Sexe, sang : les vampires ont-ils des droits?

L’avantage des séries (et pour l’instant, massivement, des séries américaines) est qu’elles sont toujours à petite échelle des laboratoires théoriques, où l’on teste la solidité des choix des personnages, épisode après épisode. Un film se contente d’une sanction, éventuellement d’une seconde chance. Alors que la série peut donner à un personnage autant de chances qu’il existera d’épisodes, d’arcs, ou de saisons.

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Richard Mèmeteau

par Richard Mèmeteau - Samedi 08 mai 2010

Professeur de philosophie, co-fondateur de Freakosophy, geek attardé, fan de comédie US, discuteur de théories en tout genre dans les cafés, et, depuis 2005, amoureux de Kele Okereke, le chanteur de Bloc Party.

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L’avantage des séries (et pour l’instant, massivement, des séries américaines) est qu’elles sont toujours à petite échelle des laboratoires théoriques, où l’on teste la solidité des choix des personnages, épisode après épisode. Un film se contente d’une sanction, éventuellement d’une seconde chance. Alors que la série peut donner à un personnage autant de chances qu’il existera d’épisodes, d’arcs, ou de saisons.

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a dernière idée jetée dans le grand accélérateur de théories est la suivante : « Et si les vampires n’étaient seulement condamnés pour l’éternité, ou condamnés à devoir tuer pour satisfaire leurs pulsions, mais s’ils étaient dans le fond une minorité politique en mal de reconnaissance ? » Et c’est True Blood, la dernière production d’Alan Ball (le créateur génial de Six Feet Under, et scénariste d’American Beauty), qui prend en charge le problème.

Oui, oui, oui, on a vu la même série : les scènes de cul incroyablement charnelles (et parfois frisant le grotesque); le mini-suspense sur l’identité du tueur; la romance passionnée entre Sookie, la blonde télépathe à l’accent bizarre: mi-cajun, mi-néo-zélandaise, et Bill le vampire assimilationniste névrosé; Lafayette le « thug » black gay, et résilient jusqu’à l’os, etc. Il y a tout ça. Mais la scène d’ouverture du pilote parle bien de politique.

 

Un couple de gamins hétéros tout fraîchement sortis de leur springbreak débarque en 4X4 dans un supermarché du Bayou, et demande au caissier s’il sait où se procurer du sang de vampire, la nouvelle drogue à la mode. En arrière fond à la télévision, sur le plateau de l’émission Politically Incorrect, un représentant des vampires s’explique face à Bill Maher. Les arguments sont les suivants : les vampires ont les mêmes droits que tout le monde parce qu’ils sont des citoyens et qu’ils paient leurs impôts. Mais sont-ils dangereux ? Réponse en trois points de la très fraîche porte-parole blonde: (1) les preuves de cette dangerosité sont exagérées ; (2)  les humains ont été pour l’instant les plus grands oppresseurs de leur propre race ; (3) depuis que le sang synthétique « true blood » existe, les vampires n’ont plus besoin de se nourrir du sang d’humains plus ou moins consentants.

 

Retour entre les rayons du supermarché, le caissier vêtu de cuir et de bagues gothiques joue avec les nerfs du couple en se faisant passer pour un suceur de sang. Mais une fois la surprise passée, c’est un bear en manteau et casquette de chasseur, qui sort ses canines comme un serpent. Aux gamins, il dit gentiment qu’il pourrait les enculer, puis les bouffer, et au caissier goth, de ne plus jamais se faire passer pour l’un d’eux. Générique, truffé d’images de mort, de sexe, d’alcool, de prière, de serpents et de croco, avec une grosse musique à la Chris Isaac, à laquelle on devient accroc au fil des épisodes.

 

Le problème est donc posé, et suivant deux perspectives. A la télé, le désir d’intégration d’une minorité de vampires fait face au conservatisme humain ; le discours fait mouche. Mais, dans la vraie vie d’un supermarché de Louisiane, malgré toutes les précautions institutionnelles, les humains et les vampires continuent à se faire peur, à se chercher et à se désirer, à mêler leurs sangs. Classiquement, le combat des minorités est présenté sur les deux niveaux : le combat politique, et le combat social contre le cliché. Alors que le premier semble se gagner, avec des arguments libéraux assez classiques, le deuxième commence à peine.

 

Car une donnée supplémentaire a aussi été ajoutée au tableau de la lutte pour les droits des minorités: la communauté qui réclame ces droits est réellement nocive. Les vampires ont croqué, et re-croqueront de l’humain. Mais surtout, leur sang est le lieu de tous les dangers, toutes les contaminations et de tous les fantasmes, vecteur de vie comme de mort. Depuis Blade I et II, en gros, la mythologie vampirique s’est scientifisée. Être un vampire signifie d’abord porter un virus, et un virus particulièrement contaminant, presque autonome, capable de muter et d’exiger sa propre reproduction au mépris même de ses hôtes… Le dernier blockbuster de vampires en date, Daybreakers, creuse le même sillon en faisant coexister les thèmes politiques et viraux, comme si définitivement être vampire signifiait avoir le sida et être une race en pleine dégénérescence. True Blood s’installe au cœur du cyclone de l’imaginaire populaire, avec cette question : les arguments des droits pour les minorités sont-ils encore valides lorsque cette minorité veut nous sauter à la gorge ?

 

 

Une série conservatrice ?

 

C’est tout le pari risqué d’Alan Ball : présenter une minorité qui à la fois résiste à toute intégration, qui n’est, pour ainsi dire, victime de rien, et, qui plus est, est dangereuse. On dit « risqué », c’est un euphémisme. Habituellement, le discours consistant à présenter une minorité comme dangereuse est la marque d’un discours conservateur de droite (au minimum). Une minorité serait supposée dangereuse parce qu’elle ne se fond pas dans la culture dominante et l’inquiète. Mais plus encore, une minorité peut devenir réellement dangereuse, parce qu’en réaction à sa marginalisation, elle peut répliquer par la violence. La mécanique bien rodée du discours conservateur est donc de pousser un risque fantasmé à devenir un risque réel, à force de prétendre le prévenir. Bref, Alan Ball ne s’est donc pas rendu la tâche aisée pour faire de ses vampires les Arnold et Willy 2.0 du combat pour les minorités.

 

Certains bloggeurs américains ont d’ailleurs immédiatement réagi : la communauté vampire, selon eux, représente assez clairement la communauté gay – notamment parce que les gays sont une minorité invisible, capables de se fondre dans la population. Le show serait donc insidieusement homophobe et Alan Ball (gay lui-même) aussi (mais inconsciemment). Bien sûr, notre producteur/scénariste/metteur en scène génial peut s’en foutre. Il est gay, donc en partie protégé de ce genre de reproche, et son show marche bien sur HBO. Mais il s’est tout de même fendu d’une petite réponse dans le Los Angeles Times. Une réponse qu’on peut trouver ambiguë : « Pour moi, le côté amusant de toute cette série est qu’il s’agit de vampires, et que ça n’est pas trop sérieux. Pourtant, ils peuvent être pris pour une métaphore pour les gays… pour n’importe qui d’incompris, en fait. En même temps, ce n’est pas une métaphore du tout. » Alan Ball prend les mêmes précautions que tous les entertainers américains soucieux que le public s’approprie son show. Mais il est aussi conscient que sa façon de présenter les choses peut mettre mal à l’aise un certain discours arc-en-ciel.

 

Ball est-il conservateur ? Le livre de Charlaine Harris passé entre les mains dresse d’abord un constat, filé le long de la métaphore vampirique. Les humains/gays restent fascinés par la mort, et la toute petite chance qu’ils ont d’y échapper. Ils sont avides d’échanger leurs sangs d’humain, chiant, normal, contre un sang de vampire aphrodisiaque, régénérateur, et psychotrope. Quelles que soient les mises en garde, leurs expériences bareback avec les vampires sont vécus comme des extases, car ils sort de leur condition mortelle pour tutoyer ces sortes de dieux immortels. Quant aux vampires/gays, ils boivent du sang synthétique en public pour paraître intégrés, mais ils restent éternellement tentés par le sang humain, qui, à eux, leur paraît le seul authentique et véritable. La symétrie entre les deux situations est presque parfaite. Ce qui est interdit pour l’un est normal pour l’autre, et vice-versa. Mais dans les deux cas, le discours libéral pacificateur semble avoir ouvert la boîte de Pandore: les hommes vont enfin pouvoir s’adonner à leur passe-temps favori, chercher à recevoir leur petite part d’immortalité à leurs risques et périls, et les vampires se camoufler à l’ombre d’une existence mainstream.

 

On peut donc répondre immédiatement à l’accusation d’homophobie en disant qu’au fond, humains et vampires peuvent représenter dans la série les deux côté de la vie gay, et de façon plus générale le goût de tous à tutoyer tantôt la normalité, tantôt à vouloir y échapper. Le postulat de la série est en effet que la majorité a été soudainement minorisée ; les humains de la série ne sont qu’humains, parmi d’autres formes de vie. Six feet Under était entre autres le récit d’un gay outé et de ses difficultés. True Blood est la série d’un vieux vampire qui veut aimer les humains, et d’humains qui veulent aimer les vampires. Ball y développe cette fois-ci une réflexion critique sur le retour de bâton de l’affirmation minoritaire, lorsque tout semble acquis, lorsque les multithérapies semblent protéger du sida, lorsque les gays ne développent plus un devenir-minoritaire mais une identité gay réactive.

 

 

Petit traité de survie politique 

en milieu vampire communautariste.

 

(S’ensuit à partir de là toute une réadaptation du discours libéral en faveur des minorités.)

 

Première entorse : être minoritaire n’est pas présenté comme étant une chance en soi. Finis les discours sur la différence enrichissante, sur les leçons qu’on a à tirer des différences des uns et des autres… Tous les personnages qui sont attirés spontanément vers les vampires le sont pour de mauvaises raisons : égoïsme, vengeance, ignorance, et pulsions suicidaires. Que ce soit le beau latino qui s’offre à des vampires pour les contaminer de son hépatite D (S01E04) – la seule et unique maladie semble-t-il qui touche les vampires, puisqu’elle est une maladie du sang (ne me demandez pas les détails scientifiques…). Que ce soit la serveuse nymphomane qui se tape des vampires parce qu’elle y fantasme une montée immédiate vers le septième ciel. Ou que ce soit la vendeuse de fringues qui s’offre littéralement à Bill dès qu’elle apprend qu’elle est un vampire – ce qui évoque assez littéralement aussi les fantasmes sexuels véhiculés au sujet des minorités raciales. Être différent n’est pas une raison pour communiquer avec autrui, mais parasite plutôt le dialogue.

 

La seule relation « propre » de préjugé est la romance exemplaire entre Sookie et Bill. Et pourtant, ce qui frappe dans leur cas, c’est leur cruauté réciproque, leurs engueulades incessantes, voire la façon de se basher comme dans un duo de R’n’B. Notre jolie blonde sudiste se moque d’abord du nom ridicule de « vampire Bill ». Et par la suite, au moment de se faire glamouriser par le vampire, elle éclate de rire. L’effet du regard de braise de « vampire Bill » sur elle est tout simplement nul. Sookie se moque de la vampiritude de Bill. Et elle n’est pas non plus vampire friendly – elle trouve la plupart des autres vampires sales et malpolis… ça s’améliore un peu à la fin de la saison 2, mais le seul moment où elle fait copine-copine avec Jessica, l’infante de Bill, on lui montrera qu’elle s’est trompée lourdement (S02E04).

 

Bill, quant à lui, surjoue les vampires pervers auprès de ses potes, et répète comme un gros macho à canines pointues : « Elle est mienne » à chaque fois qu’un vampire punk est prêt à planter ses crocs le cou de Sookie. Les premières scènes suscitent des malentendus assez drôles, tellement Bill se la joue vampire au mépris de la vie de sa nouvelle petite copine. Il veut être le pote des humains, mais sait aussi qu’il doit porter le masque de la cruauté pour continuer à vivre comme un vampire. Le moins qu’on puisse dire est qu’il n’a pas les couilles d’un Roméo qui s’engueulerait immédiatement avec tous les Montaigu pour aller fôlatrer avec sa Capulet. Aussi violentes que paraissent ces premières situations, elles développent les seules bases possibles d’un échange entre humain et vampire. S’être mutuellement échaudé garantit l’absence de toute fascination malsaine.

 

 

Minorité fermée

 

Deuxième entorse à la lutte pour la reconnaissance : rester une minorité fermée. L’histoire de la série, relativement fidèle au roman de Charlaine Harris, fait référence à plusieurs situations de contaminations, ou aux effets du sang des vampires. Mais alors que la mythologie traditionnelle surévalue la viralité des vampires (un croc planté = un nouveau vampire), True Blood insiste plutôt sur la non-assimilabilité des vampires – en reprenant notamment la « méthode ricienne » de contamination (pour transformer un humain en vampire, il faut le vider de son sang puis lui perfuser le sang d’un autre vampire). Il y a donc contamination totale ou pas de contamination du tout. Si le sida est évoqué explicitement, ce n’est finalement que dans un contexte humain. Trois beaufs refusent de manger le hamburger préparé par Lafayette, notre thug camp, mi-racaille mi-trav, sous prétexte que le hamburger a le sida. La réponse de Lafayette est un modèle: il ne part pas dans la cuisine pleurer sur sa différence, il pète la gueule du blaireau – blaireau particulièrement maltraité par les scénaristes puisqu’il se fera de toute façon bouffer par un vampire, après s’être pourtant excusé platement auprès de Lafayette (S02E01).

 

Pourtant, les deux communautés tentent des échanges, et même des transfusions. La logique de la mythologie de True Blood est de substituer à la contamination immédiate un nouvel usage du sang de vampire comme drogue (si une goutte de sang transmettait le virus, cette possibilité narrative tomberait). Et donc, quoi qu’il en soit des occurrence du mot sida lui-même, il s’agit toujours de sang, de transfusion et de contamination, mais en veillant ne pas dépasser un certain seuil. Il y a sans conteste un propos philosophique derrière ces perfusions de « V ». Le minet camp et macho de la série, Jason (le frère de Sookie), se shoote au « V » pendant la moitié de la première saison, et il découvre à quel point les arbres, le soleil, et le sexe sont infiniment plus intenses et détaillés avec ce regard emprunté au vampire. Mais cette expérience ne peut être qu’éphémère. L’humain reste un humain, soumis à la contingence. A l’inverse, le vampire éternel ne peut, lui, éprouver de sensations intenses que sur le fond d’un affadissement premier de l’existence, puisqu’il ne voit plus le soleil, et perd un nombre important de sens – il reste un mort vivant. Le métis génial, à la fois vampire et humain, qui pourrait cumuler les avantages des deux communautés (vaste champ d’expérience et intensité de cette expérience) ne peut pas exister. De la même façon, les seuils de contamination ne pourront jamais être maîtrisés. Les positions marginales et intermédiaires n’arriveront jamais à avoir une quelconque stabilité, bien qu’elles soient omniprésente.

 

Dans la même perspective, la série multiplie les créatures étranges et les communautés possibles (anti-vampire fachos, métamorphes, disciples de Dionysos, télépathes…). Et pourtant, tout se passe comme si la communication entre ces communautés était définitivement brouillée. Dans la deuxième saison, deux mythologies se rencontrent, riches en débats possibles. Les vampires condamnés à l’éternité rencontrent une ménade hystérique, polymorphe, condamnée au devenir incessant. L’être parménidien et le devenir héraclitéen. Ils auraient pu s’asseoir autour d’un feu, et discuter métaphysique en regardant les étoiles… Mais ils s’évitent littéralement, et se moquent à distance des uns et des autres. La pauvre ménade cherche la mort véritable qui les fera sortir d’un cycle infini de réincarnation (thème cher à notre Alan Ball bouddhiste), alors que les vampires maudissent leur éternité autant qu’ils s’y accrochent.

 

Le mot mystérieux que Ball utilisait pour résumer le propos de la série pourrait trouver son sens ici. Alan Ball explique qu’avant le début de la série, pour la présenter, il aimait dire que True Blood est à propos de la « terreur de l’intimité » – sans être trop convaincu par la formule. Mais la formule a du sens. Dans l’intimité, on découvrirait une différence non assimilable, qui ne peut que faire souffrir.

 

Le sacrifice d'une partie de soi 

pour échanger avec une autre communauté

 

Troisième et ultime entorse : accepter qu’échanger avec une autre communauté suppose un sacrifice d’une partie de soi. L’utopie d’une démocratie libérale est de penser que l’égalité est la condition nécessaire de tout échange intercommunautaire, ou de reconnaissance mutuelle. Or c’est tout le contraire dans True Blood. Hommes et vampires ne se parlent que sur un fond premier d’inégalité. Ce que la série offre comme solution est assez radical: pour s’adresser à l’autre, on doit d’abord déposer les armes à ses pieds, voire se dépouiller entièrement.

 

Mais revenons à cette situation première d’inégalité. Ball se fait moraliste dans sa description des relations entre humains et vampires: plus le dialogue manque de s’établir, plus le désir prend, mais un désir destructeur – la série est sans nuance sur ce point-là. Leur désir d’exotisme est motivé par la consommation, par l’angoisse. Des humains s’offrent aux vampires, et ces vampires les boivent comme une canette de Coca consentante (dès lors que les vampires peuvent glamouriser, de toute façon la notion libérale de consentement libre ne tient plus). On est très loin de la première scène où sont présentés les arguments des vampires, ironisant sur le fait qu’eux, n’avaient jamais exploité l’humanité au point d’avoir des esclaves. Cette frénésie de sang sucé dans le cruising bar vampiresque, le Fangtasia, permet à tous d’exorciser l’intimité, d’objectiver l’autre, de le transformer en « sac de sang » désirable ou en planteur de crocs sursexué. Et à ce stade, on aurait du mal à montrer que cette présentation des relations intercommunautaires n’est pas une critique réactionnaire du libéralisme classique, qui fait du consentement éclairé le principe de toute relation juste.

 

Mais on doit avouer, que c’est ce romantisme noir qui fait en grande partie le charme de la série. Pourtant, on est vite amené à se demander pourquoi il faudrait encore donner des droits à ces vampires, et pourquoi les humains ne reprennent pas les bonnes vieilles habitudes de papa Van Helsing, et ne se remettent pas à les chasser tout simplement. La crédibilité de cette cohabitation est atteinte à force de la rendre aussi exigeante. Après tout, les vampires ne subissent pour ainsi dire aucune injustice et en commettent davantage. Qui plus est l’argument de leur inoffensivité est caduque: la plupart d’entre eux semblent refuser le sang synthétique, le fameux « True Blood », et préfèrent planter leurs crocs dans tout ce qui bouge, sous prétexte que certains humains seraient consentants.

 

A ce stade, le spectateur écoute avec de plus en plus d’attention le discours assimilationniste de Bill, qui paraît le plus sensé au milieu d’un tel pessimisme. Notre héros vampire avoue être franchement désespéré de se nourrir de sang (S02E05). Selon lui, la plupart des vampires devrait s’intégrer quitte à ne se nourrir uniquement de « True blood » – bon… Bill est en fait dépressif depuis une bonne centaine d’années. Mais c’est le miracle de sa rencontre avec Sookie qui offre la vraie réponse. Le couple ultraminoritaire Bill/Sookie résout le problème ballien de la terreur de l’intimité en le dissolvant.

 

Ce qu’ils refusent c’est l’intimité préconstruite par les préjugés, et précipitée par la découverte de leurs propres pensées. S’il n’y a plus cette fausse intimité, il n’y a plus ni terreur ni désir morbide (et pourtant, Sookie et Bill se croquent le cou). La particularité de leur couple est qu’ils n’arrivent pas à s’entre-dominer ou à s’entre-connaître. Ils restent une énigme l’un pour l’autre. Sookie est immunisée contre Bill, et Bill est muet quand Sookie voudrait lire ses pensées. Qu’ils ne puissent plus se servir de leurs petits tours de télépathie, ou de glamourisation, est ce qui provoque toutes leurs engueulades, et en même temps ce qui justifie un amour véritable – un amour où il y a du secret, de l’opacité.

 

L’ultime incarnation de ce sacrifice nécessaire, le personnage de Godric, le vampire christique ou bouddhiste de la saison 2. Il apparaît (S02E05) en tuant comme une ombre tous les frères d’armes vikings d’Eric. L’étrange gamin tatoué qu’est Godric tombe sous le charme de la pugnacité d’Eric, et il lui propose alors de le transformer. Il se penche sur Eric, à moitié mort: « Je serai ton père, ton frère, ton enfant. » Ce qui définit alors Godric est une surdétermination de liens: il est le supérieur, l’égal, et le sujet d’Eric. Pourtant, au cours de la saison 2, on découvre que Godric est devenu suicidaire, et qu’il s’est volontairement laissé capturer par les évangélistes fous de la confrérie du soleil. L’explication fournie est très lacunaire, mais il semble avoir compris que la communauté vampirique est sclérosée, incapable d’évoluer. Par définition, les vampires sont éternels, glacés dans l’apparence et les habitudes de leur première existence, et donc conservateurs.

 

En voulant se faire tuer, Godric voudrait offrir la paix entre les humains et les vampires. Oui oui, un peu comme Jésus. Mais surtout, il comprend que son suicide est l’occasion pour tous de tirer une leçon d’extase: si l’on s’adresse à l’autre, c’est d’abord pour ne plus être soi. Seule une ouverture inconditionnelle, et mystique, permet de donner un sens véritable à la vie. Mais le prix de cette ouverture est littéralement son sacrifice, la déliaison de tous les liens créés. Si l’exotisme est d’être attiré par la différence de l’autre, le réel exotisme commence par sortir de soi, totalement. Pourquoi donner des droits aux vampires ? Simplement pour avoir une occasion de se sentir un peu moins humain.


Richard Mèmeteau

Notes

[NB] La nouvelle saison de True Blood commence le 13 juin. Quelques trailors sont en ligne.