Dexter ou feindre pour survivre en liberté

À lire — Dexter est un personnage de fiction créé par Jeff Lindsay. Il est expert en médecine légale, spécialiste des traces de sang pour la police de Miami, mais aussi,  et surtout, tueur en série. Il ne tue jamais des innocents, mais des meurtriers sanguinaires, ou des assassins d’enfants. Sa caractéristique: il fait la justice lui-même, se sent investi d’une mission, supérieure et fantasmée, définie par son père adoptif Harry, policier lui-même et disparu, lequel cherchait à canaliser les pulsions meurtrières de son fils.
À lire — Dexter est un personnage de fiction créé par Jeff Lindsay. Il est expert en médecine légale, spécialiste des traces de sang pour la police de Miami, mais aussi,  et surtout, tueur en série. Il ne tue jamais des innocents, mais des meurtriers sanguinaires, ou des assassins d’enfants. Sa caractéristique: il fait la justice lui-même, se sent investi d’une mission, supérieure et fantasmée, définie par son père adoptif Harry, policier lui-même et disparu, lequel cherchait à canaliser les pulsions meurtrières de son fils.

L'un des aspects intéressants de ce personnage est qu’il parvient à mener une existence relativement normale et à sauver les apparences. C’est un héros à double visage comme le personnage imaginé par Bret Easton Ellis dans American Psycho en 1991.

En outre, Dexter est, dans une certaine mesure, un nouveau Vautrin (surnommé Trompe-la-Mort): ce personnage, créé par Balzac, n’hésite pas non plus à tuer pour servir sa cause et finit, lui aussi, par rejoindre la police en en devenant même le chef dans “Splendeurs et Misères des Courtisanes”. A la différence de Dexter cependant, Vautrin est un repenti et à ce titre seulement, il suscite l’admiration à la fin de l’oeuvre.

 

Dans les romans de Lindsay, brillamment adaptés à la télévision par James Manos, ce qui frappe le lecteur, c’est que malgré les meurtres sanglants et les scènes de torture parfois insoutenables qu’il commet, Dexter n’est jamais perçu comme un criminel brutal qui ne mérite que la corde pour se pendre. On tremble pour lui lorsqu’il est sur le point d’être découvert en flagrant délit et on souffle lorsqu’il parvient à échapper à la police – de toutes façons moins intelligente que lui.

Lindsay crée un personnage non repenti qui se cache pour faire ce qu’il considère être un bien supérieur: attitude bien étrange à une époque où la vie privée de chacun s’expose en permanence sur le web, à une époque où il est de bon ton d’afficher abondament et instantanément sur les réseaux sociaux son dernier gâteau au chocolat, sa dernière collecte pour la Croix Rouge, ses affects, ses albums de famille, l’état de son couple…

 

On est alors en droit de se demander ce que représente Dexter.

Ce personnage est tout d’abord l’incarnation d’une pathologie. Mais ce n’est pas ce qui nous intéresse.

 

 

Le moi qui n'est pas moi

 

Il parle du « moi qui n’était pas moi » (Ce Cher Dexter, page 9). Il le dissèque par l’introspection, l’analyse, tente de le contrôler, le canalise à l’intérieur des cadres de la mission définie par son père (ce qu’il appelle le Code). Au quotidien, il justifie ses crimes par le Besoin: « le cri du Besoin au dedans, l’entité pure, le guetteur silencieux, l’être froid et calme, celui qui rit » (Ce Cher Dexter, page 9).

Plus intéressant encore, ce personnage incarne, au royaume de Facebook, l’impossibilité de communiquer et de se lier au monde: « Je suis indigne d’amour. Fidèle aux conseils d’Harry, j’ai essayé de me lier avec des gens, de m’impliquer dans des relations, et même, dans mes moments les plus fous, de me prêter à l’amour. Mais ça ne marche pas. Quelque chose en moi est brisé, ou n’a jamais existé et tôt ou tard l’autre personne me surprend en train de simuler. » (ibidem)

 

Le mot est lancé: simuler. Simuler pour s’adapter au monde. S’adapter à un monde où, en réalité, l’on est épié de toutes parts et priés de se plier aux schémas de pensées dominantes et aux diktats du bonheur: vidéo-surveillance au Royaume-Uni, pression des réseaux sociaux, tyrannie de la portabilité (qui n’a décroché son portable pour s’entendre demander le désormais rituel « T’es où? » ?), calibrage de nos désirs transformés en besoins consuméristes, les exemples ne manquent pas… Celui qui ne parvient pas à se soumettre au courant dominant, doit trouver un moyen de se faire néanmoins accepter par la société qui l’héberge, car celui qui couperait tout lien deviendrait, cependant, un être pathologiquement suspect.  Toute la force du personnage de Dexter, et, partant, son succès, tiennent probablement dans la solution que nous propose ce personnage extrême et, certes, répréhensible à bien des égards: il choisit de porter un masque.

 

 

Le masque

 

Père de famille responsable, frère modèle sous les apparences d’un geek bonhomme et fadasse, parfaite cheville ouvrière de la police de Miami, voisin avide de barbecues, Dexter se crée une persona, un masque lisse, socialement acceptable et suffisamment sophistiqué pour tromper le plus grand nombre au quotidien. Ce masque n’est pas porteur ni d’un bien ni d’un message en soi: il est fonctionnel et permet de sauvegarder la vraie personnalité qui, si elle venait à être découverte, conduirait à l’arrestation du héros.

 

En conclusion, même si la vraie personnalité de Dexter, le tueur sanguinaire, demeure condamnable, la solution de survie que nous propose l’auteur, a de quoi prêter à réfléchir: dans la droite ligne de ce qu’écrivait Laurent Chambon dans Minorités au sujet de Facebook (dans la Revue n°37), puisque, comme à la cour de rois de France, comme dans les villages normands du 19e ou l’Islande contemporaine, ni l’excentricité ni l’anachorèse ne sont tolérées au risque de passer pour « un fou », Jeff Lindsay, par le personnage de Dexter, nous invite à nous fabriquer une armure complexe pour traverser le siècle et supporter nos semblables.

À la faveur de cet écran s’ouvre un jardin secret à cultiver à l’abri de tous les regards. Faute d’y trouver le bonheur, on peut y jouir d’une liberté authentique. Encore faut-il accepter qu’elle s’exerce au prix de la solitude. Ainsi, l’auteur pose la question à travers les lèvres de Dexter: « Que pouvons nous faire tous? Impuissants que nous sommes, prisonniers de nos petites voix intérieures, que pouvons nous faire, en effet? » (page 309)

 

Car, enfin, peut-être que se dessine en filigrane un autre questionnement: sommes-nous accessibles à la communication? Et, dans tous les cas, celle-ci vaut-elle la peine qu’on se dévoile?

 

 

Ce Cher Dexter, Jeffry P. Lindsay, Points Thriller, 310 pages. EAN13 : 9782757800034.


Renaud Mercier & Nicolas Jacoup

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