Wilders, les musulmans, les juifs et la méritocratie

Il y a trois sujets à éviter absolument dans les conversations aux Pays-Bas, en particulier à Amsterdam, tant ils sont chargés émotionnellement: (1) la montée de Geert Wilders et de son Parti pour la liberté (PVV), (2) l’islam, les Marocains, les Turcs et les musulmans, et (3) la communauté juive. Vous imaginez à quel point le rapport entre Wilders et la communauté juive néerlandaise (principalement amstellodamoise) est un sujet absolument indiscutable. Et pourtant, l’UPJB [1] et Minorités m’ont chargé de m'y intéresser. Plan casse-gueule total.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Lundi 19 avril 2010

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Il y a trois sujets à éviter absolument dans les conversations aux Pays-Bas, en particulier à Amsterdam, tant ils sont chargés émotionnellement: (1) la montée de Geert Wilders et de son Parti pour la liberté (PVV), (2) l’islam, les Marocains, les Turcs et les musulmans, et (3) la communauté juive. Vous imaginez à quel point le rapport entre Wilders et la communauté juive néerlandaise (principalement amstellodamoise) est un sujet absolument indiscutable. Et pourtant, l’UPJB [1] et Minorités m’ont chargé de m'y intéresser. Plan casse-gueule total.

C

e n’est un secret pour personne que les Juifs des Pays-Bas, en particulier d’Amsterdam (Mokum en amstellodamois, du yiddish מקום, dite aussi «la ville juive»), ont eu une histoire terrible, et le rapport entre la Hollande et ses Juifs est loin d’être apaisé. La plupart d’entre eux ont été déportés activement par l’appareil d’État néerlandais pendant la guerre pour être livrés aux Allemands, et comme les nouvelles récentes l’ont rappelé, même les survivants n’ont pas été les bienvenus quand ils sont rentrés des camps. Selma Engel-Wijnberg, rescapée de Sobibor et chassée des Pays-Bas en 1945 pour finalement trouver refuge aux États-Unis en 1951, a obtenu les excuses officielles du gouvernement néerlandais. En 2010. Elle les a refusées car elles sont arrivées bien trop tard.

Alors que les derniers survivants de cette terrible histoire sont en train de disparaître, le niveau d’antisémitisme de la société néerlandaise m’étonne toujours. Quand Nicolas Sarkozy a jugé utile de nommer un coordinateur spécial à cause de la montée des actes antisémites en France, les Juifs néerlandais sont confrontés à un nombre d’actes antisémites proportionnellement quatre fois plus important. Pourtant, pas un mot de quiconque, surtout pas de la classe politique.

 

Au quotidien, la violence symbolique envers les Juifs est comme une habitude : on parle de Joodse fiets pour un vélo qui ne fonctionne pas bien, un Joodse fooi pour un pourboire trop pingre. Alors que les Néerlandais trouvent de telles remarques parfaitement normales, surtout lorsqu’ils sont onderonsje «entre soi», je suis à chaque fois extrêmement choqué et rougis toujours violemment. Tout le monde sait très bien ce qui s’est passé il y a 70 ans à Amsterdam, mais personne ne semble se rendre compte de l’obscénité de telles expressions.

 

Au sein de la petite communauté juive néerlandaise, les rapports avec la patrie sont compliqués: on y trouve beaucoup d’amertume envers tous ces compatriotes qui l’ont trahie, une grande fierté d’avoir réussi une intégration exemplaire après tant de siècles de discriminations, un amour pour Amsterdam et l’un des pays les plus libres du monde, mais aussi une vive irritation dès qu’il est question d’islam. À raison, certains vivent l’islamophobie comme un avatar de l’antisémitisme, d’autres vivent l’antisémitisme des Marocains comme une agression de trop, et la complexe question israélo-palestinienne n’est pas là pour apaiser les choses.

 

 

Wilders, les colonies et le nationalisme indo

 

Le Groene Amsterdamer a révélé ce dont on se doutait déjà: Geert Wilders n’est pas né blond. En fait, il a quelques ancêtres juifs, et surtout indonésiens. Lui-même a toujours entretenu un flou artistique sur ses origines, voire, comme le démontre l’anthropologue Lizzy van Leeuwen pour la revue progressiste, un peu menti ou arrangé les faits pour occulter son indonésianité. Je pense que deux éléments-clés sont essentiels pour comprendre le personnage et la portée réelle de ses propos au sein de la société néerlandaise : la haine de soi, et le passé colonial.

 

La paranoïa de Wilders envers les musulmans entre totalement en résonance avec la zelfhaat, cette haine de soi, néerlandaise, et juive néerlandaise, qui est projetée depuis une décennie sur les Marocains, après l’avoir été sur les Allemands. Son passage dans un kiboutz israélien dans sa jeunesse ne l’a pas aidé, et forme même d’après ses biographes un moment important dans la construction de sa personnalité politique. On ne déteste jamais les autres aussi bien que quand on se déteste soi-même.

 

Plus important encore chez Wilders est la haine de soi issue de l’histoire coloniale néerlandaise. Les Indo’s, comme on les appelles aux Pays-Bas, ont été les victimes du drame de la décolonisation, qu’on peut comparer à celui de nos Harkis : néerlandisés, christianisés, très souvent mélangés avec des cadres coloniaux néerlandais, les Indo’s ont été rapatriés en urgence lors de la pénible décolonisation avec la promesse qu’on libérerait leur pays et qu’ils reviendraient au pouvoir. Beaucoup d’Indo’s se sont réfugiés dans l’attente d’un retour qui n’est jamais venu, se sont raccrochés aux valeurs coloniales racistes qui avaient justifié leurs petits privilèges aux Indes Orientales, et ils n’ont jamais accepté l’évolution de la société néerlandaise. Ils sont devenus plus nationalistes que les natifs, plus racistes aussi, et de plus en plus islamophobes.

 

Là-dessus s’ajoute le combat entre les élites traditionnelles indonésiennes, fortement hindouisées (portant souvent des noms d’origine indienne), puis néerlandisées, et les nouvelles élites musulmanes, arabisées jusque dans leurs noms. Comme dans beaucoup de pays en proie à la colonisation européenne, l’islam a joué un rôle important dans la justification du combat indépendantiste, et est donc devenu un objet de fixation pour les anti-indépendantistes. On ne retrouve pas pour rien beaucoup d’Indo’s dans tous les mouvements ultra-nationalistes néerlandais, que ce soit au sein des Hell’s Angels, dans l’ancien Parti du Centre (Centrumpartij), et dans la plupart des réseaux d’extrême droite plus ou moins racistes.

 

Les journalistes qui ont enquêté sur Wilders soulignent à quel point son histoire familiale (en particulier la partie indonésienne) permet d’expliquer à la fois les poussées nationalistes du leader du Parti pour la Liberté, mais avant tout son obsession islamophobe. On comprend aussi qu’il s’agit de la sortie du placard d’un mode de pensée qui avait été occulté depuis la guerre d’indépendance, combattu pendant les années fastes du Parti du Centre, mais qui n’avait jamais disparu. 

 

 

Sioniste mais pas seulement

 

La liste de candidats PVV pour les prochaines élections législatives révèle clairement à qui Wilders fait du pied : outre les militaires et policiers en place plus ou moins éligible, la deuxième sur la liste est Fleur Agema, et le cinquième est Gidi Markuszower. La première avait rendu un rapport violemment culturaliste sur la jeunesse marocaine et est toujours présente dès qu’il s’agit de faire un lien entre criminalité et islam, et le deuxième a été porte-parole du Likoud néerlandais, arrêté pour port d’arme à une cérémonie pour les 60 ans d’Israël. Le leader du PVV cherche à mobiliser en sa faveur une communauté juive angoissée (à raison, selon moi) et une droite néerlandaise militariste et nationaliste, qu’elle soit d’origine batave, indo ou juive, sur la question de la sécurité et de l’islam.

 

Wilders n’est ni le premier, ni le dernier : la voie a été tracée par Dewinter à Anvers, qui a utilisé exactement les mêmes armes rhétoriques, et est depuis suivie par Marine Le Pen en France, qui a clairement désavoué son père sur la question du racisme et de l’antisémitisme. Wilders a des racines dans l’extrême-droite coloniale et raciste, mais comme Marine Le Pen il a dépassé l’antisémitisme, le sexisme, le racisme ou l’homophobie de l’extrême-droite de papa pour s’orienter vers un discours plus social, largement plus ouvert aux minorités ethniques et sexuelles, mais toujours très islamophobe. Il dénonce l’homophobie de certains imams comme le violent antisémitisme de la jeunesse marocaine : en cela, il est très très loin de Jean-Marie Le Pen.

 

Intrigué, j’ai réussi à parler à quelques Amstellodamois à la fois juifs et pro-PVV. À ma grande surprise, je ne suis pas tombé sur des membres de milices d’extrême-droite, mais sur les enfants de la classe moyenne amstellodamoise, angoissés par les mêmes problèmes que la jeunesse batave des polders. 

 

 

Méritocratie et ordre républicain

 

J’ai pris un verre sur une terrasse ensoleillée avec N., un sympathique jeune homme qui s’est avéré très cultivé et très au fait de l’histoire néerlandaise, une chose rarissime aux Pays-Bas. On a parlé Révolution française, République batave, combinaisons gouvernementales possibles avec Cohen et Wilders, le VVD et le D66, émancipation par l’école publique, homophobie et chute de Wouter Bos. On a parlé de ses ancêtres juifs alsaciens et des miens, bretons et auvergnats, mais aussi de la banlieue mélangée où j’ai grandi. J’ai eu la discussion que je n’ai jamais pu avoir avec mes collègues élus du Parti travailliste. Ma copine Dalila, une Française d’origine algérienne, directrice d’une galerie d’art orientale, passait par là et les deux ont réalisé qu’ils avaient beaucoup d’amis en commun et se sont échangés leurs numéros.

 

Et c’est là où je me suis rendu compte de mon erreur et de la profondeur de mes préjugés : Wilders est populaire non pas parce qu’il est sioniste ou aurait des ancêtres juifs, ni même parce qu’il est islamophobe, mais parce qu’il défend une conception «républicaine» des Pays-Bas. On oublie que son discours ne porte pas uniquement sur la «racaille marocaine» ou la sécurité, mais aussi sur la corruption des élites, la petite bidouille politique à La Haye, la «libéralisation» des pans entiers des services publics néerlandais et le sabotage des retraites, la précarisation de la classe moyenne.

 

Derrière Fitna et son retour triomphal à Londres après en avoir été expulsé, Wilders a un discours finalement très compatible avec l’idéologie républicaine française (qui ne correspond pas du tout à la réalité française, d’ailleurs) : laïcité, ordre républicain et méritocratie. « Wilders n’est pas contre la religion, il est contre les 'signes prosélytes' et l’enfermement de la femme dans une camisole religieuse. Wilders n’est pas contre les Marocains, il déteste seulement l’assistanat à la néerlandaise qui décourage l’émancipation par le travail et les études. »

 

Il suffit de lire le chef-d’œuvre de Robert Vuijsje Alleen maar nette mensen sur la situation de ce jeune de bonne famille juive d’Amsterdam qui est maltraité continuellement parce qu’il ressemble à un Marocain pour comprendre les contradictions de la société néerlandais : derrière le discours sur les mérites individuels se cache un ordre social immuable raciste, sexiste et ethnocentriste. Les jeunes Amstellodamois d’origine juive sont confrontés aux mêmes humiliations et tracasseries que les jeunes issus des classes sociales inférieures et les jeunes d’origine étrangère. Malgré le capital culturel, politique et social accumulé par leurs parents, les jeunes Juifs hollandais sont encore trop souvent interdits d’accès aux hautes fonctions politiques et managériales. Je comprends tout à fait qu’ils se retrouvent dans le discours méritocratique et anti-establishment de Wilders.

 

David Van Reybrouck, dans son Pleidooi voor populisme, parle de la «classe tatouée», humiliée et ostracisée qui retrouve un début de reconnaissance avec Dewinter et Wilders, alors que la classe des diplômés règne dans tous les domaines de la vie publique et économique en Flandre et aux Pays-Bas. Je pense que la communauté juive néerlandaise souffre des même maux : ostracisée, ignorée, humiliée, elle a besoin que quelqu’un la valorise enfin, entende ses souffrances et ses désirs. Que l’islamophobie de Wilders soit compatible avec la situation israélo-palestinienne est incontestable, mais je pense que la vraie raison du succès de Wilders après d’une partie de la communauté juive néerlandaise tient plus au désintérêt des autres partis à son égard et à un désir d’égalité qu’à une haine tenace de l’Arabe.

 

Je me rends maintenant compte qu’avec les autres «allochtones occidentaux», je tiens un discours méritocratique en grande partie compatible avec ce que peut raconter Geert Wilders. Ce que je déteste dans son PVV, c’est qu’il soit tellement de droite, et surtout qu’il ostracise un groupe à cause de ses origines ou de sa religion. Ceci dit, si j’étais né à Amsterdam dans une famille juive, exposé à l’indifférence des autres partis politiques et aux discriminations, même infiniment moindres que celles auxquelles mes grands-parents auraient pu faire face, j’imagine très bien me retrouver dans le discours du faux-blond du Brabant


Laurent Chambon

Notes

[1] Parution prévue dans Points critiques n°306 de mai 2010.

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