Lettre du Brésil

J’ai toujours eu de la chance avec les gays. C’est une aubaine pour un hétéro old-school intéressé depuis toujours par les créations culturelles des homos de tomber sur des gays qui vous charment et vous inspirent à ce point. Je pourrais parler d’artistes du milieu house et de journalistes qui sont devenus mes amis. Des gens engagés, brillants et singuliers, connus du public. Mais je pense plutôt aux brèves rencontres faites avec – je ne sais pas pourquoi, ça se passe toujours comme ça – de jeunes homos timides croisés lors de déplacements à l’étranger. Là je suis au Brésil, à Salvador de Bahia. 

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Pierre-Jean Chiarelli

par Pierre-Jean Chiarelli - Samedi 17 avril 2010

Pierre-Jean est journaliste & rédacteur dans une organisation internationale. Agé de 39 ans, il vit et travaille à New York depuis 2002. Sa passion pour les musiques noires et son attrait pour la différence l'auront conduit d'abord à Londres, où il fait ses classes dans le journalisme musical, avant le grand saut new-yorkais.  

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J’ai toujours eu de la chance avec les gays. C’est une aubaine pour un hétéro old-school intéressé depuis toujours par les créations culturelles des homos de tomber sur des gays qui vous charment et vous inspirent à ce point. Je pourrais parler d’artistes du milieu house et de journalistes qui sont devenus mes amis. Des gens engagés, brillants et singuliers, connus du public. Mais je pense plutôt aux brèves rencontres faites avec – je ne sais pas pourquoi, ça se passe toujours comme ça – de jeunes homos timides croisés lors de déplacements à l’étranger. Là je suis au Brésil, à Salvador de Bahia. 

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ier soir, en chattant avec ma femme qui se trouve en Egypte, et après m’être comme d’habitude lâché sur les gens de l’organisation pour laquelle je bosse, j’en suis venu à parler de Rafael. Je disais que papoter 20 minutes avec cet employé d’hôtel qui parle un peu français éclipsait la lourdeur des relations avec les collègues. Je crois que c’est dans Actuel que j’ai lu un jour le terme d’homosensuel. Depuis, j’ai rencontré beaucoup de ces gays romantiques, poètes, qui expriment une sensibilité traversée d’humour et de vérités qui me bouleverse.

Je parlais de timidité : Rafael, comme mon ami Danny, a du mal à soutenir le regard. Cette façon de regarder au-delà de la personne à qui l’on s’adresse tout en souriant et en cherchant ses mots, je trouve ça émouvant au possible. C’est une façon de surmonter son embarras qui, dans le cas des gays, veut dire beaucoup de choses. La nature rêveuse, la quête d’ailleurs, qui ne sont bien sûr pas des traits du caractère spécifiques aux homos, sont exprimées par ces derniers d’une manière particulière.

Danny, lassé de la vie new-yorkaise et qui rêvait d’Europe ; Rafael et son attirance pour la France ; Ferran et son désir de quitter Barcelone pour voir le monde… Évidemment, quand Rafael me dit qu’il ne pense qu’au Mont St Michel et aux châteaux de la Loire, j’ai du mal à le croire car je suis sûr que ses rudiments de français, il les a appris en draguant en ligne ! Par homosensuel, j’entends les gays qui parviennent à conquérir et affirmer une identité qui n’est pas que sexuelle. Comme par hasard, dans ces cas-là, l’hystérie, cette grande ennemie de la communication, est absente.

 

Certes, je ne suis pas dupe, faire la folle, collectionner les partenaires, s’abandonner à l’extrême, stigmatiser à leur tour les hétéros, tout cela a un sens éminemment politique. Mais le tintamarre identitaire devrait être relayé par des stratégies individuelles et collectives où ce sont la malice et l’humour qui mènent le jeu. Pour les minorités, la survie puis l’émancipation intime et sociale reposent peut-être davantage sur de tels ressorts que sur des actions au grand jour destinées à attirer l’attention. Un jeune Noir qui vous tire la langue dans les rues d’Harlem, pour lui comme pour son groupe, c’est peut-être plus fort que d’aller manifester pour la millième fois aux côtés du Révérend Sharpton, un trop célèbre activiste pour être honnête. Sur celui-ci, le rappeur Nas m’avait confié s’être demandé combien il usait de paires de chaussures par an à force de « marcher » (« to march » en anglais veut dire manifester).

 

Je change de sujet, histoire de coller au titre de cet article. Et puis parce qu’il me faut parler de ces endroits symptomatiques que sont les conférences internationales. Surtout celles qui sont organisées dans les pays en développement.

 

 

Serpillères humaines

 

Il a été écrit dans Minorités combien se faire servir dans des restaurants est infamant : autant pour celui qui sert que, de plus en plus, pour celui qui est servi. C’est d’ailleurs à se demander si, en ces temps de revendications d’autonomie, ils existe encore, exceptés quelques vrais méchants, des gens qui aiment se faire servir leur tambouille. Soyons un peu précis : qu’il faille apporter la bouffe des cuisines à la salle du restaurant, c’est normal. Non, l’enfer c’est cette race-là de buffets : les buffets assistés par des serveurs. Je ne suis pas très photo, mais la salle absurdement immense du restau du centre où je me trouve actuellement aurait mérité un cliché : une armée de larbins équipés de faux plateaux d’argent made in China programmés pour vous sauter dessus entre chaque plat. De pauvres bougres, perdus, maladroits, apeurés ou, dans le meilleur des cas, à moitié endormis. Il y a bien un nazi qui fait office de chef, mais ça ne marche pas bien, les Brésiliens sont soit trop largués, soit trop laid-back. Ces employés de seconde zone étant issus pour la plupart des favelas (Salvador, c’est 3 millions d’habitants dont les deux tiers de pauvres), ils n’auront jamais, même après 20 ans d’école hôtelière, les bonnes manières pour satisfaire la clientèle des fonctionnaires. La culture du pauvre est un phénomène tenace (voir les livres de Richard Hoggart) et c’est tant mieux.

 

Nous voilà donc harcelés même quand on explique que non, c’est bon, mettre deux cuillères de salade de tomates dans une assiette, on sait encore faire. Cette terrible insistance découle des vieux schémas hégéliens : je suis un esclave, c’est atroce, merci, je sais, mais si tu ne m’utilises pas comme tel, je ne sers à rien, je ne suis plus rien ! Les historiens américains ont bien montré qu’une fois affranchis, les esclaves noirs ne savaient plus quoi faire ni où aller. Ce sera sûrement pareil le jour, où, enfin, les larbins  auront recouvré leur liberté. La dernière conférence que j’ai couverte, c’était à Doha.

Là-bas, ceux qui sont traités comme des serpillières par les épouvantables Qataris, ce sont les migrants du sous-continent indien. C’est encore pire pour eux car ils sont des étrangers privés ou presque de droits ou même de moyens de s’exprimer car ils ne parlent ni l’arabe ni l’anglais. Et pourtant, ils affichent une sorte de résignation souriante qui signifie qu’un merdier pareil est toujours plus supportable que de vivre dans le pays d’origine. Entre la peste et le choléra…

 

J’insiste à chaque fois sur ce paradoxe: ces conférences ont pour visée de renforcer l’égalité entre les hommes du monde entier, d’améliorer les conditions d’existence des plus démunis, et pourtant leur tenue même génère une masse inconcevable de gâchis. Outre le traitement lamentable du petit personnel, on ne compte pas les quantités démentes de nourriture et d’énergies qui sont mobilisées et consommées frénétiquement pendant la dizaine de jours que durent ces événements. Des colonnes de bus qui vont et viennent sans discontinuer des hôtels au centre – même si l’hôtel est situé à deux pas. Ces saloperies de clim’ qui tournent à plein régime même quand il fait 25 degrés dehors. Des milliers de bouteilles d’eau alors que celle du robinet est potable. Et des ordinateurs à perte de vue, dont les trois quarts ne seront jamais utilisés. Un seul exemple : on avait prévu pour nos équipes pas moins de 16 PC alors que nous ne sommes que 4 ! Quatre, au lieu de deux, c’est aussi le nombre d’écrans géants qu’on installe désormais dans les salles de réunion…Pourquoi quatre ? Il faudra que je demande, l’explication vaudra forcément le détour.

 

Un truc du genre : Euh, certaines délégations se sont plaintes parce que là où elles sont placées elles ne voient pas la tête de l’orateur...

 

 

Pas de clopes, pas de gras, mais João Gilberto

 

Quelques notes, de retour d’une balade dans le centre historique. Pas UN fumeur ! Je suis frappé d’hyperesthésie, je sens la fumée à travers les murs. Il faut donc me croire. Dans l’une des patries du café, fallait le faire. Tandis que des centaines de millions d’Arabes et de Méditerranéens ne peuvent pas imaginer un café sans une clope, les Brésiliens se distinguent. Pas d’obèse non plus, ce qui, lorsqu’on vit aux Etats Unis, permet de marquer une pause visuelle salutaire. Autre différence à l’avantage de João et Gilberto : se passer les nerfs sur le klaxon de la voiture est une pratique qui n’existe pas sous ces latitudes, où les embouteillages sont pourtant permanents. Cool les Brésiliens - taxis compris - coool… 

 

Les rues sont propres, beaucoup plus propres qu'à NY, et les mecs ne font pas chier les filles, ce qui est totalement incompréhensible (voir le dernier paragraphe). La pauvreté est proche de ce qu’on voit au Caire l’été: des familles sans rien qui vivent sous les ponts et des gamins qui dorment par terre après avoir passé la nuit à tapiner et à se shooter. Salvador est angoissante car les favelas pénètrent jusque dans le centre, si bien que les flics sont postés à l’entrée de chaque rue peligrosa. Et il y en a beaucoup.

Je n’ai pas grand-chose à dire sur les monuments car je regarde toujours les gens, et parce que monuments=touristes. Des gars se baladent sur des mobylettes transformées en sound-sytem et en boutiques de CDs roulantes. Même dans le Sud de Londres, même à Harlem, je n’ai pas vu de haut-parleurs capables de cracher le son aussi fort. Il va falloir que je me procure du hip-hop brésilien et de la samba-reggae ("la" musique popu de Salvador), le portugais étant la langue la plus sauvage et efficace pour haranguer une foule. Et puis il y a les usages du temps des pauvres. Il n’y a pas de métro, que des bus qui mettent des heures pour arriver. Alors on monte un sound-sytem, on dresse un barbecue et on danse en attendant. Les jeunes, les vieux. C’est génial. 

 

 

Enfin, et parce qu’il est impossible de passer sous silence ceci : la beauté proprement scandaleuse des Brésiliennes… J’ai fini par me promener en m’imposant d’arrêter de regarder ces femmes venues d’une autre galaxie. Déjà, je l’avais promis à mon épouse et de toute manière, c’était plus tenable. Grandes, la peau chocolatée (Salvador est une ville africaine), la démarche féline, des yeux et une bouche dorée dans lesquels on a envie de plonger. Il y a beaucoup de monstres siliconés, mais cela ne suffit pas à faire de l’ombre aux plantes naturelles. Celles, parfaites, qui semblent avoir été enfantées par la végétation luxuriante qui borde les interminables plages de Salvador.


Pierre-Jean Chiarelli

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