Retour inattendu de l'homophobie en Islande

Ólafsvík (IS) — Nous avions récemment fait l'éloge de l'indifférence de bon aloi dont témoignait la société islandaise à l'encontre des questions de genre, et, plus particulièrement, de l'absence de discrimination qui touchait les gays et les lesbiennes. Or il semblerait que, dans ce pays frappé par une crise économique d'une ampleur inouie, toutes les valeurs humanistes, tous les droits que l'on croyait acquis dans le monde nordique, soient dangereusement remis en question.
Ólafsvík (IS) — Nous avions récemment fait l'éloge de l'indifférence de bon aloi dont témoignait la société islandaise à l'encontre des questions de genre, et, plus particulièrement, de l'absence de discrimination qui touchait les gays et les lesbiennes. Or il semblerait que, dans ce pays frappé par une crise économique d'une ampleur inouie, toutes les valeurs humanistes, tous les droits que l'on croyait acquis dans le monde nordique, soient dangereusement remis en question.

En effet, nous avons déjà, dans ces mêmes colonnes, eu l'occasion de pointer du doigt les démons qui guettent l'Islande depuis le cataclysme financier d'octobre 2008. Au premier chef, le retour de la pauvreté qui contraint de nombreux insulaires à solliciter l'aide alimentaire des oeuvres de charité, a provoqué des mouvements xénophobes visant plus particulièrement les populations immigrées d'Europe de l'Est. Dans le même temps, nous avions attiré l'attention de nos lecteurs sur les tracasseries administratives dont faisait l'objet une ressortissante asiatique lors de son renouvellement de titre de séjour: un cas, semble-t-il, isolé, mais qui atteste du changement d'état d'esprit des Vikings à l'endroit de ceux qu'ils invitaient il y peu sur leur sol et qu'on prie désormais de rentrer dans leurs pays d'origine. Enfin, nous avons longuement expliqué comment, lors de la faillite de la banque en ligne Icesave, filiale de la Landsbankinn, le gouvernement islandais, alors en place, avait d'emblée assuré les insulaires de la garantie des dépôts par l'état, tout en refusant de couvrir les clients étrangers, britanniques et néerlandais en l'occurrence. Xénophobie, racisme, préférence nationale, l'île semble en proie à des hydres qu'elle peine à refouler malgré les interventions (parfois tardives) du gouvernement social-démocrate de Johanna Sigurðardóttir.

 

Ces derniers temps, un nouveau dossier s'est invité dans les débats qui tournent autour des dérives évoquées ci-dessus: le retour inattendu de l'homophobie. Ainsi que nous l'expliquions naguère, la législation islandaise est très ouverte aux couples de même sexe. Partout en Islande, gays et lesbiennes peuvent contracter des unions civiles dont les implications légales sont similaires au mariage hétérosexuel, y compris en ce qui concerne l'adoption. Le nom de mariage était néanmoins réservé aux unions hétérosexuelles pour des raisons sémantiques liées à la langue islandaise. Quant à l'Eglise d'Islande (tendance luthérienne), elle devait légalement trouver un prêtre qui bénirait ces unions civiles à la demande des jeunes époux.

 

C'est pourquoi la brève dont Grapevine se fit l'écho le 29 avril 2010, a profondément ébranlé la communauté islandaise. En effet, le gouvernement islandais se proposait de fusionner les deux institutions et, au prix d'une entorse à la linguistique, d'ouvrir le mariage traditionnel à tous les couples. Le but de la loi était d'abroger les ultimes distinctions qui demeuraient comme autant de souvenirs des inégalités passées. En conséquence, il incombait aux églises, dépositaires du droit de célébrer officiellement les mariages au même titre que les mairies, le devoir de marier également les couples de même sexe (et non plus, simplement, de bénir les unions déjà contractées). Pour beaucoup, cette proposition de loi ne semblait qu'une régularisation importante, mais symbolique. Pourtant, contre toute attente, le synode de l'Eglise d'Islande, laquelle est financée par les deniers de l'état, a refusé de se soumettre à la loi.

 

 

La colère de Dieu

 

Les réactions n'ont pas été immédiates, mais on sent désormais que le vent change en Islande et qu'à la faveur du refus de l'Eglise, certaines langues s'autorisent à prendre la communauté homosexuelle pour cible directe. Ainsi, le 21 mai 2010, Grapevine révélait qu'un prédicateur accusait le libéralisme islandais à l'endroit des gays et lesbiennes d'être à l'origine de “la colère de Dieu”. Celle-ci se manifesterait par les récents tremblements de terre, les soucis de santé de l'ex-premier ministre, ainsi que par une maladie touchant, depuis peu, les stocks de poissons. Rien de moins.

 

Mais le cas fait école, et le 24 mai 2010, on pouvait lire que la communauté adventiste , suivie par l'Eglise Nationale d'Islande cette fois, partait en croisade contre le mariage des couples de même sexe. Enfin, Steinunn Jóhannesdóttir, écrivain de son état, voyait dans cette loi, une institution qui lui renierait le titre de “femme”.

 

Bien sûr, il n'est pas étonnant que des voix s'élèvent lorsqu'on cherche à faire voter des lois, mais ce qui est inquiétant ici, c'est avant tout la montée de la haine dont les minorités font l'objet en Islande: travailleurs d'Europe de l'Est, personnes d'origine asiatique, et maintenant gays et lesbiennes. Plus grave encore, ces attaques n'émanent plus seulement de populations qui auraient perdu toute valeur à la faveur de la misère, mais de corps constitués qui prétendent à une autorité morale sur leurs fidèles. Plus que jamais, il appert que l'Islande a perdu ses repères et que loin de se remettre en question, certains préfèrent recourir à la pire des solutions: la chasse aux boucs-émissaires. Et puisqu'ils ne trouvent pas de coupables, ils s'en inventent. Remercions la bonne fortune d'épargner à l'île d'avoir une armée: par les temps qui courent, on entendrait bientôt des bruits de bottes dans les rues de Reykjavik.


Renaud Mercier & Nicolas Jacoup

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