Les oiseaux de l'hiver (gay, séropo, SDF)

En fait, je ne sais pas comment raconter ce que j’ai vécu. Perdre son emploi. Perdre son appart. Moi : individu lambda, Français. Parisien, blanc, banal, commun. De sensibilité « de gauche ». Pas habitué à courir les administrations pour réclamer ceci ou faire valoir cela… Un mec comme il y en a plein à Paris…

filet
Jean-Philippe Card

par Jean-Philippe Card - Dimanche 04 avril 2010

Ji-Pé, 38 ans, sympa mais pas trop, cherche partenaires motivés pour activités et plan à définir. SSR non négociable.

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En fait, je ne sais pas comment raconter ce que j’ai vécu. Perdre son emploi. Perdre son appart. Moi : individu lambda, Français. Parisien, blanc, banal, commun. De sensibilité « de gauche ». Pas habitué à courir les administrations pour réclamer ceci ou faire valoir cela… Un mec comme il y en a plein à Paris…

A

vril 2009. Je termine un CDD comme agent commercial au sein d’une société de décoration. J’ai bossé dur pendant ces six mois. Mon ancien patron pourrait le confirmer. Hélas, la crise économique annoncée depuis l‘hiver 2008 étant ce qu’elle est, la société de décoration ferme plusieurs boutiques en France. La promesse de CDI ne peut alors aboutir. Je suis remercié. 

Bon. J’accuse le choc. J’en ai vu d’autres. Je sais rebondir. J’ai exercé jusqu’à ce jour beaucoup de métiers : danseur, vendeur de fringues aux puces ou chez Ralph Lauren, magasinier, serveur en brasserie ou en restaurant, responsable de magasin sur chantier SNCF, pigiste « en culturel », concepteur de projet chez Universal, banquier occasionnel, secrétaire, vendeur chez Picard, agent administratif, homme à tout faire chez « coiffeur pour stars »…

 

« Mais Monsieur, Vous êtes totalement instable. Vous aviez déjà une vie précaire! ». Certes. J’avoue que mon parcours n’est pas linéaire. J’ai accumulé les boulots, mais je ne suis pas « instable ». J’ai honoré le boulot dès qu’il y en avait. Gérant mes envies, les opportunités, mais n’ignorant jamais la réalité économique. Est-il donné à tout le monde de trouver facilement un CDI de nos jours ? Oui, depuis pas mal d’années, certaines fins de mois étaient difficiles, mais je m’en sortais toujours. Ça allait. Parfois, je me serrais la ceinture. Et parfois, je me lâchais. Je faisais alors une grosse dépense et hop! Le moral était de retour.

 

Je trouvais toujours du boulot. J’ai quitté l’école tôt, sans diplôme alors je ne suis pas exigeant. Je pars du principe que je peux m’adapter et tout apprendre. J’ai donné dans le glamour et le cambouis avec le même bonheur, la même efficacité et les mêmes objectifs : vivre. Payer mon loyer. Payer mes factures. Et mes petits plaisirs.

 

Bon, tout n’est pas rose dans la vie, et j‘ai moi aussi mon point noir - mais que je maîtrise pourtant parfaitement : ma séropositivité. En ce mois d’avril, cela fait dix mois exactement que je suis sous traitement. Il y a des effets secondaires, certes, mais ça va : je gère. Les résultats sont excellents. J’ai la pêche et malgré une certaine fatigue, le moral est bon.

 

Mais voilà : fin avril, lorsque je perds mon emploi, le bail de mon appartement arrive également à échéance… Après douze années pendant lesquelles j’ai toujours payé mon loyer, la propriétaire décide de récupérer son appartement pour y installer sa fille qui vient étudier à Paris.

 

 

Mai 2009 - Août 2009

 

Déjà l’ANPE… S’assurer que tout est en ordre. Que l’inscription est faite. Que mes indemnités vont être versées. Je n’attends pas beaucoup plus de l’ANPE. Je n’ai d’ailleurs jamais vraiment compté sur l’ANPE pour me trouver du boulot.

La bataille commence entre l’un de mes employeurs et l’ANPE. Des papiers « se perdent », des faxes « n’arrivent pas, des coups de téléphone « ne sonnent pas » …  alors que la veille, j‘étais justement devant mon employeur lorsqu‘il avait l’ANPE. au bout du fil…

Pour qu’enfin, mes indemnités me soient versées trois mois plus tard, il faudra taper du coup de poing sur le bureau, s’énerver contre une administration qui n’écoute pas, qui ne vous reçoit pas lorsque vous vous déplacez, qui ne répond plus que par voix électronique: « Après le Bip, tapez Dièse, puis dîtes… ».

 

Depuis fin juin, j’ai pourtant assuré la totalité de mon déménagement, mis ma vie dans un box qui me coûte les yeux de la tête, et je commence à vivre à droite et à gauche, avec ma valise... Malgré tout, j’ai réussi à limiter la casse financièrement et les indemnités tombent à pic - je respire! Je visite quelques appartements dans le privé, mais concernant les « trois derniers bulletins de salaires et le contrat de travail » demandés lors des visites, je présente un handicap certain.

 

Je constitue également mon dossier pour une demande de logement. On me dit qu’il y a 10 ans d’attente. Aie! Mais j’ai de la chance : des amis. De vrais amis. Pas beaucoup. Mais quelques-uns. J’arrive également à profiter du fait que certains d’entre eux partent un peu en vacances. Puis, ils m’hébergent. À tour de rôle. Avec leurs propres difficultés également. On s’organise comme on peut. Valise. Dormir chez X, prendre la trithérapie. Manger. Dormir chez Y. Merde, oublié la tri chez X. retourner chez X. prendre la trithérapie… etc… On se côtoie, on se croise dans les appartements exigus… et on se promet de leur dire, une fois qu’on aura le cœur d’en rire, que la prochaine fois, on choisira des amis plus riches!

 

Je fais suivre mon courrier systématiquement. Parallèlement, j’honore tous mes rendez-vous : ANPE. Assedic, médecin, analyses, psy (eh oui!). J‘envoie des CV. Je commence une longue liste de courriers : associations, élus, Le Maire de Paris, le Maire de mon arrondissement, l’adjoint au logement de mon arrondissement. Je sollicite des rendez-vous. Et je profite également du repos de Nicolas Sarkozy, suite à son problème vagal, pour lui adresser un courrier, on ne sait jamais - des fois que la solidarité entre malades puisse jouer un peu...

 

 

Septembre 2009 - décembre 2009

 

Personne n’a répondu - excepté Nicolas Sarkozy, par l'intermédiaire de son chef de cabinet, qui m’assure que « Monsieur le Président de la République a pris connaissance de ma situation » et qu’il « transfère mon courrier…». Les autres? Silence complet. « C’était les vacances », m’expliquera-t-on plus tard…

Je relance donc tout le monde, contacte de nouveau les élus et là, par téléphone… « Non, nous n’avons pas vu votre courrier… un rendez-vous avec l’adjoint du Logement de votre arrondissement? Bien sûr… mais pas avant novembre, Monsieur… ».

 

Ah, Non! Je file directement à la Mairie et là, je demande - j’exige - un rendez-vous pour « très vite ». Grâce à une secrétaire compréhensive, mais malheureusement, rôdée aux cas problématiques de mon genre, j'obtiens satisfaction et rencontre l’adjoint au logement de mon arrondissement qui m'assure de son soutien. Et qu’il va suivre mon dossier attentivement.

Ouf. Je suis rassuré. On m’adresse dans la foulée au service social - je descends 2 étages… L’agent : « Vous habitez l’arrondissement? »

J’explique.

« Ah, je vois! Vous devez aller à Bastille alors! »

J’insiste: « Mais la secrétaire de Monsieur… m’a dit que"…

« Si vous êtes SDF, c’est Bastille! ».

 

Le mot m’a glacé : SDF. Car on ne prend même plus la peine de dire « Sans domicile fixe ». Juste « SDF » . Trois lettres. Mais qui font mal lorsque sans ménagement, on vous les jette à la gueule, devant quelques personnes qui attendent leur tour… Voilà, je suis devenu un sigle. Un concept. Juste trois initiales. Ma précarité n’est plus seulement ma nouvelle situation, elle est devenue ma nouvelle identité. Car je n’ai plus d’identité: Je SUIS SDF.

 

Quand j’étais petit, on parlait des « clodos ». Et on les repérait de loin. Ils avaient « le look ». Moi, je suis là, devant cet agent dont l'homosexualité prétentieuse m'agresse, avec mon jean Diesel super bien taillé, ma petite chemise bien repassée et mes cheveux propres. Ce fonctionnaire de mes couilles, avec ses petites chaussures pointues et vernies dernière tendance, je le giflerais! Oui, ce jour-là, il m’a heurté. Car même en étant SDF, j’ai toujours plus de classe que lui. Maigre consolation… À 17 heures, il ne manquera pas de rentrer dans son appartement bien confortable, dont j’imagine aisément la déco « tarlouze » et d’ici quelques minutes, mon jean Diesel et moi ne serons plus qu’une péripétie parmi tant d’autres de sa journée… Et moi? Le sentiment le plus intenable, c’est de ne pas savoir quoi faire de soi. Et là, à ce moment précis, c’est exactement ce que je ressens.

 

La course aux démarches continue : assistantes sociales de la mairie, de l’hôpital, de quantités d’associations… L’accueil, l’efficacité, la disponibilité, la gentillesse, la compréhension diffèrent souvent et sont à la discrétion de l‘interlocuteur… Les rendez-vous sont pris. Mais on vous reçoit parfois pour vous dire.. qu’on ne pourra pas vous recevoir avant 15 jours! Alors que vous étiez justement venu finaliser la constitution d’un dossier P.I.LS.

 

Malgré tout, dans ces associations, il y a des gens bien. Il y a des gens professionnels. Il y a des gens délicats. Et il y a des gens qui font vraiment ce qu’ils peuvent, mais qui ne peuvent pas grand-chose - et malheureusement, pas « de suite ». Des gens dont toute la compassion n'apporte ni soulagement, ni solution immédiate. Des gens qui parfois ne cachent pas non plus une certaine lassitude face au manque de moyens. Parce qu’il n’y a pas de moyens.

 

J’échappe encore à la belle étoile : une association me dépanne d’urgence de 5 nuits dans un hôtel. Ensuite? Rien. Pas de moyens. Rien n’est prévu. On me dit d’appeler le 115. J’ai quand même les boules…

Malgré les rendez-vous, l’attente est longue, la procédure est lourde. On me demande de « justifier ». Justifier ma situation. Justifier qui j’étais. Justifier qui je ne suis plus. Justifier ce que je suis devenu. Il faut des « papiers » - et moi, je croule sous les papiers.  Courant décembre, au plus fort du débat sur "l'identité nationale" et alors je serai toujours en galère, je me demanderai comment font ceux qui eux, n'ont pas de papiers? Et ceux qui ne sont pas assez outillés physiquement, moralement, intellectuellement, culturellement pour s'aventurer dans les dédales administratifs? Et enfin, de quels mystérieux privilèges suis-je donc redevable à mon identité nationale, moi, Francais?...

 

Alors j’y vais à fond. J’explique mon cas. Je détaille. La discrétion ne paie pas. « SDF, soyez invisible? » Pas pour moi! Car c’est cela qu’on attend finalement… les procédures, l’administration. Tout ce système ankylosé dans lequel on s’empêtre et qui, un jour où l’autre, nous fait la peau… Et moi, je sens déjà le souffle de la broyeuse me coller au cul. Je ne sais pas si je vais me faire bouffer, mais je tâcherai quand même de hurler quand le moment sera venu!

 

Déjà fin octobre et toujours rien. Je suis allé à Act Up. Le dossier P.I.L.S. a été fait en vingt minutes. Mais on m’a prévenu: Ca va être long.

 

Dans la rue, on sollicite ma solidarité - j’ai encore la gueule à ça, ouf! Place Gambetta, Médecins du Monde : « Monsieur, s’il vous plait… » - « Désolé, je n’ai pas le temps, je suis SDF! ». L’excuse est imparable! C’est une provocation et un défi : « Que vas-tu répondre à cela, ma jolie? ». L’instant est presque jouissif… jusqu’à ce qu’elle réponde: « Ah bon, ben désolé. Bonne journée et bon courage surtout! »…

 

Je sais, je suis mesquin! Mais parfois, j’en ai marre de constater que la solidarité ne s’adresse qu’aux contrées lointaines. Et ce jour-là, je ne suis pas d’humeur altruiste, désolé. Parce que ce soir, je ne sais toujours pas où dormir, putain!

 

 

SDF invisible

 

Voilà. Je suis devenu « l’homme - SDF-Invisible ». Celui que personne ne soupçonne, celui qui ne fait pas (encore) tâche sur le trottoir. Celui qui vit à droite et à gauche, mais qui est de plus en plus gêné face à ses amis. Celui qui peut s’asseoir sur une banquette de métro, à la station Temple, et entendre une brave dame dire à sa copine: « On dit que c’est la crise, mais on voit de moins en moins de SDF dans la rue… ». Tout comme Monsieur Delanoë, cette dame ne doit probablement pas sortir des 8 premiers arrondissements de Paris, je ne vois pas d‘autre explication…

 

Mais qu’est-ce qu’un SDF aujourd’hui? Faut-il vraiment s’asseoir comme un clodo et avoir la gueule de l'emploi, pour obtenir le label précarité certifié? Il faut probablement avoir renoncé définitivement pour s’asseoir dans la rue, et moi, je ne renonce pas. J’ai malgré moi un instinct de survie. Les nuits passées dehors, j’ai marché, marché. D’un pas pressé. Comme si je rentrais chez moi. Comme si on m’attendait. Une nuit, j’ai fait deux fois l’aller-retour Bastille Opéra, puis j’ai bifurqué sur les quais où j'ai pu longuement admirer le Paris des cartes postales. Mais où sont les 600 appartements sociaux promis?

 

 

Janvier 2010

 

Administrativement, mes démarches n’avancent pas. Je gagne soi-disant trop d’argent pour une résidence sociale (1140€ /mois d’indemnités chômage), mais l’association Basiliade m'appuie activement, en liaison avec l'adjoint au logement de mon arrondissement. En attendant, il faut que je re-re justifie, que je refasse un dossier… On me demande également une « lettre de motivation ». Car c’est ainsi. N’entrent en résidence sociale qui les gens extrêmement motivés. Bientôt, ce sera vraisemblablement pareil pour l’ANPE : ne pourront s’inscrire que ceux qui vraiment, sont motivés pour être chômeurs! Grotesque procédure…

 

Alors, il arrive aussi qu’on ait des idées ridicules. Celles de la dernière chance. L’époque aidant à cela, '"communiquons" : soyons cyber-précaire! Car on ne descend plus dans la rue pour manifester, on milite maintenant sur le Web. « Si toi aussi, tu es contre la précarité, rejoins mon groupe Facebook! » ou « Comment reconstruire Haïti en gardant son cul dans un fauteuil. ». Surtout, ne pas perdre mon iPhone, sinon, je suis fichu.

 

À ce stade de ma situation, je ne sais plus quoi faire. Après avoir essayé les procédures classiques, j’envoie donc des brassées d’e-mails. À tout ce qui me passe par la tête : L’humanité, Le Canard enchaîné, Libération, Marianne, Le Parisien, Têtu… Je contacte même certains contacts personnels avec lesquels j'ai bossé. Mais les outils de communications ont leurs mystères et le miroir aux alouettes révèle aussi ses pièges. On ne me répond guère...

 

Seul, le magazine Têtu prendra mon email au sérieux et comprendra ce que je tente de dire et faire : lancer un débat et prendre contact avec des gens « comme moi ». Pour se regrouper. Pour tenter n’importe quoi. Pour être visible et un peu puissants, ensemble. Parce que j’ai compris que si je reste seul, c’est foutu. Déjà on ne me répond plus. Bientôt, on ne m'entendra plus.

 

Sur Facebook, je ratisse large : des élus, encore et encore, des activistes, des associations. J'ose même le « baiser de la lune », avec Madame Christine Boutin. Pas de réponse! Alors je provoque. Une relance de ma part, lui demandant si son silence était dû à mon homosexualité sera elle, récompensée. Madame Boutin me répondra lapidairement : « La difficulté n’est pas votre homosexualité, mais l’incapacité dans laquelle je me trouve pour vous aider concrètement. Je vous recommande d’aller voir le service social du lieu où vous êtes. Il ou elle sera beaucoup plus efficace que je ne pourrai l’être. Je compte sur vous pour faire cette démarche. »

 

 

Europe 1, Ruquier...

 

Un matin, je me rends même à Europe 1. J’ai la gueule des mauvais jours, je suis fatigué et ma peau est jaune. J’avale d’un trait ma trithérapie sans déjeuner. L’angoisse, et le sentiment que je n’ai plus rien à perdre. Je suis surtout stressé car je suis excédé. Ce jour-là précisément, j’en ai vraiment marre. Je sais très bien que j’agis connement et puérilement, mais je ne sais plus quoi faire d‘autre. La situation est ridicule. Les actes sont ridicules. Mais je suis sérieusement en train de péter un câble et je le sais.

 

Tellement, qu’à peine arrivé devant Europe 1, dans la queue des spectateurs attendus pour assister à l’enregistrement de l’émission, je dois m’éloigner d’urgence pour trouver un coin discret et m’y improviser des chiottes… La trithérapie, c’est ça aussi.

 

Je rate de peu Jean-Pierre Elkabach et Jean-François Coppé. Mais je croise Christine Bravo. Bref, je lui explique. Sympa. Ne peut rien faire. Mais passe le mot à Ruquier. OK. J’assiste à l’émission. La bande de Ruquier n’est pas en forme ce jour-là. Tout le monde s’emmerde ferme. Mais il faut rire. Le chauffeur de salle nous a bien précisé que les micros au-dessus de nos têtes étaient là pour ça. Alors je ris. Je suis juste assis derrière l’invité du jour - Alain Afflelou - mais mon but, c’est Ruquier! Je me dis qu’il a l’air cool, qu’il est pédé, qu’il connaît du monde, qu’il peut peut-être passer un message. Bon, il n’est pas méchant, Ruquier. Il sort d’Europe 1 et je l’alpague: « Monsieur Ruquier! J’peux vous parler 2 minutes? ». Le sourire s’affiche: il est mignon quand il sourit. « Je n’ai pas beaucoup le temps… » - « Je sais! 30 secondes suffiront ». Et là, je lui déballe mon speech : précarité - VIH - mépris des pouvoirs publics... Le sourire de Laurent a disparu. Le regard est fuyant. Tellement fuyant que pour un peu on aurait envie de le consoler, de le rassurer : « T’inquiètes pas, Lolo, j’en veux pas à ton fric et j’ai pas l’intention de te fourguer un C.V…. ». La gêne s’est installée : « Je ne peux rien faire, je suis désolé » - « Si! Vous pouvez en parler à des invités politiques et débattre à ce sujet! « . « Ok, j’essayerai… Mais nous avons déjà parlé d’homosexualité la semaine dernière à propos du livre de Jean-Marie Perrier… »

 

Et là, je vois que Lolo n’a rien pigé, qu’il n’a (peut-être) même pas écouté. À aucun moment, je n’ai parlé d’homosexualité! Bref, je n’ai pas de temps à perdre et lui non plus. Je le remercie quand même poliment de sa gentillesse et je prends congé. J’écrirai le soir même un mot incendiaire, que je regretterai aussitôt l’avoir écrit (et auquel je recevrai une réponse quand même bien sympathique de la part de l’assistant de Monsieur Ruquier).

 

L’ironie voudra que la semaine suivante, Ruquier et moi soyons « affichés » côte à côte sur la page Web du site de Têtu. Lui avec son coming out et moi avec ma « lente dégringolade »… Rétrospectivement, Je suis ravi d'avoir chié pas loin de l’avenue Montaigne, à la barbe de Chanel et Vuitton. Même si je suis toujours dans la merde…

 

 

Février 2010

 

Le téléphone sonne. Appel masqué, je décroche. En direct, j’ai le cabinet du Maire. Waouh!... Philippe Lasnier, que la presse avait présenté comme étant le « Monsieur Gay de la Mairie de Paris » m’assure avoir eu connaissance de ma situation, il y a une heure à peine. Et je comprends qu’il a sous les yeux une copie de l’e-mail que j’ai envoyé aux médias.

 

La discussion est tendue. L’appel me surprend. Et je ne suis ni avocat, ni habitué à l’art de la rhétorique. J’ai à peine réalisé qui est mon interlocuteur que déjà je dois me justifier: « Mais A QUI avez-vous écrit? Quand? .. Mais Monsieur, quand on a des soucis comme les vôtres, on ne contacte pas n’importe qui. On contacte le cabinet du Maire! ».

 

Probablement… Mais sérieusement, me pensez-vous assez naïf, et imaginer mon courrier arrivant directement dans les mains de Bertrand Delanoë, sans même passer pas son cabinet? Allons!... Passé le moment de honte que je ressens et le mea culpa que je m‘impose, je regarderai quand même le site Internet de la ville de Paris et n’y trouverai aucun contact direct concernant Monsieur Lasnier, dont j’ignorais l’existence avant son appel. Mes recherches sur le net me soumettront toutefois un article daté de 2001, mentionnant que sa fonction a été « volontairement dissociée de la question sida » parce que, je cite : « il faut arrêter l’amalgame ».

 

Mais qui fait l’amalgame? À aucun moment, je n’ai mentionné mes préférences sexuelles lors de mes multiples démarches. Même la Mairie de Paris ne semble pas avoir une position très claire. Encore une fois, je clame ma précarité et ma séropositivité, on me répond : homosexualité! Néanmoins, Monsieur Lasnier m’assure de prendre à cœur ma situation, tout en me recommandant de « ne pas appeler tous les jours …». J’en prends acte, et j‘attends donc. De moins en moins rassuré…

 

 

Dimanche 28 mars 2010

 

Ce week-end, C’est le Sidaction: On parle de VIH, de séropositivité. De prévention. De progrès. De trithérapie. De revendications? Youpi! Et de précarité? Je ne sais pas : je n’ai pas la TV ! Ni Internet. J’imagine que la gentille Line Renaud sera là, mais j’avoue que je suis bien content de ne pas avoir la TV. Honnêtement, ça m’aurait fait chier de voir tout ce monde! Déjà, je pense à ma gueule : concrètement, que vont-ils faire pour moi? Rien!

 

Pour tous les mecs ou les nanas que j’ai pu croiser, la séropositivité, c’est tous les jours. C’est pas sous les paillettes ni les Euros! OK, j’avoue que je suis aigri, mais putain, je n’ai pas le cœur à rigoler. Ce week-end du Sidaction me fout les boules, parce que ce soir, je suis seul. Et parce que vraiment, le Sidaction a pour moi de plus en plus les saveurs d’une télé irréalité dont je me sens exclu, en tant que séropositif.

 

Tout ce qui pourra y être montré n‘est pas LA réalité. Du moins, pas celle que j’ai vue. Pas celle que je côtoie en allant dans des associations. Pas celle que j’ai rencontrée au fil des rendez-vous. Pas celle de vendredi dernier, dans une association qui organise des dîners pour séropositifs en grande précarité. Pas celle de ce jeune homme qui était assis à côté de moi, et qui hélas semble avoir de sérieuses complications de santé. Pas celle de cette femme d’âge mûr, muette, complètement éteinte, presque inerte, qui ne se manifeste que lorsque du « rab » est proposé. Pas celle de ce black qui riait trop haut pour ne pas avoir un truc plus sombre à oublier.

 

Votre réalité n’est pas celle de tous ces mecs qui migrent, d’un service social à l’autre, en plein Paris. Ni la mienne. À la fin du week-end, le compteur franchira - on l’espère - les objectifs de dons escomptés. Ce sera la liesse, tout comme un soir d’élections régionales de 2010... Même moi, je serai content! Mais passé ce week-end de « festivités télévisuelles », que fera-t-on de nous? De nos cas? Ben… rien de plus! Nous, malades, conserverons notre sida, tandis que les people retourneront à leur show en préparant une prochaine soirée caritative et les politiques, à leurs promesses…

 

 

Et la politique...

 

Ça me fout d’autant plus les boules de voir ces people que lundi dernier, le 22, il n’y avait pas grand monde à la journée qu’Act Up organisait à l’Odéon… Alors qu’en pleine période d’élections régionales, il y avait de quoi débattre, et de quoi apprendre - avec notamment un atelier de la pensée sur "l'inextricable alliance du VIH et de la précarité". Atelier auquel les élus ont malheureusement brillés par leur absence, à commencer par Monsieur Bertrand Delanoë!

 

Quoi qu’en en dise, Act Up est tout de même l’une des rares associations à bouger. POLITIQUEMENT. Concrètement. Sur le terrain. Auprès des malades. Mais également auprès de nos chers politiques, en les confrontant à leurs promesses, à leurs mensonges. Act Up n’oublie pas et continue de poser les questions que nous, malades, devons-nous poser : la défense de l’Hôpital public et de l’AP-HP, par exemple. Avec un discours clair, précis concernant la prévention et le port de la capote. Mais un discours que les gens veulent de moins en moins entendre…

 

Comme le disait Nicolas Sarkozy : « Ça fait des années qu’ils protestent et ça ne sert à rien! ». C’est faux. Le combat n’est pas gagné mais grâce aux revendications, les choses ont avancé, on le sait. Et quand bien même les avancées seraient modestes, il n‘y a vraiment pas de quoi s’en réjouir ni même se montrer arrogant : le VIH, la santé, sont des sujets importants. La précarité également.

 

Et ce sont dans CES domaines, Monsieur le Président de la Republique que nous, Français, malades, attendons une « réaction ferme » et souhaiterions ne pas être déçus…

 

Voilà. C’était mon coup de gueule. Mon témoignage. Moi, maintenant, ça va. Je suis en résidence sociale. Je suis sauvé pour l‘instant. Il a fallu que je balance des trucs in extremis, car en résidence sociale, on est sensé être tellement pauvre qu’on n’est pas autorisé à amener de meubles, de literie ou d’électroménager. Alors je n’ai plus rien, sauf un toit – provisoire. Mais c’est le plus important. Ouf!

 

Je vais tenter de recommencer ma vie. De retrouver du boulot. Et je vais continuer mon combat, en attendant un appartement. 

 

Mais je me dis que cette fois-ci, j’ai eu chaud. Il s’en est fallu de peu que je ne disparaisse définitivement de la surface de la société. Du monde des vivants que j’ai observé au fur et à mesure que je m’en éloignais, ces dix derniers mois. … Un monde des vivants qui parfois me dégoûte, mais un monde dans lequel je persiste à vouloir m’insérer.. Et exister.

 

Non, je ne ressens rien. Juste un peu de haine…

 

Envoyé de mon iPhone 


Jean-Philippe Card

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