La mémoire gay disparaît (2)

Ou Pas. Peut-être m’avez-vous déjà croisé dans le marais. Au Palmier, au Dandy’s, au Banana ou au Carré... Peut-être plus probablement s’est-on aperçu aux Mots à la Bouche, ou dans un expo gay. Une expo tout court d’ailleurs. J’aime l’histoire et la Mémoire gaies. Avec ces sujets, c’est souvent la même chose. Il y a des pensées ou des archives un peu encombrantes, qu’on juge bon de laisser dans le placard le temps de l’oubli... Pour ma part, mon intérêt va des Triangles roses au militantisme d’aujourd’hui. Et certains trouveront ça étrange, à 19 ans.

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Julien Mariotte

par Julien Mariotte - Dimanche 13 juin 2010

À 19 ans, Julien Mariotte étudie la médiation culturelle à Paris. Passionné d’Histoire, il est membre des « Oublié(e)s » de la Mémoire, asso du devoir de mémoire pour les Triangles roses. Musicien à ses heures, il est surtout curieux et amateur de culture. Gaie ou non, d'ailleurs.

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Ou Pas. Peut-être m’avez-vous déjà croisé dans le marais. Au Palmier, au Dandy’s, au Banana ou au Carré... Peut-être plus probablement s’est-on aperçu aux Mots à la Bouche, ou dans un expo gay. Une expo tout court d’ailleurs. J’aime l’histoire et la Mémoire gaies. Avec ces sujets, c’est souvent la même chose. Il y a des pensées ou des archives un peu encombrantes, qu’on juge bon de laisser dans le placard le temps de l’oubli... Pour ma part, mon intérêt va des Triangles roses au militantisme d’aujourd’hui. Et certains trouveront ça étrange, à 19 ans.

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es jeunes gays parisiens préféreront sûrement traîner dans la rue Sainte Croix-de-la-Bretonnerie, entre le Feeling bar, le Curieux, l’Oiseau Bariolé ou le Free DJ. Ce qui est parfaitement légitime. J’ai mes heures aussi pour ça, mais je ne résiste jamais plus d’une semaine sans passer aux Mots à la Bouche, où je ne rencontre quasiment jamais de mecs de mon âge. Peut-être est-ce moins sexe que le Sun City ou le Queen un dimanche soir. Ou, après tout, peut-être ces trucs là paraissent-ils un peu désuets pour certains. Le Marais, c’est un petit ghetto, mais, quoiqu’on en dise, je m’y sens bien. Je pense qu’il faut arrêter de cracher dessus (j’ai eu ma période aussi…). Nous avons des bars à ambiance, open jusqu’à pas d’heure. Nous avons, (les plus réticents d’entre vous seront contraints de l’avouer) des beaux mecs, plus abordables (plus gais ?) que dans des quartiers comme Saint-Michel, pourtant bien festifs. J’entends parfois ce quartier décrié sous  prétexte qu’ « on n'a pas besoin d’être entre nous pour vivre sa sexualité », ou qu’ « on s’reconnaît pas dans cette communauté ! ». Petite objection, nous sommes une minorité, qui a développé une culture et des lieux spécifiques. En définitive, je suis convaincu il y existe une Histoire, une culture, une mémoire gay. À mon grand plaisir.

J’entends parfois les « ancêtres » en question dire que dans le milieu, on devient out passé un certain âge, qu’il y a une vraie discrimination. Sur le plan physique, ouais, je compatis mais préfère en général avoir des relations avec les gens de mon âge. Après, j’ai beaucoup plus de plaisir à discuter culture gay, entre autres, avec eux. En m’avançant un peu, je pourrais presque dire que les djeun’s sont plus préoccupés par la fête, leur libido, que nos bonnes vieilles questions de Mémoire et d’histoire gaies. Sans critiquer, je trouve bon de savoir d’où l’on vient. Mais comment se renseigner, lorsqu’on est un queer from Paris, en 2010 ?

Perso, je ne trouve rien de mieux que de parler à certaines figures ou spécialistes du mouvement, comme Didier Lestrade, Gerard Koskovich, ou Christian de Leusse (que je n’ai pu le voir que très brièvement malheureusement). Les bouquins dénichés sur le Web ou aux Mots à la Bouche, ainsi que le site hexagonegay.com, ne sont pas mal non plus.

 

 

Chopper le virus… du militantisme

 

Il y a quelques mois, un ami a eu l’ingénieuse idée de m’offrir Le Rose et le Noir de Frédéric Martel, que j’ai eu la chance de rencontrer. Je n’ai toujours pas fini son bouquin, mais il m’a fait découvrir pas mal de trucs sur les débuts du militantisme gay. J’ai adoré les deux premiers chapitres sur Hocquenghem, le FAHR, et la libération des femmes. Cela peut paraître atypique de dire ça, mais je pense que l’interdit renforce, voire fonde les communautés. Il devait y avoir une ambiance révoltée, de lutte, et j’aime ça. Mais bon, on ne peut pas tout avoir, tenir la main de son mec en pleine rue et être un groupe apart. On a revendiqué le droit à l’indifférence alors que plusieurs clament aujourd’hui le droit à la différence. Passons.

Certains voient dans le militantisme un virus, et je suis en train de le chopper. Je dirais cependant que c’est plus son Histoire et tout ce qui en découle (journaux, art, ouvrages…), rejoignant cette fameuse question de la Mémoire gay, qui m’est si chère. Et ces années de combat associatifs et militants d’Arcadie, du FAHR, du GLH, etc… de provoquer mon admiration.

 

Il y a quelques jours, j’ai reçu  de véritables reliques : des Gai Pied de 1980, dont un contient la dernière interview de Jean-Paul Sartre (un grand merci à Michel Chomarat, chargé de missions « Mémoire » pour la ville de Lyon). Ce sont des objets que je garderai longtemps, je pense.  C’est étrange, car ces fanzines, journaux ou  revues d’hier m’attirent plus que les Têtu ou PREF actuels. I’m old school… Petit, j’étais philatéliste dans un club de vieux, maintenant je vais sous l’Arc de Triomphe avec « Les Oublié-e-s de la Mémoire » pour le ravivage de la flamme. Bref.

 

Quelques semaines avant son décès, j’ai écrit puis appelé Jean Le Bitoux, que je n’aurai, maintenant, plus jamais l’occasion de rencontrer. Organisée par le MDH (Mémorial de la Déportation homosexuelle) fin mai, une cérémonie publique, à laquelle furent présents plusieurs de ses compagnons de route ou proches, m’a touchée. Petite anecdote, alors que j’étais au bord de lâcher une larme, les sœurs de la Perpétuelle Indulgence ont fait leur discours. Étonnant. Je ne les connaissais que de réputation, et n’ai pas bien compris si leur proclamation que Jean avait rejoint le paradis des folles était ironique, ou pas. 

 

Enjeu de Mémoire que son travail. Là aussi, celle-ci semble plutôt subjective, alors que je pourrais ne vouloir me rappeler que de son combat pour la reconnaissance des Triangles rose, Gai Pied, et non de l’échec de la création du centre d’archives gaies parisien. Quoiqu’il en soit, repose en paix.

 

 

Triangles roses

 

Publié récemment, le témoignage de Rudolf Brazda [1], probablement dernière victime vivante des persécutions nazies contre les homosexuels, est à lire. J’ai eu l’honneur de le rencontrer avec les Oublié-e-s de la Mémoire, association du devoir de mémoire pour les Triangles roses. Je peux vous dire que ce tchécoslovaque naturalisé français après la guerre, à bientôt 97 ans, n’a pas perdu de sa niaque. Après deux incarcérations pour motif de « débauche contre nature », il fut détenu trois ans à Buchenwald, portant le triangle rose. Autour d’un café, il a répondu a nos questions, en allemand. Jean-Luc Schwab, son biographe (adorable en passant) traduisait.

 

So, quels sont l’état des recherches sur la question rose ? Grand débat, d’autant que peu d’historiens s’y sont intéressés. On estime que, sous le IIIème Reich, 100 000 personnes ont été inquiétées ou fichées pour infraction au Paragraphe 175 du code pénal allemand, qui condamnait l’homosexualité masculine. 51.000 ont été traduites en justice ou arrêtés, 10.000 déportées dans les camps nazis, alors que 6000 y ont laissé la vie. En France, 63 personnes au moins auraient été arrêtées pour homosexualité, et 9 en  mourront. Le témoignage de Pierre Seel, seul français à avoir fait part de son internement pour homosexualité à Shirmeck, est majeur. Déporté ou interné ? Si son sort n’en reste pas moins douloureux, il n’empêche qu’il serait bon de définir clairement l’état des choses pour ces 63 français.

 

Cette phrase de Benoît Rayski, fils d’un des résistants de la FTP-MOI de Paris, m’a marquée : « (…) quand à l’Est les soldats soviétiques tombaient par centaines de milliers face aux Allemands, quand les Juifs périssaient par millions dans les massacres et les chambres à gaz, quand la vie d’un être humain ne valait pas plus cher que la balle qui allait le tuer… » [2].

 

Certains postuleront que ces 10.000 homos déportés ne sont qu’une goutte d’eau dans les 65 millions de victimes de la Seconde Guerre Mondiale, qu’un détail parmi les persécutés des quelques 70 pays où aimer peut coûter très cher. Et je ne suis pas de cet avis. La barbarie nazie est un exemple, malheureux mais parfait, de la cruauté humaine. Devoir de Mémoire, pourquoi ? Certainement pas pour entretenir la culpabilité et la repentance. La majorité d’entre nous n’y est pour rien dans cette barbarie. Le devoir du souvenir et de mémoire doit permettre de ne pas reproduire cette page sombre de l’Histoire. Et, au demeurant, quand le rapport publié par SOS homophobie il y a quelques semaines déplore une augmentation des agressions homophobes en France en 2009, oui, je suis pour qu’on rappelle la déportation des cochons de pédés, selon le vocable SS. 

 

 

Qui s'intéresse à cette mémoire ?

 

Y a-t-il aujourd’hui une culture gay ? Une culture qui pourrait prendre sa place, elle aussi, dans la mémoire? Récemment, j’ai pu assister à la dernière soirée de l’asso « La Rive opposée », avec des récits érotiques gay. Le Cercle Tommaso Cavalieri organise des soirées et des conférences sur des thèmes gay friendly, alors que les expos sur le sujet ne manquent pas (à Violette and Co ou aux Mots à la bouche, à la galerie Au bonheur du jour ou 12Mail en ce moment…). Le Centre LGBT de Paris propose pas mal d’activités aussi, et nous avons l’émission Homomicro sur Fréquence Paris Plurielle. Si je ne parle que de la métropole, je ne saurai cependant être exhaustif…

 

Il y a donc une mémoire gay, puisqu’il y a eu et il y a une culture ainsi qu’une Histoire de l’homosexualité. Reste à savoir qui s’y intéresse, et surtout quelle tranche d’âge.

 

Né un an avant le déclassement des maladies mentales de l’homosexualité par l’OMS, vous avez eu le temps d’instaurer le PACS, la pénalisation de l’homophobie, la reconnaissance de la déportation des homos, et beaucoup de choses encore, avant que je n’assume mon homosexualité. Merci. Et rendez-vous le 26 Juin. 


Julien Mariotte

Notes

[1] Jean-Luc Schwab et Rudolf Brazda, Itinéraire d’un triangle rose, Florent Massot, 2010.

[2] Adam Rayski, L’Affiche Rouge, Denoël, 2009.

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