Geneviève Gauckler, l'interview

La nouvelle version de Minorités n'aurait jamais vraiment existé si Gauckler n'avait pas imprimé sa marque sur l'ensemble de la rédaction. Par son travail pour F com, pour Act Up, ou pour son influence sur Pierre Marly (celui qui a conçu l’esthétique de ce site). La plupart des gens connaissent son travail d'illustratrice sans le savoir. Cela fait déjà un moment qu’on disait qu’on devrait parler d’elle, et qu’on a plein de questions à lui poser.

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la rédaction de Minorités

par la rédaction de Minorités - Dimanche 06 juin 2010

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La nouvelle version de Minorités n'aurait jamais vraiment existé si Gauckler n'avait pas imprimé sa marque sur l'ensemble de la rédaction. Par son travail pour F com, pour Act Up, ou pour son influence sur Pierre Marly (celui qui a conçu l’esthétique de ce site). La plupart des gens connaissent son travail d'illustratrice sans le savoir. Cela fait déjà un moment qu’on disait qu’on devrait parler d’elle, et qu’on a plein de questions à lui poser.

I

nterview totalement complaisante donc, car Gauckler (dite GG) est l’objet d’un culte de notre part. En plus, elle nous fait rire. Dans un monde de créatures poseuses et arrogantes, GG est une exception: sympathique, le rire (unique!) communicateur et accessible. Dommage pour Starck et la Pologne.

 

— Tu es notre prêtresse du design et de la typo, tu sais pourquoi?

Je rougis. Non, je ne vois pas pourquoi, car je suis nulle en typographie. À côté de Pierre [Marly], je suis une misérable crotte de nez. Lui c’est un freak qui voit tout et sait tout, et ça se voit dans son travail. J’ai eu deux profs de typographie vraiment chouettes aux Arts déco, mais c’était plutôt axé sur le travail d’imprimerie, alors j’ai de grosses lacunes sur la théorie. Mais ça me fait plaisir quand même d’entendre ça.

 

 

— C'est Loïc Prigent qui nous a fait connaître ton travail. Elaborate. 

Vous avez deux heures, ensuite je ramasse les copies. (Rires.) En fait j’ai connu Loïc Prigent quand je travaillais pour Eric Morand et son label, F Communications. Loïc et Éric viennent du même village breton, tout comme Gildas Loaec, de Kitsuné. Apparemment y’a un nid de gens créatifs dans ce village, je ne sais pas pourquoi. Les oligo-éléments issus des marées noires? 

Loïc avait fait un fanzine sur la House qui tenait sur deux feuilles A4 agrafées, ses textes étaient géniaux, on voyait qu’il avait un sacré talent. Rapidement on s’est découvert une perversion commune: on découpait et collectionnait les chroniques de Didier Lestrade qu’il écrivait dans Libération sur la house. On s’est donc très bien entendus avec Loïc, et quand j’ai fini par rencontrer Didier j’étais impressionnée, et il m’a demandé de faire quelques affiches pour Act Up. 

 

 

— Comment on gagne sa vie quand on fait ton travail?

Ben avant de pouvoir gagner sa vie il faut beaucoup apprendre. J’ai passé beaucoup de temps à acquérir mon métier, et j’ai beaucoup patiné les premières années. Il a fallu rencontrer plein de gens, apprendre à comprendre les clients, et finalement il y a aussi de la chance. En fait, j’ai eu deux vies professionnelles, d’abord comme graphiste, puis comme illustratrice. La première m’a appris à réussir la deuxième. Et puis, comme graphiste j’avais des lacunes, parfois à la fin j’en avais marre et je sautais des détails, qui se révèlent dramatiques chez l’imprimeur. À l’inverse de Pierre [Marly], qui est un beaucoup plus rigoureux et qui maîtrise toutes les étapes jusqu'au bout.

 

 

— Je t'ai toujours vue adorable dans le cadre du boulot, ça donne quoi quand tu es énervée ou ronchon?

Avant j’étais boudeuse, je faisais mon caca nerveux dans mon coin. Maintenant, je laisse filer. Je m’énerve vraiment une fois par an, en moyenne, en général à cause d’une administration bien bureaucratique. Avec les gens, j’évite: soit il y a un problème de communication, et c’est moi qui me suis mal exprimée, et donc dommage pour moi, soit c’est des cons, et c’est leur problème. Je laisse la connerie glisser sur moi sans m’atteindre.

 

 

— Comme tous les designers de ta génération, tu as été très influencée par le Japon. What's next? Des typos qui viennent de Thaïlande ou d'Inde? What about arabic design?

Bonne question. J’en sais rien. Je m’attendais à ce que les pays de l’Est nous surprennent, mais pour l’instant c’est du copier-coller. Comme la Chine, d’ailleurs. Je pense qu’ils sont en phase d’assimilation du design occidental, qu’il faut leur laisser le temps de tout bien digérer avant qu’ils commencent à être en état de faire des choses vraiment nouvelles et intéressantes.

Quant au Japon, il faut comprendre qu’une fois le choc esthétique passé, c’est décevant. Ils ont un système d’écriture magnifique et une longue histoire de design et d’illustration, mais au bout d’un moment on s’aperçoit qu’on en a fait le tour. J’adore toujours, mais ce n’est plus aussi excitant que ça a pu l’être au début.

 

 

50% beauté + 50% utilité

 

— Notre idée à Minorités, c'est de développer le point de vue d'Alice Rawsthorn dans le NYT qui se demande toujours à quoi sert le design qui est il est réservé à 10% de l'humanité, ceux qui peuvent s'acheter des objets. Tu en penses quoi?

10% c’est vachement enthousiaste. Je pense qu’on est à bien moins. Avec Pierre [Marly] on est tout à fait sur la même longueur d’onde sur la question: un objet réussi, c’est 50% utilité, 50% beauté. Il doit être aussi beau qu’utile, et aussi utile que beau. C’est cliché mais Apple avec l’iMac ou l’iPhone a réussi à méler 50% d’utilité à 50% de beauté.

 

 

— Et Philippe Starck et ses objets, alors?

J’ai acheté une brosse à dents de Starck dans les années 80. Elle était super belle, mais au bout d’une semaine elle était aussi super sale. C’est donc du mauvais design. Je ne le connais pas personnellement, il est brillant, et c’est un conférencier passionnant avec des choses à partager, et je suis sûr que c’est un mec sympa en plus, mais il est trop formaliste. Il privilégie trop la forme au détriment de la fonction.

Il dit tout le temps que l’objet va disparaître mais cela ne l’empêche pas de faire plein d’objets tout le temps. C’est un peu contradictoire, non?

 

 

— Politiquement, cela te fait quoi d'appartenir à une catégorie très élevée de l'intelligentsia du visuel, qui doit mettre toujours en équilibre les inégalités sociales et la beauté du design, de la typo, le fait que tu puisses passer des heures à régler l'espace entre les lettres, que nous, on ne voit pas?

C’est un état d’esprit. Un artisan qui se concentre à travailler selon les règles de l’art ne se soucie pas que tout le monde soit en état de voir la qualité de son travail. Si tu travailles correctement et si tu prends du plaisir à réaliser ton meuble, ton affiche, ton plat ou ta chanson, tu transmets ton esprit à l’œuvre, tu fais passer des choses. C’est comme l’architecte et son immeuble: on s’en fout des échafaudages ou de savoir pourquoi l’immeuble est beau et élégant, du moment que l’immeuble est vraiment beau et élégant.

 

 

— Pourtant on entend souvent, à propos de produits mal faits : « oui mais j’ai passé beaucoup de temps dessus »...

Oui c’est normal, on veut être rétribué pour ce qu’on fait, et si on passe beaucoup d’heures à travailler, c’est frustrant de ne pas être apprécié. Mais pour faire des choses bien, il ne suffit pas d’y passer du temps, il faut aussi apprendre à couper dans ce qu’on aime, ne laisser que ce qui est vraiment nécessaire, et rien d’autre.

Loïc Prigent, dans ses documentaires, il coupe comme un fou: de dizaines d’heures de rush, il arrive à quelques minutes essentielles, c’est pour ça que ses films sont tellement bons.

On retrouve cet art de couper et d’aller à l’essentiel au Japon, où le design, l’art culinaire ou l’architecture est avant tout dans la soustraction de ce qui n’est pas absolument indispensable.

 

 

Design et crise économique

 

— Bien sûr, c'est la question sempiternelle de l'art et de la crise économique. Lala, le frère de Didier Lestrade, a commencé une série de textes sur Minorités où il développe une théorie intéressante : les deux guerres mondiales ont été précédées par des périodes d'intenses création, surtout au niveau populaire. Depuis 10 ans, le design, les typos (les expos, les livres ou les films sur Helvetica ou Futura) n'ont jamais été aussi populaires. Y vois-tu un lien entre une surabondance de visuels et la pauvreté, qui entraîne des conflits et des bulles spéculatives?

C’est marrant de lier les deux, je n’y avais pas pensé. Mais oui, on voit l’essence même de la crise à venir dans cette abondance. Tous ces livres de design chez les soldeurs, c’est le signe qu’on produit plus que nécessaire. La crise, je la vois venir, énorme. Je pense qu’on n’a encore rien vu, la crise du crédit c’était pour rire.

Je ne sais pas quelle forme elle va prendre, s’il va y avoir une guerre énorme ou juste un rééquilibrage violent des rapports de force avec des petits conflits ici et là. D’un côté c’est positif, on voit que l’Occident n’est plus le seul à être riche. Mais comme avec un tsunami, il va falloir soit apprendre à être léger et surfer sur l’énorme vague des changements, soit être submergés.

 

 

— Comment ça se passe quand tu fais une conférence dans un coin paumé de la Suède ou de la Norvège? On a vu que tu as été à Transplant, qui est le bout du bout de la civilisation: si tu t’enfuis, il n’y a que le fjord et la forêt, on retrouvera ton corps plusieurs semaines plus tard, grignoté par les écureuils.

(Rires.) Ben ce n’est pas forcément si paumé que ça. J’adore la Scandinavie. C’est vraiment très beau, les gens sont en général très sympa.

 

 

— Ce qu’on adore chez toi aussi, ce sont tes retraites. Je sais que c'est perso, mais tu peux nous en dire un peu plus?

Je fais des retraites pour faire de la méditation zen. Ce n’est pas du tout un plan isolation: je rencontre des gens différents, avec lesquels on va parler d’autre chose que d’interletrrage. J’essaye d’alterner les moments sociaux et les moments de calme pour rester créative.

 

 

— Comment te sens-tu face à la « concurrence » ?

Je n’ai pas beaucoup de concurrence, car j’ai une niche où je suis seule.

 

 

— On aime bien radoter à Minorités sur la pollution visuelle des villes, les enseignes super laides et tout. Comment tu fais pour survivre quand il y a toutes ces typos qui t'arrachent les yeux?

Oui ça peut être terrible. Surtout en banlieue, comme s’il y avait un plan spécial d’enlaidissement pour les pauvres. Pour survivre, j’essaye de me dire que c’est de l’art conceptuel, une installation géante au 50e degré. Cet illettrisme visuel est dû à la nullité des décideurs: des maires, des chefs d’entreprises ou des managers pensent qu’ils ont du goût et que leur culture visuelle vaut celle dont c’est le métier, et ça se voit. En France, on a du mal à faire confiance aux professionnels, et le résultat est visible partout dans les rues. 

Le contraste avec l’Europe du Nord est saisissant: Amsterdam a confié la totalité de son identité visuelle à un bureau et applique à la lettre ses recommandations.

 

 

— Ta police de caractère préférée?

Caslon.

 

 

Les affiches du Hamas,

ça ne donne pas envie de s'enrôler

 

— Tu as remarqué que la plupart des mouvement totalitaires avaient une esthétique assez uniforme et soignée, ainsi qu’une obsession pour la mise en scène. On voit maintenant les affiches de propagandes soviétiques, maoïstes ou nord-coréennes dans les musées. Pourtant, les affiches des terroristes islamistes et du Hamas sont d’une laideur confondante, avec des collages photoshop ratés, des dégradés immondes et des lettrines moches dorées avec des effets terribles?

Oui, c’est assez frappant. C’est effectivement monstrueux, en général. Je pense que cela montre à quel point ces mouvement sont coupés des racines islamiques et arabes historiques, où l’art visuel et la typographie ont atteint des sommets. Ce culte (inconscient) de la laideur se fait en réaction à l’Occident. Il vont à l’encontre de la tendance historique occidentale au design minimaliste et à la simplification. 

 

 

— Tu voyages beaucoup. Les endroits que tu préfères et où tu veux retourner?

1. Le Japon. Il y a une politesse générale, un œil pour les détails, qui est vraiment attachant. Même dans les endroits les plus simples il y a cet attachement à l’harmonie générale et les détails agréables. J’imagine qu’y vivre tout le temps peut être étouffant, mais quand on ne fait qu’y passer, c’est extrêmement agréable. La situation politique et économique y est explosive, le pays va soit sombrer totalement, soit se réinventer, comme ils l’ont fait tellement de fois. Je suis très curieuse de voir comment il va tourner.

2. La Scandinavie, que ce soit la Norvège, la Suède ou même la Finlande. Des pays avec une nature extraordinaire, un rapport aux matériaux simples et au design, une beauté du quotidien dont on ne se lasse pas. Il n’y a pas de châteaux impressionnants, mais la table du petit déjeuner est belle et donne envie de profiter à fond de la journée qui commence. On peu râler sur Ikea, mais cela a permis de démocratiser le design scandinave. On oublie comment c’était chez les gens avant Ikea: du Conforama super moche, du faux bourgeois hideux. Une horreur.

3. La Nouvelle Zélande. 

4. La France. C’est mon pays, et il y a plein de choses que je déteste et qui m’énervent mais c’est un pays vraiment magnifique, avec des villes superbes.

 

 

— Tu nous parlais de musique avec Prigent et Lestrade. En ce moment tu écoutes quoi?

Avant j'étais une ayatollah de la musique, à n'écouter que certains trucs, dont beaucoup de house et de techno. En vieillissant, j'en écoute beaucoup moins. J'ai la radio ou la télé allumée quand je bosse, plutôt des émissions où on parle. Et quand j'écoute de la musique, mes goûts sont beaucoup plus éclectiques. J'écoute même de la musique française, en particulier Benjamin Biolay, c'est dire.

 

 

— Tu nous déçois un peu, on comptait sur toi pour sauver la house. Mais on fait pareil. Et la musique scandinave?

J'ai plusieurs compilations faites par des amis. Je ne les écoute pas souvent. Formellement c'est joli, mais c'est un peu vide, non?

 

 

— On va forcément finir sur les minorités. Dans le monde du design... a priori un monde de gens sensibles, de femmes, d’homos, de noirs, et pourtant on ne les voit pas beaucoup, hein?

En effet. La plupart des graphistes et designers connus sont des hommes, pour l’essentiel blancs et hétérosexuels. On m’invite souvent parce qu’il leur faut une femme, et je suis en général la seule femme dans les conférences. Je n’ai pas d’explication toute faite sur cette étrange sélection.


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