Seibmoz (L'Auberge des retoqués 5)

Fuir Paris. Les fouilles intempestives et les jeunes boutonneux qui paradent Fa-Mas en bandoulière.  Les Noirs plaqués au mur dans le métro, presque tous les jours. Les groupes de gamins au sol, le soir en rentrant chez moi. Si Paris permet de travailler et parfois de s'émanciper, la capitale reste un amusement surtout pour les gens de passage. Le métro, avec ses beaux carreaux blancs, est un moyen de transport fascinant quand on n’a pas à se taper les heures de pointe.

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Peggy Pierrot

par Peggy Pierrot - Samedi 22 mai 2010

Webmaster et journaliste. A travaillé à Transfert.net puis au Monde diplomatique. Placée sous le signe des trois M, Metz, Moselle et Martinique, elle tient une chronique régulière pour Minorités, « L'Auberge des retoqués ».

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Fuir Paris. Les fouilles intempestives et les jeunes boutonneux qui paradent Fa-Mas en bandoulière.  Les Noirs plaqués au mur dans le métro, presque tous les jours. Les groupes de gamins au sol, le soir en rentrant chez moi. Si Paris permet de travailler et parfois de s'émanciper, la capitale reste un amusement surtout pour les gens de passage. Le métro, avec ses beaux carreaux blancs, est un moyen de transport fascinant quand on n’a pas à se taper les heures de pointe.

L

e transit hors petite ceinture est une galère pleine d'effluves nauséabondes de fin de journée, de gueules figées, de corps harassés.  De correspondances bus-métro-rer-bus-àpied à faire éclater le plus serein des contemplatifs. À ce tableau de visages hagards, le visage tendu dans la nuit – se rajoute celui d'autres occupants, ni touristes ni navetteurs : clochards, vendeurs à la sauvette, punks à chien.

L'observateur aventureux – il se sera promené Gare du Nord, au jardin des Halles, ou aura franchi le périph – aura remarqué que ces coins, aux heures matinales ou en fin de journée, se colorent majoritairement de noir. Seine St Denis style.

 

Il paraît qu'il n'y a pas de ghettos en France métropolitaine. Alors d'où vient cette impression de relégation et d'isolation mono-color? Et cette empreinte, ce parfum de redite, la nuit tombée, d'un spectacle social connu, venu des contreforts populaires de Fort-de-France.

 

Desertée des touristes, la capitale martiniquaise traine une mauvaise réputation. Rare sont ceux qui s'égarent tout près de l'exotique Texaco littéraire, dans les quartiers de Trenelle et de Citron qui s'étalent au pied des barres de Berge de Briand.

 

Il faut dire que déjà, le centre ville de la capitale martiniquaise, se dépeuple bien avant la nuit tombée. Les gens courent rejoindre leurs chez eux – les taxis co s'arrêtent tôt, et restent aléatoires. À partir de 17 heures, des grappes de gens courent vers les bus pour éviter de se retrouver coincées à attendre boulevard de la République, près du cimetière, quand la nuit s'anime. Les embouteillages battent leur plein, et ça gueule en créole. Les « Tchou manman ou » passent pour de la poésie romantique dans ce flot d'invectives. Reste ensuite ceux qui n'ont pas fui, ceux qui restent coincés tardivement au tribunal et deux trois flâneurs habitant le quartier, qui errent à la recherche d'un snack ou d'une supérette encore ouverte.

 

Dès le lever du jour, la capitale antillaise s'agite, mais l'éden du soir au soleil couchant, est la porte d'un autre sinistre royaume.

 

Avant que les travaux ne défigurent provisoirement la place de la Savane, on pouvait les entendre hurler et se battre jusqu'au petit matin. Parfois, l'un d'entre eux, un égaré hors de son territoire nocturne, probablement pourvu d'une immunité lui permettant de survivre au grand jour, vous tombait dessus en fin d'après-midi en vous laissant entrevoir sa bouche et ses habits troués. Le dépenaillé aux yeux exorbités fait à la fois peur et pitié.

Les hommes et femmes édentés accrocs à la pipe en verre ont aussi majoritairement la gueule teintée de noir – comme si la consommation du cheap dérivé de la cocaïne faisait partie d'une malédiction génétique.

 

Vos entrailles se serrent et votre colonne se couvre d'un voile de sueur, lorsque vous, être vivant, passez au milieu des déjà morts. Des rues muettes de Fort de France aux heures glacées de la transhumance de la banlieue vers Paris, dans certains coins oubliés des dieux, en haut d'escalators interminables, ou sous les bougainvilliers [1] en fleur errent les crack addicts.

 

Apparu dans les années 80 aux Etats-Unis, le crack n'a pas formé sur les rives françaises la déferlante redoutée. Non. Le crack est resté coincé aux Antilles et dans les zones d'habitation caraïbe de la région parisienne. Voilà.

Souvent les zombies ne vous voient même pas, vous le vivant. Ils préfèrent se battre, ramper après le déchet blanc qui roule. Ils se dévorent entre eux, et parlent une langue étrange compréhensible que par eux.

Dans leurs yeux, un bout de l'apocalypse post-nucléaire, de la vie en monde "Mad Max", du demain de l'après-changement climatique. Prêt pour le froid polaire. Paré pour crever de chaud. Le crack addict vit dans un no man's land thermique où la température est constamment le zéro absolu. Veste polaire sous 25° la nuit.

 

Entre deux illuminations, le zombie te baratine avec son nouveau plan d'activation pour l'emploi de quand il aura récupéré ses papiers. Parce que là, il a un plan pour un boulot mais il lui manque quelques francs pour le métro. Le métro ? Le métropolitain [2] qui vient d'arriver avec le Orly-Fort de France ? Le zombie voit déjà loin : le tram foyalais n'est pas encore construit que lui a déjà besoin de quoi payer son ticket.

 

Synthétisé dans les caraïbes par des petits malins jamaïquains, le fléau cyberpunk a transité par les États-Unis des années frics, comme un pendant au ras du caniveau de la folie yuppie. Le « miami base/bass » ne fut pas qu'un style de musique sexy, mais l'engrais de l'invasion Los Angeles, le ferment crackhouse. Put her in the buck.  Dans les crackhouses de cette autre décennie noire [3] pullulent les crackées avilies qui par tous les trous enchaînent passes et flash allant jusqu'à échanger 5000 balles par nuit.

 

 

Mais pourquoi les Antilles ? Sûrement à cause de la propension locale à utiliser le bicarbonate de soude pour faire un peu tout: se laver les dents, les pieds, régler ses problèmes digestifs, faire la cuisine. Mais non. Je rigole, rien à voir avec les accras.

La drogue saisie aujourd'hui à la Martinique et à la Guadeloupe est essentiellement destinée au marché local. On garde pour soi ce superbe savoir-faire. Hurlons au communautarisme: la spécialité locale depuis des siècles est de vendre les siens au plus offrant du négrier à la mise sous tutelle de l'addiction. À Paris, après les Antillais, les premiers pourvoyeurs de crack, de la Goutte d'or à la sortie de RER Saint-Denis, ce sont les dealers sénégalais, les nouveaux tontons macoutes de la free-base, aujourd'hui suivis par les petits malfrats maghrébins. C'est ça aussi l'intégration. Le caillou à portée de tous.

Beau CV : 2007  clochard aviné, 2010  crackhead à temps plein, accepte tout, horaire de nuit...

 

 

C'est ça qui est bien, avec un produit pareil, on fidélise le client. Le zombie déchet (de cocaïne) est souvent un individu qui cumule les vulnérabilités, avec le thermomètre de la misère sociale bien haut perché dans le cul. Le mercure qui monte très haut.

 

Les consommateurs de cocaïne et de crack, inhalés, sniffés, injectés blabla, ne sont pas tous les oiseaux nocturnes désocialisés, croisés en haut des escalators de la porte des Lilas. Les teufeurs et leur free-base au nom plus fashion, les occasionnels marquent moins l'imagination et contrôlent la situation sans finir à genoux en mange cailloux. Ouais.

 

Le crackhead est comme le loup des contes ou l'héroïnomane injecteur des années 80 – celui qu'on agite pour faire peur aux enfants. Mais le regard tueur venu du fond des yeux jaunes est pire que celui de tous les loups. C'est celui d'un singe grimaçant, élévé en laboratoire, qu'on aurait croisé avec un soucougnan [4].

 

Des bien rangés aux super marginalisés, deux mondes qui font monter la haine, l'envie de chausser les Doc Martens, pour se défouler sur les corps affalés, avant l'arrivée des sirènes bleues. Colère qui monte, sourde à tous les discours de santé publique, d'approche compréhensive, bien loin des clameurs des associations d'usagers. Faire péter le couvercle de la raison. Bim bam. Mais pas pour le flash.

 

Un vœux, un pieu. Partir combattre les monstres, faire une ronde, chaque soir, comme dans "Buffy contre les vampires". Avec un crucifix autour du cou? Revêtir la tenue blanche du Danmyé [5] comme une armure de métal. Tendre l'oreille. Dilués dans le citron, ce ne sont pas des youyous de mariage qui crépitent derrière les buissons, mais des krik et des krak et des hurlements de morts vivants. Yé krik [6] : le crackhead perd la tête. Yé krak : vas-y crave ! Misti krak ! Tu as laissé ton bébé crier sans le nourrir. Misti krik. T'as rien trouvé mieux à foutre que de battre ta femme. Bam. Mistikrak. Je t'en foutrais de la pathologie de sous-cultures. Derrière mon masque vengeur la violence patriarcale ouvrière à la sauce colombo [7], arrosée de coke ou pas, exode rural ou pas, se règle à coup de coutelas!

 

 

Contre l'armée de zombies, mes super pouvoirs dirigent la lave de la Pelée à très bon escient ! Mes yeux se révulsent et j'ai subitement les cheveux blancs [8]. Je prends la lave à pleine main pour en faire une balle. Et je tire le boulet rouge qui déquille, l'arrière garde protectrice des pantelants de SupaDilla [9]. La fournaise emporte le boss de niveau, rastafari aux dread sales, assis sur un fauteuil à la Huey Newton [10], régnant sur un monde d'abysse. Le gros s'embrase.

Est-ce que la cour dort ? Ben, non la cour ne peut pas dormir !


Peggy Pierrot

Notes

[1] Arbuste.

[2] Jeu de mot sur métropolitain, habitant de la métropole et le nom du chemin de fer souterrain parisien. Le métropolitain désigne généralement le Blanc de France. Le négropolitain étant le Noir de France.

[3] La décennie noire désigne généralement les années de la guerre civile algérienne, les années de terreur FIS/GIA.

[4] Engagé volant. Monstre du quimbois, le "vaudou" antillais. http://fr.wikipedia.org/wiki/Quimbois

[5] Damier, sorte de capoeira antillaise.

[6] Séries d'interjections qui ponctuent les histoires contées, notamment lors des veillées mortuaires. Le conteur crie « Ye krik » et l'assemblée réponds: « Yé Krak » setc.

[7] Mélange d'épices.

[8] Voir le personnage Rogue dans la bande dessinée Marvel, les X-Men.

[9] SupaDilla : Super dealer.

[10] Black Panther. La photo où il siège fusil à la main est souvent reprise et détournée, comme symbole de l'avènement d'un pouvoir noir, comme symbole d'une certaine fierté retrouvée du dominé ou d'un point de vue général du combat contre l'oppression. Dernièrement le rappeur Médine y fait référence dans ses visuels. http://bit.ly/a4Jg0Y

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