « Les gens s’interrogent souvent sur la raison qui pousse les chiites à se prosterner sur un morceau de terre lors de la prière. La réponse est pourtant bien fournie par les imams reconnues par les chiites qui expliquent qu’il faut se prosterner sur tout ce qui est naturel. Et dans ce qui est naturel sur ce qui ne se mange pas, sur ce qui ne s’habille pas c’est-à-dire toute matière avec laquelle on peut faire des habits. Donc toute matière avec laquelle on peut faire des habits, malgré qu’elle soit naturelle, ne peut pas servir pour la prière. Pourquoi ? Parce que les gens adorent tout ce qui se mange et tout ce qui s’habille et pour qu’une prosternation soit pure et sainte devant son Créateur, il faut qu’elle soit vide de toute adoration autre que lui ».

 

En brut: Spécificités chiites

— Prière, de préférence, sur un morceau de terre en provenance de Kerbala (Irak) pour commémorer le martyr de l’imam Hossein.

— Prière les mains le long du corps

— Citation de l’imam Ali dans l’appel à la prière

— Sacralisation des descendants directs du prophète Mohammed (sa fille Fatima Zohra et les fils de celle-ci)

— Rupture du jeûne quelques minutes plus tard pendant le Ramadan Dénomination spécifique pour les dignitaires religieux : « 12 imams » historiques; Mahdi (le 12e imam caché); Marjas contemporains (Khomeijni, Khamenei, Fadallah, Sistani,…); Sayeed (personne descendant de la lignée du prophète) et Cheikh (savant ou érudit ne descendant pas de la lignée du prophète)

— Livre de jurisprudence : Al Risala

— 10 % des musulmans belges, une dizaine de cheikhs chiites à Bruxelles

— En Belgique, les chiites sont principalement d’origine belge, marocaine, libanaise, irakienne, iranienne, turque et pakistanaise

— Mosquées chiites : Rahman (mixte sunnite et chiite) et Reda (chiite)

— Evénements marquants pour les chiites en Belgique : révolution islamique en Iran en 1979; manifestation contre le bombardement israélien au Liban; soutien à la résistance du Hezbollah au Liban; invasion américaine en Irak

— 28 fêtes et commémorations chiites durant l’année (Achoura, Muharram,…)

— médias consommés par la communauté chiite en Belgique: sites internet; chaînes satellites (Arabsat, Nilsat, Almanar, Al Ahlan, Kawthar); revues (Message de l’islam, Mahjubah); revue locale (Kawthar)

— exemples d’associations fréquentées par les chiites en Belgique: Thaqalayn (association culturelle musicale et mini-mosquée); Kawthar (association culturelle des femmes chiites de Belgique).

Points de conflits entre sunnites et chiites

— Eventuels commentaires négatifs à propos des successeurs du prophète Mohammed

— Litige sur le successeur « légitime » du prophète

— Présentation des chiites par les sunnites comme des fanatiques d’une secte satanique

— Maroc, un pays d’origine chiite suite à l’installation d’Idris Ier

— Culte d’Ali versus culte de Mohammed

— Rumeurs sur « un autre Coran » des chiites (livre de Fatima Zohra)

— Sacralisation des lieux et tombes considérés comme une pratique sectaire par certains sunnites saoudiens.


Mehmet Koksal

Notes

Un reportage réalisé avec le soutien du Fonds pour le journalisme en Communauté française de Belgique.

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