par Mehmet Koksal - Dimanche 02 mai 2010
Journaliste-reporter basé à Bruxelles, polyglotte, correspondant du Courrier International, Mehmet Koksal est co-fondateur de Minorités et un spécialiste de la question minoritaire en Europe.
Dira ou dira pas le mot génocide ? A l’approche du traditionnel 24 avril, jour de la commémoration du génocide arménien perpétré en 1915 par le régime des jeunes turcs au pouvoir dans l’Empire ottoman, tout le monde se demandait à nouveau si le Président américain Barack Obama allait oser prononcer le terme "génocide" lors des commémorations annuelles devant la communauté arméno-américaine, au risque de provoquer une grave crise avec son principal allié atlantique: la Turquie.
L
’annonce du voyage express à Washington du Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdoğan, une semaine avant l’échéance annuelle annonçait déjà que le locataire de la Maison blanche ne se préparait pas à prononcer les mots qui fâchent, malgré l’adoption récente d’une résolution de reconnaissance formelle par le Congrès américain, risquant de brouiller sérieusement les relations américano-turques. L’argument permettant de bloquer cette reconnaissance ? Ne pas perturber la « diplomatie du football » ayant récemment permis à la Turquie et à l’Arménie de renouer des contacts importants - après des décennies de haine réciproque, de fermetures des frontières et de pressions diplomatiques hostiles - aboutissant à la signature de protocoles d’entente présageant d’un avenir meilleur dans la région et donc pour la paix mondiale.
Non seulement l’argument ne tient pas vraiment la route mais, en plus, une reconnaissance pure et dure du mot génocide permettrait au Président américain de se refaire la face par rapport à ses promesses électorales trop facilement oubliées tout en se conformant aux prises de position internationale en la matière. Quel rapport entre la reconnaissance d’un génocide (censé concerner l’humanité) et les rapports de voisinage de deux pays ?
L’argument d’une « non ingérence » dans les affaires de la Turquie et de l’Arménie ne tient pas non plus la route puisqu’un crime de génocide, imprescriptible par définition, concerne l’humanité toute entière et non seulement les Arméniens, les Juifs, les Tutsis ou les Bosniaques musulmans pour ne prendre que les quatre cas internationalement admis. Parler d’une reconnaissance par la Turquie actuelle en échange d’une facilité d’adhésion à l’Union européenne équivaut à la marchandisation politicienne d’une mémoire, d’une identité et d’une souffrance pour les populations.
Euphémismes obamiens
Lors de sa dernière visite en Turquie, le président Obama avait trouvé une double parade pour éviter de prononcer le terme: répéter qu’il n’avait pas changé d’idée sur la question et si nécessaire utiliser le terme arménien pour parler de génocide sans jamais vraiment en parler. En 2010, Obama s’est à nouveau engouffré dans des euphémismes et des circonvolutions très peu convaincants qui lui seront rapidement reprochés au sein même de son propre camp.
Pour mieux comprendre les pressions et les enjeux qui poussent Washington à lever le pied face à Ankara lors de chaque échéance mettant en péril « la sécurité de l’Etat », il n’est pas inutile de faire un tour dans l’affaire Sibel Deniz Edmonds, ex-traductrice du FBI et fondatrice de la National Security Whistleblowers Coalition, qui avait largement mis en évidence le rôle du puissant lobby American-Turkish Council (ATC), l’équivalent turc de l’AIPAC pour Israël, capable d’influencer durablement la stratégie politique et sécuritaire de Washington. Au-delà des considérations morales et humaines dans un contentieux historique, c’est généralement ce genre de rapport économique et sécuritaire qui explique l’hypocrisie (euphémisé dans le joli concept de « pragmatisme ») du monde politique.
Au-delà des calculs stratégiques, il existe surtout une dimension psychologique et identitaire autour du génocide des Arméniens. La combinaison d’un choc humanitaire à la condition diasporique renforce probablement ce refuge identitaire basé sur la mémoire et à travers les générations.
Coincés entre deux mondes
A propos d’identité justement, l’historien-philologue bruxellois Bernard Coulie a brièvement retracé, le dimanche 18 avril 2010, le parcours historique et culturel des populations arméniennes d’Anatolie arrivées d’Europe vers 1500 avant JC pour s’installer dans de cette zone de contact entre le monde chrétien romano-byzantin et le monde persan zoroastrien puis islamique.
« En venant d'Europe, ces populations arméniennes ont amené avec eux leur langue arménienne qui, en rencontrant les dialectes caucasiens et persans, a créé la langue arménienne d’aujourd’hui qui reste une langue indo-européenne. L'Anatolie orientale a toujours été une zone fascinante où on observe la rencontre entre le monde occidental et le monde oriental, c’est sur cette zone que les populations arméniennes se sont installées et l’histoire du peuple arménien est marquée par cette zone de rencontre entre des mondes différents », explique-t-il.
Coincées entre ces deux mondes en guerre perpétuelle et en l’absence de structure étatique nationale ou d’indépendance politique, trois facteurs seront alors les vecteurs de l’identité arménienne: la religion (choix du christianisme en 301), la langue et l’écriture appartenant à ce seul groupe. « Le christianisme devient rapidement le vecteur principal de la culture politique et sociale des Arméniens. Plus de royauté, plus d'indépendance politique, les territoires sont morcelés en provinces et principautés, l'identité et la spécificité des populations arméniennes ne s'expriment que par le christianisme et ce qui en découle (structure ecclésiastique, le katolicos, les monuments)… Avec le départ des Byzantins d’Anatolie, les Arméniens tombent sous le contrôle d'un pouvoir islamisé, la religion chrétienne cristalise alors le maintien de l'identité arménienne. Comment exister sans structure étatique et sans indépendance politique ? « Par la religion notamment », précise l’historien.
Replaçant le tournant du 20e siècle dans le contexte de la rivalité turco-russe et des guerres d'influence, Bernard Coulie estime que c’est là « un des facteurs qui expliquent ce qui va arriver car les Arméniens seront pris en tenaille en permanence par différentes puissances ». Au début du 20e siècle, un autre grand vecteur apparaît comme central dans la construction de l’identité arménienne: le génocide de 1915. « Tout l'art (architecture, sculpture, peinture) et la littérature sont marqués par cet événement qui a touché toutes les familles. Ce qui est le plus incroyable, c’est que les Arméniens ont toujours été capables de créer une culture originale mélangeant les influences occidentales et orientales ».
Expliquer le silence
Expliquant son propre silence à propos du génocide arménien, Bernard Coulie a précisé qu’ « il n'y a que très peu de temps que je parle ouvertement du génocide des Arméniens. Je voyais qu'il y avait un combat mené par vous et je considérais que ce n'était pas le mien. Cela n'était pas mon histoire malgré ma sympathie pour ce peuple. Il m'a fallu beaucoup de temps pour me rendre compte qu'il s'agissait de reconnaître un génocide et non le génocide des Arméniens. Pourquoi autant de temps pour cette reconnaissance ? D'abord à cause du système d'enseignement que nous avons en Europe: notre système est terriblement nationaliste, on étudie l'histoire de notre pays et parfois celle de nos voisins avec une approche verticale de l'histoire.
L’éducation est surtout utilisée comme un outil de protection nationaliste. Ensuite, l'Europe a toujours eu un problème avec le Moyen Orient. L'histoire arménienne n'est pas considérée comme faisant partie de l'histoire européenne. On considère que le continent européen s'arrête aux détroits et que dès lors les Arméniens ne font pas partie de l'univers mental des Européens. Je suis un produit de cet enseignement, en tant que belgo-belge et pur bruxellois, c’est ce qui explique mon silence. Je crois qu’aujourd’hui il n’est pas possible d'intéresser les Belges au génocide des Arméniens, mais bien sur la notion de crime de génocide. Il faut sensibiliser les jeunes sur la notion de crime de génocide pour ensuite l'illustrer avec des exemples ».
Concurrence entre victimes
Pour Caroline Safarian, écrivain et auteure de Papiers d’Arménie, il faut surtout cesser « la concurrence malsaine entre les victimes parce que les génocides sont l'affaire de tous et de tout le monde. J'écris actuellement une nouvelle pièce sur le génocide des Tutsis et la victime se rend également compte que c'est vraiment l'affaire de tous parce que cela a des répercussions partout dans le monde. Il est possible de faire des comparaisons sur les faits mais pas sur les souffrances ».
Elle ajoute qu’ « on ne peut pas non plus condamner l'ignorance des gens. Face à ces thématiques, il faut être très prudent. Si on revient sans cesse avec son pathos, ça ne marche pas. On ne peut pas intervenir dans tous les domaines, il faut rester dans son domaine d'expertise. Le théâtre est à ce titre un véritable outil de propagande. Au niveau de la communication de cet événement, on peut ainsi questionner l'humanité des gens. C’est très important d'humaniser les choses. Il y a un chemin personnel à faire et qui peut être très différent pour chacun. Il y a aussi beaucoup de questions d'éthique à se poser. Il y a par exemple des gens qui font un commerce de cela, ce qui aussi une forme d'instrumentalisation. Dans Papiers d'Arménie, j'ai essayé de voir les deux parties en moi (humaine et non humaine) pour essayer d'être juste par rapport à tout cela. J'ai aussi essayé de mettre de l'humour là-dedans, pas que des souffrances. L'humour, c'est le degré d'après, c’est ce qui permet de questionner et de remettre beaucoup de choses en question », conclut-elle.