Séropos: rejetés une fois sur deux

Parce qu’elle reste un sujet tabou, la question du rejet ou de la discrimination auxquels les séropositifs sont toujours confrontés au sein de la communauté gay a été négligée par la recherche en sciences sociales et par les associations qu’elles soient gays ou de lutte contre le sida. 

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Philippe Adam

par Philippe Adam - Vendredi 23 avril 2010

Après avoir vécu à Paris et à Amsterdam, Philippe CG Adam (42 ans) partage désormais son temps entre l’Europe et l'Australie. Chercheur au National Centre in HIV Social Research de Sydney, Philippe a produit des connaissances sur les gays et l’épidémie de VIH/Sida dans de nombreux pays faisant ainsi bouger gouvernements et communautés.   

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Parce qu’elle reste un sujet tabou, la question du rejet ou de la discrimination auxquels les séropositifs sont toujours confrontés au sein de la communauté gay a été négligée par la recherche en sciences sociales et par les associations qu’elles soient gays ou de lutte contre le sida. 

L

e National Centre in HIV Social Research (NCHSR) et l’Australian Federation of AIDS Organisation  (AFAO) viennent de rendre publics les résultats du « HIV Barometer », une étude australienne  qui a comparé le rejet vécu par les séropositifs dans leur vie sociale, sexuelle et affective avec celui exprimé par les séronégatifs.

L’étude se base sur un échantillon de 1350 homos et bisexuels masculins recrutés en ligne en décembre 2009. L’âge moyen des répondants était de 38 ans. Bien que couvrant l’ensemble du territoire Australien, l’échantillon représentait fortement l’état de New South Wales dont Sydney est la capitale (43%) ainsi que les états de Victoria (autour de Melbourne, 21%) et du Queensland (autour de Brisbane, 20%). Du point de vue de leur identité sexuelle, la plupart des répondants (89%) se définissaient comme gays. Enfin, parmi l’ensemble des répondants, 17% se déclaraient séropositifs pour le VIH.

 

À l’aide d’échelles psychométriques développées spécifiquement pour les besoins de l’étude, l’équipe de recherche dirigée par John de Wit (directeur de NCHSR et professeur à l’Université de New South Wales) et Dean Murphy (AFAO et NCHSR) a pu traquer la fréquence de diverses manifestations de rejet telles que la distanciation sociale et l’exclusion de la sphère des relations sexuelles et affectives. Chacune de ces formes de rejet était appréhendée à partir d’un score dont la valeur allait en théorie de 1 (absence de problème) à 5 (problème survenant de façon systématique).

 

La notion de distanciation sociale proposée par les investigateurs de l’étude renvoie, pour les séronégatifs, au fait d’éviter les contacts sociaux avec des hommes séropositifs (distanciation sociale exprimée) ou, pour les séropositifs, au fait d’être exclus de certaines activées sociales en raison de son statut sérologique (distanciation sociale vécue). Dans le contexte australien, le score de distanciation sociale exprimé par les séronégatifs est de 1,6 sur 5 et le score de distanciation sociale vécue par les séropositifs de 1,8 sur 5. Ces valeurs indiquent que si les problèmes n’ont pas entièrement disparu, les situations sociales dans lesquelles les séronégatifs prennent leur distance vis-à-vis des séropositifs du simple fait de leur statut sérologique sont aujourd’hui relativement rares.

 

Si les relations sociales entre les séronégatifs et les séropositifs sont satisfaisantes, ce constat n’est malheureusement pas généralisable à l’ensemble de leurs interactions. Selon John de Wit, «le fossé qui sépare les séropositifs des séronégatifs au sein même de la communauté gay, ce que l’on appelle en Anglais le « serostatus divide », reste considérable si l’on tient compte de ce qui se passe dans la sphère des rapports les plus intimes». Les résultats du Baromètre VIH montrent en effet que les comportements d’exclusion sont encore très fréquents dans les domaines sexuels et relationnels, ce qui est choquant vingt-cinq ans après le début de l’épidémie et en dépit de toutes les campagnes d’information menées sur le VIH et ses modes de transmission.

 

 

Exclusion sexuelle, exclusion relationnelle

 

Dans l’étude, les notions d’exclusion sexuelle exprimée et vécue renvoient respectivement au cas où les séronégatifs refusent d’avoir un rapport sexuel avec un partenaire parce qu’il est séropositif et au cas où les séropositifs sont écartés d’un rapport sexuel en raison de leur statut sérologique. À partir des données collectées, le score d’exclusion sexuelle exprimée par les séronégatifs peut être estimé à 3.0 sur 5 et le score d’exclusion sexuelle vécue par les séropositifs à 2,9 sur 5. En comparaison à la distanciation sociale, l’exclusion sexuelle est donc beaucoup plus marquée. Un score qui se situe entre 2,9 et 3 sur 5 signifie en effet qu’une fois sur deux environ les gays séronégatifs refusent d’avoir des rapports sexuels avec un partenaire simplement parce qu’il est séropositif. Des données complémentaires suggèrent que ces réactions de rejet existent y compris pour des rapports sexuels qui ne comporteraient pas de pratique présentant un risque en termes de transmission du VIH. « Des peurs exagérées vis-à-vis de l’infection VIH continuent d’exister parmi les gays dans une proportion que nous semblons avoir largement sous-estimé» souligne Dean Murphy.

 

Le rejet concerne également la sphère relationnelle et affective. Dans l’étude, l’exclusion relationnelle exprimée renvoie au cas où les séronégatifs refusent de s’engager dans une relation affective ou amoureuse avec un partenaire parce qu’il est séropositif et l’exclusion vécue correspond au cas où les séropositifs sont écartés d’une relation affective ou amoureuse en raison de leur statut sérologique. Les résultats indiquent que l’exclusion dans le domaine relationnel est elle aussi considérable avec un niveau qui se situe tout juste en dessous du niveau de l’exclusion sexuelle. Le score d’exclusion relationnelle exprimée par les séronégatifs est de 2.8 sur 5 et le score d’exclusion relationnelle vécue par les séropositifs de 2,7 sur 5. Ces valeurs indiquent, là encore, que les gays séronégatifs refusent pratiquement une fois sur deux de s’engager dans une relation affective ou amoureuse avec un partenaire simplement parce qu’il est séropositif.

 

Les résultats de l’étude Baromètre VIH permettent de mieux comprendre les difficultés auxquels les séropositifs sont aujourd’hui encore confrontés. La « normalisation » de la séropositivité semble surtout renvoyer à la réalité médicale de la vie avec le VIH et aux rapports sociaux que les séropositifs peuvent voir avec leurs amis et certains membres de leur entourage. En revanche, les rapports sexuels et affectifs entre partenaires séronégatifs et séropositifs demeurent encore largement problématiques.

Vu la fréquence avec laquelle ils sont encore aujourd’hui rejetés, faut-il s’étonner du sentiment d’isolement et de solitude qu’éprouvent de nombreux gays séropositifs et des craintes que suscitent chez eux l’idée même de s’engager dans une histoire affective ou amoureuse avec un partenaire séronégatif ?


Philippe Adam