Très chers gays, je ne vous comprends plus.

Pourtant, je vous connais assez bien. J'ai consommé quelques uns des produits culturels estampillés gays. J'ai lu Proust et Gide au lycée, je dépasse les 60 heures de jeu sur Bayonetta, et j'ai ricané devant le dernier clip de Lady Gaga. Vous voyez, on n'est pas si éloignés, vous et moi.

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Guillaume Didier

par Guillaume Didier - Dimanche 11 avril 2010

Traducteur, exilé et misanthrope, Guillaume se passionne pour toutes les formes de communication qui ne nécessitent pas de rencontrer des gens en vrai. Il a hâte qu'on arrête de lui demander s'il est le porte parole du ministère de la Justice.  

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Pourtant, je vous connais assez bien. J'ai consommé quelques uns des produits culturels estampillés gays. J'ai lu Proust et Gide au lycée, je dépasse les 60 heures de jeu sur Bayonetta, et j'ai ricané devant le dernier clip de Lady Gaga. Vous voyez, on n'est pas si éloignés, vous et moi.

J

e ne me suis jamais considéré gay, parce que, franchement, ce mode de vie m'indiffère. Les clubs, c'est quand même vachement bruyant, et si je ne suis pas au lit à 23h, je suis fatigué le lendemain. Les fringues, tout ça, c'est bien joli, mais j'ai de très bons T-shirts que je porte depuis 8 ans et je n'ai toujours pas envie d'en changer ; et franchement, pour le prix de ta paire de jeans fashion, là, je me remonte un PC et j'ai encore de la thune pour deux barrettes de RAM. Les drogues, bof, j'ai testé la morphine quand j'étais à l'hosto, c'était sympa, j'ai vu des fourmis dessiner des dessins obscènes au plafond, j'ai bien rigolé, mais je ne ferais pas ça tous les jours.

« Oh là, vas-y les clichés, comme si être gay c'était juste les drogues, les clubs et suivre la mode ! ». Oui, d'accord, je grossis le trait, mais pas tant que ça, hélas.

 

 

J'en ai tellement baisé, je les connais par cœur

 

Non, si on a un seul point qui nous rapproche, très chers gays : c'est vachement bien de baiser avec vous. Je n'ai pratiquement fait que ça depuis le début de ma vie sexuelle, et quand même, ouais, je reconnais que c'est agréable et pratique à la fois. Pour paraphraser une phrase d'un article paru sur Minorités il y a deux semaines (wink wink check what I did here), je n’ai jamais réussi à considérer que l'orientation sexuelle constituait une identité de fait. Il m'apparaît de plus en plus clairement, au fur et à mesure que les années passent, que mon  orientation sexuelle a provoqué et empêché beaucoup d'événements dans ma vie, tandis que mon identité, elle, a été façonnée de façon beaucoup plus profonde par des détails physiques mineurs, comme ma grosse... myopie qui m'oblige à porter des lunettes en permanence, par exemple.

« Oh lala », je vous entends râler, « encore une tordue qui va nous gonfler avec ses distinctions sur gay, pédé, queer et suceur de bite! ». OK, OK, j'arrête. Pour parler un langage qui vous parle, disons que je suis « hors milieu ». Non-scene ! C'est moi !

 

Bref. Cher lecteur gay. Si je m'adresse à toi aujourd'hui, c'est parce que certains de mes amis hétéros me demandent de plus en plus souvent « Mais qu'est-ce que c'est, cette histoire de bareback ? Qu'est-ce qui vous prend, les pédés, putain ? ». Question à laquelle je réponds d'habitude en deux étapes : un, t'es gentil, tu me parles pas sur ce ton, bouche au savon ; deux, j'en sais foutre rien.

 

Donc, voilà. Très cher lecteur gay, je comprends aussi peu ta communauté que des individus banalement hétérosexuels. Et malgré tout ce que j'ai dit au début, ça me chiffonne pas mal.

 

C'est une phrase de la réponse du collectif Monstre, dans la dernière Revue, qui a déclenché l'écriture de ce que tu lis en ce moment. Pour être exact, « la position face au bareback, pro ou anti, est aussi liée à cette mélancolie, et tous les gays sont concernés, fermez les guillemets point à la ligne.

 

 

Fatigue.

 

Alors maintenant, c'est ça l'excuse ? « Je suis mélancolique, alors je baise sans capote ? ». « La mélancolie qui saisit les gays ». Excusez-moi, mais j'ai éclaté de rire devant mon écran, là. Mélancolie ➝ crystal ➝ cumwhore. L'équation est évidente ! Passer sa soirée de déprime en s'enfilant un pot de glace sur le canapé devant une série télé débile, c'est so 90's, c'est ma mère qui fait ça.

 

Hello ? Tu regardes parfois hors de ta coquille, lecteur gay ? T'es pas le seul à être « mélancolique », tu sais ? Et tu sais que t'es pas à plaindre, non plus ? La plupart du temps, tu vis du bon côté de la barrière dans une société raciste, t'as pas d'enfants à charge, et enfin, grâce au travail de la génération précédente, t'as à peu près les mêmes droits que les hétéros, à quelques détails près.

 

« Chouin, chouin, la vie est encore dure dans cette société est homophobe », dis-tu ? Au début de l'année, un ami turc à moi est passé à un cheveu de se faire tuer par ses oncles parce qu'ils avaient découvert qu'il était homosexuel. Meurtre d'honneur. 2010, mec. Alors excuse-moi si j'ai du mal à avoir pitié de toi parce que les cathos sont méchants quand tu menaces d'aller faire un kiss-in devant Notre Dame, surtout si c'est pour se dégonfler comme une fiotte après.

 

C'est en ayant un client qui lui dit que son mari passera prendre le gâteau d'anniversaire de leur fille que la boulangère admettra que ce type de famille est normal et naturel, pas en regardant les images du 20 heures de TF1. Hint : quand vous passez un entretien détendu pour un job à Londres, glissez, entre deux phrases conciliantes, que vous trouvez les mecs Anglais super moches et qu'il va vous falloir réfléchir un peu avant de vous décider, parce les bides à bière, c'est pas votre truc. Si les personnes qui font passer l'entretien prétendent ne rien avoir entendu, alors ils ont vraiment besoin de vous et vous pouvez demander le salaire que vous voulez. Et en plus personne ne viendra vous emmerder en vous parlant mariage et enfants sur le lieu de travail.

 

 

Revenons sur le sida. Je n'ai jamais été un bon élève, j'étais très limite au passage en Seconde, mais je me souviens d'un seul cours en 3e, que j'avais suivi avec la plus grande attention :

1) éducation sexuelle

2) procréation

3) maladies vénériennes [1]             

 

D'abord parce que c'était très drôle d'entendre une petite dame âgée avec un œil qui partait sur l'extérieur prononcer les mots « pénis » et « vagin », mais aussi parce que je sentais que ça pourrait me concerner un jour. Et ça n’a pas loupé, au bout d'un moment, j'ai eu une relation sexuelle, et j'ai mis une capote, et j'ai pas attrapé de saloperie. Et après, j'ai recommencé, avec les mêmes conséquences. Et encore. Et encore.

 

 

Flash forward

 

Dans le centre de dépistage où je vais de temps à autres (oui, je n'ai pas de pratique à risque mais ça ne m'empêche pas), l'une des questions que l'on pose pendant l'entretien est « Si le résultat est positif, voulez-vous en être informé ?». Rarement une question a été plus révélatrice. C’est ça, l’effet du bareback. Avec la « prévention positive », si vous êtes séropo ou si vous avez une syphilis, on vous demande d’abord si vous voulez qu’on vous le dise. Si le mec ne veut pas, il repart. C’est comme ça en Angleterre, bientôt chez vous.

 

Il était question, dans le même article cité plus haut, de théoriciens du BB qui le voient comme « une subculture, une quasi-identité ». Et autant je ne retiens pas l'homosexualité comme composante de l'identité, je serais porté à être d'accord avec cette théorie : le BB est une subculture, comme les adolescents emo qui aiment se triturer les poignets avec des lames de rasoir.

 

Lien NSFW, mais tellement éclairant :

http://encyclopediadramatica.com/Self_Injury

Tout cet article pourrait être appliqué aux barebackers avec un minimum de corrections stylistiques.

Mais de même qu'on n'empêche pas un ado d'être con en lui disant « C'est con ce que tu fais », un mec à fond dans le BB est totalement imperméable aux moindres arguments de bon sens. Certes. Après tout, si ces gens veulent crever le plus vite possible, qui suis-je pour les sauver. Chacun sa merde, je ne suis pas un mec altruiste.

 

Mais là où ça m'ennuie, c'est quand le discours de ce groupe de dépressifs se répand dans une population par ailleurs saine d'esprit. Ça devient de plus en plus difficile de trouver sur Internet des mecs potables qui mettent une capote. Parfois, c'est subtil, juste la case « Safe Only » qui n'est pas cochée. Sinon, c'est des phrases fourre-tout et terriblement déprimantes, « Je vis ma vie à 100% », « La vie est trop courte alors pourquoi s'embêter avec des contraintes »...

 

Il y a quelques jours, un collègue plutôt bonasse et que j'aurais pu imaginer serrer contre la machine à café un jour d'ennui me racontait que, parfois, il baisait sans capote. Juste comme ça. Pas de grand discours sur la liberté retrouvée, sur la subversion nécessaire de l'homosexualité ou que sais-je : simplement « Je trouve que c'est plus agréable sans capote ». Il est conscient des risques, ce n'est pas systématique, il le fait seulement avec les gens avec qui il a un feeling « ce mec est clean » (après le gaydar, le sidar. Que nous sommes polyvalents!), donc hop, pas de sida.  Et pour les autres maladies ? « Bah, ça se soigne »... Et si son feeling se trompe, et qu'il choppe le sida ? « Tant pis, je prendrai des médicaments, les trithérapies, ça marche bien, c'est pas si grave que ça... ».

 

Alors, comme Minorités est un site sérieux, je suis allé faire des recherches poussées et abouties, qui m'ont conduites sur Wikipédia en moins de temps qu'il m'a fallu pour taper cette phrase.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Antirétroviral#Effets_secondaires

Enjoy your chemotherapy à vie, mec !

 

 

Mais vous êtes qui?

 

Je n'ai pas fait d'études de médecine. Je ne vais pas à la Gay Pride, parce que c'est pas comme ça que ça marche, l'affirmation dans une société occidentale en 2010. Je n'ai jamais mis les pieds dans la moindre structure associative. Je n'ai jamais lu le cahier sida de Têtu (bo-ring). Je n'ai même jamais rencontré personne atteint de cette maladie. Et j'ai souvent baisé dans un état psychologique instable, juste parce que je ne me sentais pas bien ce soir-là et que j'avais envie de me vider les couilles, ouais, c'est moche la libido des fois.

Et pourtant je connais les conséquences de la baise sans capote, et hors d'une stricte relation monogame avec un seul partenaire, je ne l'ai jamais enlevée. Et je ne suis pas un cas isolé : nous sommes encore relativement nombreux, dans ma génération, à avoir reçu une éducation basique, et à avoir assimilé un geste d'hygiène aussi simple que de se brosser les dents. Nous savons que l'écart de plaisir entre capote et sans capote n'est pas suffisant pour avoir à soigner une syphilis derrière, même si le mec en face est un dieu grec. Je veux penser qu'une majorité de gays, pédés, mecs qui aiment la bite, whatever, sont comme moi.

 

Mais ces discours, ces mensonges énormes et dangereux dont le seul avantage est de justifier le comportement suicidaire d'une minorité, s'insinuent lentement dans la psyché collective. Mon collègue ne se considère pas comme un barebacker, qu'il considère comme des fous; simplement, parfois, « c'est pas si grave ». Je peux imaginer toute la génération actuelle des jeunes pédés qui se retrouve coincée entre deux messages : celui appris à l'école et répété par des institutions mollassonnes, et de l'autre un « C'est pas si grave, je suis clean, moi » susurré par un beau mec au bar. Les conséquences vont être chouettes.

 

On sait que la majorité de la société (lire : les hétéros) ne comprend pas ce qu'il arrive aux homosexuels, pourtant exemplaires pendant si longtemps. Ils voient une communauté toute entière céder à un comportement de plus en plus infantile, comme un gamin qui ne veut pas mettre d'écharpe quand il neige dehors, parce que « le rhume, ça se soigne ».

 

Cette incompréhension, je la partage.

Qui êtes-vous ? Qu'est-ce que vous avez dans la tête ?


Guillaume Didier

Notes

[1] Oui, ça, là.

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