Chewing gum design et chocolat couture

Une cliente américaine nous envoie périodiquement un colis contenant un assortiment de cafés, ne me demandez pas pourquoi. Un petit geste gentil auquel nous répondons en renvoyant du chocolat suisse. Mais dans le colis dernier en date, (notez que je ne dis pas « dernier », je suis comme Yves Navarre qui détestait que l’on parle de son « dernier livre » à la place de son « nouveau livre », on peut dire « le dernier » seulement si l’on sait qu’il n’y en aura pas d’autre) se trouvaient également deux petits paquets, au premier regard assez mystérieux, que j’ai tout d’abord pris pour des boites de préservatifs. 

 

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Jean Pierre «Lala» Lestrade

par Jean Pierre «Lala» Lestrade - Dimanche 30 mai 2010

Jean Pierre Lestrade, né le 30 juin 1954, a gardé depuis 1978 le pseudonyme Lala, du groupe musical «New Wave Camp» Lala et les Emotions. Il réside en Suisse avec BillyBoy* depuis 1997 où ils ont créé la Fondation Tanagra.  

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Une cliente américaine nous envoie périodiquement un colis contenant un assortiment de cafés, ne me demandez pas pourquoi. Un petit geste gentil auquel nous répondons en renvoyant du chocolat suisse. Mais dans le colis dernier en date, (notez que je ne dis pas « dernier », je suis comme Yves Navarre qui détestait que l’on parle de son « dernier livre » à la place de son « nouveau livre », on peut dire « le dernier » seulement si l’on sait qu’il n’y en aura pas d’autre) se trouvaient également deux petits paquets, au premier regard assez mystérieux, que j’ai tout d’abord pris pour des boites de préservatifs. 

 

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n réalité, il s’agissait de deux paquets de chewing gum dans un emballage – ou dirais-je packaging- au design tellement atypique qu’il est impossible à première vue de deviner qu’il s’agit de chewing gum. Je décris : une pochette rectangulaire en papier cartonné noir marqué à l’extrème bord d’un grand 5 stylisé, bordé d’un halo blanc, délimitant la partie noire gauffrée de barres horizontales à gauche et la couleur signature du parfum à droite. Je la retourne, intrigué : une encoche ferme un rabat qui dévoile non pas cinq, non pas dix, non pas vingt, mais quinze barrettes de chewing gum emballées à la traditionnelle dans du papier bleu argenté pour le modèle « Cobalt » et vert argenté pour « Rain ».

Un chewing gum très néo galactique donc, aux noms de parfums d’ambiance, RAIN et COBALT (il doit forcément y en avoir d’autres dans cette veine) qui sentent leur brainstorming de start-up à plein nez et qui ont pourtant un goût de chewing gum tout à fait lambda. Au cas où vous seriez vraiment trop largué pour ne pas comprendre qu’il y a derrière tout cela des gens qui se pressent le citron afin de vous faire mâcher avec style et sans vous faire grossir, on finit par remarquer la mention discrète (un gris taupe) quoique en capitales : 15 PIECES OF SUGARFREE GUM.

 

Je me suis demandé d’abord si on en trouvait en Suisse, en France ou si tout simplement ce genre de chewing gum était une drogue expérimentale qu’on doit passer à un ami à qui l’on veut du bien, vous savez, un truc du genre chaîne du bonheur qu’il ne faut surtout pas rompre sous peine d’être responsable du malheur de centaines d’innocents. En fait, il s’agit tout simplement d’un nouveau produit parmi tant d’autres, conçu pour une catégorie de consommateurs assez mystérieuse, mais qu’on imagine attirée par le design sans trop vraiment comprendre de quoi il s’agit , à qui on peut donc faire gober un peut tout et n’importe quoi pourvu qu’on y mette les formes .

 

Hormis le fait que je reste dubitatif sur l’efficacité du design – pourquoi faire simple en effet quant on peut faire compliqué et donner le chiffre 5 (tiens, celui d’un parfum célèbre) à un paquet contenant 15 barrettes de chewing gum, je m’interroge sur les motivations commerciales qui poussent une compagnie à lancer un produit de consommation de masse comme si c’était un produit de niche, avec une présentation design finalement faussement moderne qui utilise trois fois plus de papier en pleine prise de conscience écologique. Tout cela pour une cible que j’ai du mal à définir, si ce n’est que ce produit est significatif d’une tendance très actuelle.

 

Moi qui ne voyage plus guère hors de ma campagne, même si celle qui se trouve entre Genève et Lausanne, n’est pas exactement l’Auvergne ou l’Arriège et qui ne regarde plus la télévision depuis presque un an, je devrais être relativement épargné par les appels et les tentations consuméristes, hé bien ne croyez pas cela. Tout comme le pollen est colporté par les gentilles abeilles, l’écho de la civilisation m’atteint par toutes sortes de messages véhiculés par les média (sans s) habituels bien sûr, mais aussi par d’innocents cadeaux de courtoisie et d’amitié. Ainsi, récemment, notre amie artiste Caroline Vitelli et son amoureux Aurélien invités à dîner nous ont apporté une boite de chocolats de chez Fauchon dont le coffret hyper luxueux, rose shocking brillant avec couvercle or évoque totalement une boite de parfum de chez Schiaparelli. J’étais très impressionné, vous pensez, en plein canton de Vaud, le 21 place Vendôme comme si vous y étiez ! Pourquoi ces deux couleurs, me suis-je demandé, ébahi, le chocolat est marron, couleur ô combien divine si vous connaissez mon credo, ç’eût été tellement plus gourmand en marron glaçé et or, et bien plus approprié.

Mais non, cette présentation décalée et comme surjouée par rapport au produit est là pour nous signifier que nous sommes bel et bien passés à autre chose, une espèce de virtualité du désir, le rose shocking et l’or faisant délibérément appel à notre inconscient collectif, notion certes vague et fourre-tout comme tout ce qui est inconscient : ce qui fait que l’on ne reçoit pas seulement des chocolats de chez Fauchon, mais aussi et surtout un message subliminal de luxe élitiste paradoxal (qu’il y ait dix chocolats ou cinquante, c’est presque pareil). Ce qui est assez curieux, c’est que, parallèlement, les récents parfums pour homme « Allure » de Chanel et l’exquis « M7 » de Yves Saint Laurent, sont présentés, eux, dans des boites d’un très beau … marron chocolat. Ah ! mais c’est qu’en revanche un parfum fait aussi appel à la gourmandise, à toutes les gourmandises, bien vu donc pour le marron, toujours en avance de plusieurs longueurs.

 

Autre exemple: notre amie Facebook Cheong Wong, photographe de passage en Suisse, est venue boire le thé (et pas le prendre- car comme le soulignait Beau Brummel, dandy suprème, on prend les eaux mais on boit le thé). Elle nous a apporté des chocolats Dior dans une petite boite signature blanc et or qui pourrait tout aussi bien contenir un colifichet de l’avenue Montaigne (le joli mot  désuet de colifichet! « Les colifichets de Mily » cela vous dit quelque chose? non ? dommage). Il faut dire que ces six chocolats noirs, aussi ultra plats qu’une ostie de la taille d’une carte de visite coupée en quatre étaient ornés de motifs blancs Edwardiens ressemblant à des camées, si cela vous dit quelque chose.

 

Il y a eu aussi les oh-so chic macarons noirs et rouge vif de Ladurée par Christian Leboutin en édition limitée (c’est dit : le concept d’édition limitée aura ma peau un jour ou l’autre et si ce n’est pas lui, ce sera celui, exaspérant de bétise, de technique mixte), sans oublier le classy coffret de vin de Champagne Dom Pérignon avec deux verres signés Sylvie Fleury ornés de la trace de rouge à lèvres, également en série limitée (je dis bien verres car le Dom Pérignon ne se déguste pas dans de vulgaires flutes ou même dans les jolies coupes en cristal un tantinet surranées de tante Odile, puique que pour cet élexir on dit vin de champagne, comme sous Louis XIV). Et comme je n’ai jamais été chez Colette, je suppose que çeux et celles qui en sont familliers auront toute une liste de produits simili couture et design à rajouter à la mienne.

 

Mais qu’est-ce que tout cela veut bien dire ? Sommes nous devenus à ce point infatués de nous-mêmes et en telle demande de statut social que nous ayons désormais besoin d’être rassurés par des produits toujours plus « valorisants »? Quand cela a t-il vraiment commençé ? Dans un chapitre de son autobiographie à paraître, « My American Family, In One Era Out The Other » BillyBoy* évoque avec beaucoup de drôlerie une époque, au début des années 1980, où subitement tout s’est mis à se mélanger : les top modèles voulaient être des sex symbols, les actrices voulaient être des chanteuses, les chanteurs des politiques, les photographes des peintres, les artistes des business men ou des stars, les footballers devenaient des people, etc. C’est à cette époque qu’a commençé à germer toute une série de comportements menant à ce narcissisme populaire médiatique, dans lequel nous débattons et nous ébattons littéralement aujourd’hui.

 

Je me souviens qu’à cette époque, Jacques Martin dans son émission Dimanche Martin invitait son public familial de l’après-midi, à l’estomac un peu lourd, à se lever pour applaudir la cantatrice de passage (également toujours gratifiée d’un joli bouquet de fleurs). Il fut le premier à faire cela, rendons à César ce qui lui appartient : une funeste initiative cathodique, érigée ensuite par Nagui au rang de dogme à son Taratata, continuée ensuite par les Star Ac, Nouvelle Star et tous les jeux de prime time qui en ont fait un gimmick ridicule synonyme de beaufitude. Désormais ce truc est devenu la hola des plateaux télé, incontournable: on se lève et on applaudit dès que quelqu’un entre ou sort, ce qui est aussi absurde qu’assommant de ringardise. On se fiche bien que cela soit spontanné ou pas, justifié ou non, puisque c’est in-ter-actif. La véritable standing ovation, privilège d’amour extatique réservé aux grandes divas, de La Callas à Oum Kalsoum et aux reines de la scène avec leur public d’adorateurs (avec souvent une grande majorité de gays) n’est plus ce qu’elle était. Le fameux « On se lève tous pour Danette »  des années 1970, c’est révélé prophétique. Puisque’on s’est levé pour un pot de crème au caramel, on peut bien en faire autant pour Christophe Mahé, manque de pot!

 

D’ailleurs, il est fascinant de voir à quel point tout le monde comprend désormais le pouvoir de l’image. Les candidats des jeux de prime time, dûment coatchés, maquillés et relookés sont devenus plus cabotins que les présentateurs avec qui ils copinent en live comme s’ils avaient gardé les cochons ensemble et c’est difficile à croire si l’on pense aux Arthur, Lagaff, Foucault, Drucker ou Delarue… enfin je ne sais pas s’ils sévissent encore, mais je pense que oui car en France pour qu’un présentateur parte, il faut lui tirer dessus à bout portant. D’autres aux infos exigeront à avoir le visage flouté et la voix passée au vocoder, pas parce qu’ils travaillent pour la DGSE ni qu’ils ont une fatwa sur la tête, mais plutôt parce que c’est vraiment un truc cool à faire au moins une fois dans sa vie, même pour dire trois fois rien sur un sujet dit sensible C’est ainsi, c’est notre époque, on ne peut pas y couper, à moins de bannir totalement les chaines de service public ou de tout simplement aller voir ailleurs si on y est.

 

Je suis toujours passionné par l’histoire, tout ce qui fait la marque d’une époque, à commencer par le langage, l’art et les modes comportementales (ce qui englobe à peu près tout !). A ce propos, quelque chose me paraît tout à fait significatif. Je me souviens qu’au début des années 1980, BillyBoy* était sans aucun doute le seul dandy en France à porter sans façons du Galliano avant l’heure Dior, du Vivienne Westwood, du Malcom McLaren, puis du Gaultier et du Mugler sans compter toute une myriade de jeunes créateurs qui ont connu une trajectoire aussi fulgurante que cahotique. Comme il le valait bien, il lui est arrivé une ou deux fois, lorsqu’il avait un coup de blues, d’aller rue Cambon s’acheter une broche ou un collier Chanel (c’est un collectionneur), futilités vite tournées en légende par mon petit frère chéri [1], ulcéré par ce manque de conscience politique et d’apparente clueless-itude.

C’était, comme il l’explique dans son livre « Kinsey 6 », à l’époque où son apartement nous avait servi de roulotte pendant un mois ou deux, lui qui avait tant de mal à joindre les deux bouts because Magazine etc etc. Car, on a oublié cela, au début des années 1980, si l’on excepte Gaël Barbelion, make-up artiste et folle terroriste en scooter qui dépensait des fortunes en Kansaï Yamamoto avec une obsession proche du délire, un garçon de 22 ans portant des vêtements de grandes marques ou de « créateurs » (le terme, comme celui de « gai » était encore tout neuf) faisait tout simplement figure d’ovni total, bien plus que de fashion victim – terme également tout neuf et ceci dit en passant une des insultes les plus hypocrites que je connaisse, un truc de fille jalouse, si vous voulez mon avis. Mais avant que tout cela soit réaproprié par la banlieue (pour simplifier), si on portait du Lacoste, on était à coup sûr un bourgeois, du Ralph Lauren ou du L.L Bean, on était un clone ou une groupie de Gentleman’s Corner (suivez mon regard) et ainsi de suite.

 

Ainsi, personne n’échappe à la mode, puisqu’elle est, en positif comme en négatif, l‘emballage des stéréotypes, pas plus qu’on échappe à l’air du temps que l’on respire autant qu’il vous aspire (et ce ne sont pas les photos style Deschiens puissance mille de Joe Bassin sur Facebook qui me contrediront). Pourtant çeux qui croient ou prétendent être hors mode sont légion. C’est comme ces homos des petites annonces au « look hétéro, jeans et basquets » , à recherche de l’âme sœur ou plus probablement d’un « plan cul sans prise de tête » et qui se définissent « hors milieu ». No way, man ! Cela me rappelle mon prof de mathématiques de seconde au lycée Alain à Alençon, qui lançait volontiers la discussion sur l’actualité politique, mornes disgressions pendant ces cours de torture mentale. Pour lui avoir dit que je n’en n’avais rien à foutre de la politique, car pour moi à l’époque tout ce qui m’intéressait n’avait rien à voir avec la puérilité des grèves et manifs lycéennes, toujours aussi ridicules aujourd’hui qu’il y a trente cinq ans, il m’avait rétorqué : « Si tu te fous de la politique, la politique, elle, elle se fout pas de toi ». C’est bien la seule chose que j’ai retenue de tous ses cours, heures perdues qui me laissaient languissant d’ennui et de frustration morbide. En d’autres mots, puisque de toutes façons « on l’a dans l’petch » comme le dit l’ineffable Yolande Moreau, patronne du PMU dans Les Trois Frères, on peut au moins en être conscient, c’est un début.

 

Si l’on se replace au niveau de la mode, on constaste qu’aujourd’hui la visibilité des marques est si omniprésente qu’il est devenu tout à fait naturel pour les masses populaires de s’acheter des lunettes Dior, Prada ou n’importe quoi de Dolce & Gabanna (je ne vais pas toutes vous les citer sans compter celles qu’on me reprocherait d’avoir oubliées), n’importe quoi en effet comme l’indique le flot ininterrompu de voitures qui passent chaque été la frontière italienne : on s’y rue en famille pour aller y acheter des marques en vente libre, toutes plus contrefaites les unes que les autres, au risque de payer une forte amende et de se voir confisquer ses achats au retour.

 

Ce qui est effarant, c’est de réaliser qu’en pleine soi-disant crise économique des personnes issues de milieux populaires ou défavorisés, des pauvres quoi, n’ont rien de mieux à faire qu’un truc aussi humiliant et répondent de leur motivation à un micro-trottoir du JT : « Oui on sait que c’est du faux, mais comme on peut pas se payer les vrais, il faut bien se faire un petit plaisir » . Quand j’étais adolescent dans le Lot et garonne, ces gens de la France d’en bas avant l’heure faisaient la file en Andorre pour s’acheter des bouteilles de pastis, d’Izarra verte et des cartouches de cigarettes, si vous voyez la différence.

 

Mais je ne parle pas que de mode vestimentaire. Regardez tout le matériel informatique, paraboles, webcams, iPhones et tous ces écrans plats qui se vendent comme des petits pains. Là encore, ces objets de consommation ont vite trouvé leur cible de prédilection, car crise ou pas, il faut bien se faire un petit plaisir. De même que les mauvais tableaux ont toujours des cadres qui en jettent, les classes populaires ne sont jamais les moins bien équipées en biens de consommation dont ce cher écran est un des exemples, toutes mises à plat confondues.

 

A l’opposé, une connaissance, styliste de son état, se faisait faire il y a quelques années par son fournisseur italien les grands sacs Hermès à sept mille euros pièce, plus vrais que des vrais, pour une fraction du prix : allez, hop ! en turquoise, en orange, en blanc et en gris souris. Bon, si c’est sa façon à elle de baiser le système, pourquoi pas, comme ses copies sont quasiment indécelables ce sont, après tout, d‘excellents sacs et même si je déteste prodigieusement l’idée de contrefaçon, je peux aussi être affreusement tolérant, comme me le reproche toujours BillyBoy*. En fait, je soupçonne la tolérance et la zénitude que m’attribuent d’un commun accord mes proches de n'être qu'un fatalisme plus ou moins chargé d’indifférence et mêlé de compassion humaniste, vieux reliquat de ma culture catholique.

Car si on analyse, c’est exactement la même démarche de surenchère consumériste dont le conformisme d’identification est commun d’une classe sociale, groupe ou tribu à l’autre, jusqu’à parfois brouiller totalement les pistes. Comme le dit BillyBoy* à l’emporte-pièce « Les putes se déguisent en bourgeoises et les bourgeoises s’habillent comme des putes ». Car s'acheter un sac à 7000 euros, pourquoi pas si on peut se le permettre, mais il y a quelque chose d’obscène et de désespéré à vouloir faire croire qu’on a les moyens d'en avoir quatre quand ce n’est pas le cas. Cette forme de gloutonnerie narcissique, si actuelle, n’est finalement rien d’autre qu’un conformisme de plus, lequel n’est ni pire ni meilleur que celui des bourgeoises de Saint Germain en Laye ou de province qui portent encore ces lodens détournés de leur héritage autrichien et ces affreux impers beiges à doublure Burberry avec le sempiternel carré Hermès.

 

Aujourd’hui, on passe beaucoup de temps à débattre de la burqa, au nom de la liberté de la femme et du reste, mais personne ne s’interroge vraiment sur la signification d’un phénomène infiniment plus visible: le fait qu’une majorité de femmes et de jeunes filles occidentales ait définitivement choisi le pantalon pour la vie de tous les jours au détriment de la robe, surtout chez les jeunes, évolution plutôt ironique d’un siècle de libération du vêtement féminin qui a abouti à la réappropriation totale de cet emblème masculin. Là encore, le fantasme unisexe des années soixante s’est réalisé d’une façon inimaginable, il y a cinquante ans et je dois dire que je trouve cela stupéfiant. Il faut pas mal marcher dans la rue pour croiser une femme avec une robe, essayez de faire un décompte, vous verrez, la proportion est édifiante, même avec le retour des beaux jours. Ce phénomène est beaucoup plus profond et ancré qu’une mode passagère et semble s’intensifier chaque année.

Les créateurs qui, cette saison, ont fait défiler des garçons en robes ou jupes expriment, à leur façon, un certain désarroi sur cette question de genres. Certes, ce n’est pas nouveau, cela a été fait périodiquement depuis Jacques Esterel dans les années 1960 et Jean-Paul Gaultier dans les années 1980, et bien sûr cela n’aura aucune incidence sur la rue car l’immense majorité des hommes déteste l’excentricité, surtout si elle remet en question leur masculinitude . Et je ne parle pas des kilts écossais bien sûr, des robes corolles des derviches tourneurs ou de la jupette plissée des tenues traditionnelles grecques, vous m’aurez bien compris.

 

On assiste, en parallèle à cette uniformisation vestimentaire à une marginalisation de codes et de signes de sous catégories qui s’apparenteront de plus en plus à des tribus (c’est l’avenir). Ceci est particulièrement curieux si l’on constate que le XXème siècle a progressivement éliminé tous les signes distinctifs évidents d’appartenance aux corps de métiers, dont la représentation a disparu du paysage social, comme si, petit à petit, il était devenu honteux d’avoir l’air d’être un ouvrier ou un artisan. Je n’ai jamais oublié ce jour où, dans mes années de jeunesse, je faisais un chantier d’appartement au noir à Paris dans le quartier de la rue de la Pompe, pré carré bourgeois parisien s’il en est. Avec mes comparses, nous allions au zinc du coin prendre un sandwich et un ballon de rouge, habillés « en peintres », avec ce mélange de blanc et de poussière d’enduit qui finit par tout couvrir des pieds à la tête. Alors que le reste du temps, avec mes habits de ville, je captais sans difficulté le regard des autres, j’ai été stupéfait de voir qu’habillé en ouvrier, strictement personne ne me regardait et qu’on évitait même mon regard. Ce fut une impression inoubliable, non dénuée d’une certaine délectation perverse, car je savais seul qu’ils se trompaient sur la marchandise. Je pouvais marcher dans la rue comme dans un film, tout observer sans être vu avec un infini sentiment de liberté. J’étais devenu transparent.

 

Nous sommes entrés dans l’ère de la réappropriation et, à mon avis, on n’est pas prêts d’en sortir. De même qu’il existe dans toutes les grandes villes de la terre au moins un artiste qui fait du sous-Basquiat parce que Basquiat est aujourd’hui l’artiste le plus surévalué du monde, c’est une nouvelle forme d’expression, signe de notre époque de recyclage et de consommation fast et slow (les deux vont de pair) que de détourner, d’emprunter ailleurs et de se réapproprier ce qui nous intéresse, ce qui est peut-être une autre manière de créer sans vraiment avoir besoin d’inventer dans ce monde saturé, oule superficiel et le superflu se confondent. Les exemples sont infinis si l’on y pense. Au niceau social par exemple, l’interdiction de fumer dans les bars qui a conduit naturellement à une « réappropriation » du trottoir et de la rue, laquelle, plus que les raves d’hier, a contribué à ce nouveau phénomène de rassemblements via Facebook ou autres réseaux sociaux dont on parle tant dernièrement. Dans l’art contemporain la réappropriation est un discours désormais établi et une floppée d’artistes s’est engouffrée dans cette voie, avec plus ou moins de pertinence, sans que l’on puisse prévoir quand cette source, comme celle du pétrole, sera tarie.

 

Tout ceci va de pair avec cette omniprésence quelque peu artificielle et souvent absurde du design et la vogue du vintage -le rétro d’hier élargi - avec toutes leurs cohortes de de reproductions, de re-éditions à l’infini comme un kaleidoscope. Car ce que l’on achète pour meubler son intérieur est toujours aussi intéressant à analyser que ce qu’on porte pour s’habiller et ce que l’on mange.

Ainsi, juste en passant, chez IKEA, à l’origine inventeur de meubles en kit très basiques, on peut remarquer à quel point le design de presque tout le XXème siècle a été digéré et assimilé, désormais proposé aux masses avec un sens des tendances et un marketing aussi redoutables qu’efficaces. Car, à sa façon nordique qui est une indéniable réussite, IKEA a matérialisé de façon industrielle le rêve du Bauhaus, celui d’une époque effervescente où l’on réfléchissait sur le rôle esthétique et social de la modernité, mais avec une pensée d’artiste et un savoir-faire d’artisans. Ce qui explique que malgré leurs théories, les grands courants esthétiques du début du XXème siècle, Jugendstill et Bauhaus en Allemagne, Art Déco en France, Arts and Crafts en Grande Bretagne, Wiener Werkstätte en Autriche, par exemple, produisirent une œuvre d’une incroyable richesse, mais cependant élitiste et chère. Y a t’on gagné au change, c’est une autre histoire.

 

Je voudrais juste finir sur une réflexion de BillyBoy*, en fait à l’origine de cet article : avant chacune des deux guerres mondiales, l’art, les arts décoratifs, la mode étaient parvenus à un très haut degré de sophistication et pourtant tout cette beauté, cette cette magnifique créativité n’ont en rien empêché la déflagration des plus terribles conflits de l’histoire. Peut-on faire un rapprochement avec la période que nous vivons aujourd’hui, ce serait intéressant à développer.

Bien sûr, je ne pense pas une seconde que l’art peut éviter les guerres et encore moins sauver le monde, ce n’est pas le rôle de l’art, si tant est qu’il en ait encore un, surtout que ce qu’on appelle le marché de l’art est une vaste imposture. Aujourd’hui, le monde change si vite, les signes d’affolement de la machine sont de plus en plus bruyants et pourtant ce stupide et inutile paquet de chewing gum est là à tenter, lui aussi, d’exister et de nous faire croire qu’on a besoin de lui. A force de confondre le superficiel avec le superflu…

 

Mais cependant personne ne veut vraiment croire que demain peut-être tout le confort qui nous semble si naturel risque d’être brutalement remis en question, parce l’idée de se serrer la ceinture, par principe, ne plaît à personne et que les habitudes sont bien difficiles à changer. Mais je suis en train d’écouter Lou Reed, déclic dans l’espace temps, et comme lui, je vous dis good night ladies : it is time to say goodbye.


Jean Pierre «Lala» Lestrade

Notes

[1] Lala est le grand frère de Didier Lestrade. NdlR.

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