Gay, pédé ET Monstre

La semaine dernière, Minorités publiait une analyse de la revue Monstre, une des rares nouvelles publications homosexuelles qui présente un angle nouveau sur la culture gay moderne. On avait envie de les titiller dans l'espoir de provoquer une réponse, qui sait, une confrontation? C'est fait. Accrochez-vous.

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Collectif de la revue Monstre

par Collectif de la revue Monstre - Dimanche 04 avril 2010

La revue Monstre est une publication semestrielle, qui questionne l’identité gay à travers l’art contemporain, le débat d’idées et la recherche, ainsi que le champ littéraire. Elle est éditée à Paris par Gilles Beaujard, Gauthier Boche, Philippe Joanny et Tim Madesclaire. Le premier numéro, dont le thème est « Back to the closet », est paru en décembre 2009.  

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La semaine dernière, Minorités publiait une analyse de la revue Monstre, une des rares nouvelles publications homosexuelles qui présente un angle nouveau sur la culture gay moderne. On avait envie de les titiller dans l'espoir de provoquer une réponse, qui sait, une confrontation? C'est fait. Accrochez-vous.

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ans la Revue 29 de Minorités, Arlindo Constantino se livre à une critique de la revue Monstre dans « Gay, Pédé ou Monstre ». Déjà, hein, le titre : comme si Monstre n’était ni pédé ni gay! Bon, passons aux choses sérieuses. Et on va commencer par le meilleur, c’est-à-dire la fin du texte, où Arlindo nous soumet à la question : « Monstre est-elle une revue de barebackers honteux ? »

La réponse est non. Et on doute de la pertinence de la question. Pour arriver à un tel constat, Arlindo procède par syllogisme. Prémisse majeur : Monstre critiquerait la visibilité des gays en valorisant le placard. Prémisse mineure : Monstre a donné la parole à un barebacker. Conclusion : Monstre est barebacker dans le placard. Le problème, c’est qu’un syllogisme n’est pas une démonstration et que celui d’Arlindo est bancal, car il procède par surinterprétation et par amalgames.

 

Nous trouvons grave d’être contraints à devoir répondre à une telle assignation. Cela dit, on ne se sent pas pour autant indignés de le faire. Nous devons résister à cette tentative de faire du bareback le point Godwin gay. Monstre n’est évidemment pas une revue de promotion du bareback, même undercover. Nous voulons être très clair sur ce point.

 

Et on ne va pas choisir nos lecteurs. Alors, si Monstre peut aider les barebackers honteux à remettre en question leurs pratiques, c’est all good. En fait, notre revue s’adresse à tous ceux qui réussiront à la lire, et, si on en croit Arlindo, ça ne fait pas trop de monde… Bon bon bon.

 

 

Monstre est une revue qui s’autorise à donner la parole à quelqu’un dès lors que ce qu’il dit a du sens. Par exemple Tony Valenzuela - interviewé par Tim Madesclaire et Élisabeth Lebovici - puisque c’est lui qui permet à Arlindo d’échafauder son raisonnement. Visiblement, Arlindo n’a pas réussi à lire ce texte, contrairement aux autres (textes, pas lecteurs !). Mais comme Arlindo est plein de bonne volonté, il pose tout de même la question : « Pourquoi Monstre a cette sorte de bienveillance à l’égard de ce type considéré comme activiste, en omettant notamment de dire qu’il a fait la une du magazine Poz, trônant sur un cheval ? »

Nous avons eu « cette sorte de bienveillance » parce que sur le crystal — et par extension sur les risques sexuels — Valenzuela nous semble taper dans le mille lorsqu’il évoque la mélancolie qui saisit les gays. C’est cette idée de mélancolie qui nous a arrêtés, et non l’apologie du crystal, qui d’ailleurs n’est pas du tout le propos de Valenzuela. Cela nous a rappelé l’intro du livre de Douglas Crimp, Melancholia and Moralism. Crimp critique un article d’Andrew Sullivan (éditorialiste gay et conservateur au New York Times Magazine), qu’il juge mélancolique au sens freudien du terme et moralisateur. En effet, Sullivan reprend à son compte, pour critiquer les activistes de la lutte contre le sida, les reproches qu’adressaient les conservateurs aux gays avant l’épidémie, et qui selon lui en auraient été l’origine : irresponsabilité, infantilisme, apologie de la promiscuité… Selon Crimp, le moralisme de Sullivan se constituerait par l’appropriation de griefs qu’il ne peut dépasser. Crimp précise ensuite que cette mélancolie ne concerne pas seulement les gays moralisateurs, mais tous les gays.

Dans cette même introduction, Crimp cite cette phrase de Thomas Keenan : « C’est quand nous ne savons pas exactement ce que nous devrions faire, quand les effets et les conditions de nos actions ne peuvent plus être calculés, et quand nous n’avons plus nulle part vers où nous tourner, même pas la possibilité de retourner “en nous-même”, que nous rencontrons ce qui peut ressembler à de la responsabilité » (notre traduction). Il faut abandonner ses certitudes pour espérer trouver du sens…

… quitte à devenir « monstre », just for one day.

 

Donc Monstre se fout que Valenzuela se la soit pété grave sur un cheval en couv de Poz, tant que ce qu’il dit dans l’interview pointe ce qui est, justement, trouble dans la situation des gays, dès lors que l’on aborde la sexualité. Et la position face au bareback, pro ou anti, est aussi liée à cette mélancolie, et tous les gays sont concernés.

En revanche, nous n’aurions pas accordé la même place par exemple à Tim Dean, qui, dans son livre Unlimited Intimacy (dont Didier Lestrade a fait une sévère critique), fait du barebacking une subculture, une quasi-identité, idée que Monstre ne suit pas du tout.

 

À part ça, on apprécie qu’Arlindo situe Monstre, « à l’entrée de (la) caverne », entre ceux qui sont dedans et ceux qui sont dehors… C’est pour nous justement le meilleur endroit pour s’interroger et poser des questions. Et ça, comme dirait la stagiaire de Gauthier (21 ans - la stagiaire, pas Gauthier) « c’est fat ! »

 

Il y a aussi d’autres points sur lesquels nous pensons qu’Arlindo se trompe et qu’il nous faut préciser (selon leur ordre d’apparition dans son texte).

 

Dès l’introduction, il déclare : « La revue semestrielle n’est pas non plus une revue gay. C’est une revue pédé. »

Sur notre site www.revuemonstre.com, on se présente comme une revue gay. Ça a été un débat (long). Et, oui, effectivement, on a cherché à se démarquer, comme Arlindo l’a pointé, de la représentation des gays dans les médias, mais pas que généralistes. On a aussi utilisé ce terme, « pédé » (dans notre baseline, « Revue d’exploration pédé pour la décennie 2010-2020 »), qui implique le retournement de l’insulte, qu’on ne renie pas mais qu’on trouve un peu limitatif, mais nous n’avons pas convoqué le terme « queer », auquel on ne s’identifie pas complètement, nous non plus, même si on en apprécie les vertus critiques. Et puis « gay », s’il est lui aussi limitatif, est le seul terme positif et choisi par les « homosexuels masculins issus des mouvements gay occidentaux à partir des années 70 ». Bon, ok, euh… Gilles, tu peux changer (une dernière fois, promis) la baseline, s’il te plaît ?

 

À propos du thème du premier numéro, « Back to the closet », Arlindo écrit : « Ce retour au placard proposé par la revue me fait penser à cette injonction gentillette trop entendue : “Votre sexualité ne me concerne pas, elle fait partie de votre vie privée.” » Et sur la visibilité, il poursuit : « Est-elle si nécessaire que ça ? Le coming out et la participation annuelle à la Gay Pride, moments importants de visibilité pour les pédés, suffisent-ils à faire avancer la cause ? Monstre répond que ce n’est pas si vital que ça et affirme même qu’une injonction à la visibilité est imposée aux pédés. »

Ce n’est pas du tout ce qui est signifié par le thème « Back to the closet ». Ce qu’avance Arlindo est faux, et c’est précisément ce qui flingue sa démonstration. Monstre n’a jamais prétendu que la Gay Pride ce « n’est pas si vital », et, oui, nous sommes au courant de la dimension politique et publique de la vie privée. La LGP fait avancer la cause, et c’est essentiel. L’idée n’était pas de remettre en cause la nécessité et la valeur du coming out, de la fierté ou de la visibilité, mais plutôt d’inviter à réfléchir sur le sens que cela a aujourd’hui, au travers d’expériences passées. Quant à l’injonction, pour nous elle se manifeste par sa mise en avant dans le discours public. Dans l’esprit collectif, gay = coming out. Or, il y a des personnes pour qui la sortie du placard n’est pas possible du tout, et si nous sommes parfaitement honnêtes, nous devons admettre que pour chacun elle n’est jamais possible partout et tout le temps. De fait, une telle injonction pousserait au double bind entre l’obligation et l’impossibilité d’être out anywhere anytime anyhow.

Il devrait être possible de jouer avec cette « sortie de placard », en sortir ne signifie pas s’en débarrasser, et ne pas s’en débarrasser ne signifie pas, comme le prétend Arlindo, y rester !

 

Non, « back to the closet » ¹ « stay in the closet ».

 

Un objectif communautaire pourrait être de concevoir le placard comme un lieu à l’abri de l’œil public, où l’on peut entrer et sortir à sa guise. C’est un projet. C’est d’ailleurs ce qu’exprime Case Départ, le texte de Nicolas Jalageas (qui est à peine trentenaire… Il n’y a pas que des vieilles à Monstre !). On va continuer de discuter sur ce point, qui n’est pas définitif.

 

Poursuivons. Sur le texte d’Olivier Lacoste, Trouble transparence, voici ce qu’Arlindo retient : « L’auteur qui ne parle directement ni des pédés, ni aux pédés, tente de nous convaincre qu’un “voile d’ignorance” est nécessaire à nos libertés individuelles et que si la transparence “bénéficie d’un préjugé favorable, celui-ci devrait pourtant étonner, voire susciter quelque inquiétude”. Pourquoi aurait-on autant besoin de ce voile d’ignorance pour préserver nos libertés individuelles. Et quelles libertés, au fait ? »

Tâchons d’être clair. Olivier Lacoste applique l’idée du « voile d’indifférence » comme protection des libertés individuelles, en la rattachant aux politiques de protection sociale fondées sur la mutualisation, et non sur une individualisation des risques. Individualisation qui voudrait que les obèses sont seuls responsables de leur obésité, les cancéreux de leur cancer, les sidéens de leur sida, et donc qu’ils paient en conséquence.

Plus généralement, c’est moins le principe de la visibilité qui est en jeu que son usage, qui est forcément à double tranchant. Nous pensons, contrairement à Arlindo, que ce texte concerne également les pédés, précisément dans la mesure où le mouvement gay en Occident s’est historiquement articulé autour de la visibilité — et donc de la transparence — pour obtenir des droits. Il ne faudrait cependant pas que la liberté d’être visible devienne une obligation. Si on doit contraindre une institution à la transparence, contraindre un individu à la transparence, c’est déjà de l’oppression.

 

… Et voilà qu’au milieu de toutes ces questions de fond surgit une nouvelle question encore plus fondamentale. Arlindo nous fait remarquer que « les textes imprimés sur un papier vert font penser à une version cheap du papier rose de Butt ».

Alors là, nous sommes ravis de cette leçon de staïle et d’apprendre que le papier vert 120 g est plus cheap que le rose 90 g. Premièrement, on n’y avait pas pensé. Deuxièmement, Gilles tient à faire remarquer que la couleur n’est pas verte mais amande. Et, comme on compte changer la couleur du papier pour chaque numéro, nous nous proposons de soumettre à Arlindo une gamme de teintes avant d’arrêter notre choix. Attention, Gilles est super chiant dès qu’il s’agit de discuter ce genre de truc ! Philippe voudra du jaune, Gilles trouvera que ce sera trop tôt sur le numéro deux. Alors ils vont s’accorder pour le framboise, que pourtant aucun n’assumerait sur les murs de sa cuisine…

 

Bref, poursuivons. Le texte qui accompagne le portfolio de Michael James O’Brien, Interiors, interroge à nouveau Arlindo : « Interiors, autre suite de photos, de backrooms vides, où se jouerait une “extraordinaire liberté”. Laquelle ? Ce n’est pas précisé. Celle du sexe anonyme, de la consommation des corps dans la pénombre ? »

Alors là, Gilles s’énerve parce qu’il rappelle que Monstre est aussi une revue d’art contemporain ! Et qu’il est inutile d’instrumentaliser les images. Pour commencer, rappelons que Michael James O’Brien a été photographe pour Act-Up New York en 1989. D’autre part, les backrooms ne sont pas uniquement des lieux de « sexe anonyme » et de « consommation des corps dans la pénombre », qui, on le sait, peuvent se produire ailleurs. Ce qui leur est spécifique, et qui nous procure une sensation de liberté, c’est que ce sont des lieux bizarres, où l’on ne peut QUE être pédé. Des petites hétérotopies, quoi… Mais là-dessus notre lecture est dustanienne, on sait, c’est mal.

 

Alors quoi, tout cela serait-il à mettre au compte d’une folle jeunesse ? Même pas, si l’on en croit Arlindo, qui tient à faire remarquer que la moyenne d’âge de l’équipe affiche au compteur « la quarantaine passée ».

Merci pour Gauthier, qui a 32 ans ! Et pour plusieurs des contributeurs, encore plus jeunes. En fait, il y a effectivement des personnes de la génération dont il parle, d’autres plus vieux ou plus jeunes. Dans le prochain numéro de Monstre, la pyramide des âges sera encore plus large, de 20 ans à 72 ans.

 

D’ailleurs, au final, Arlindo nous révèle tout : « Monstre est une revue dustanienne. Plus précisément, post-dustanienne. »

Nous y voilà, ceci est le deus ex machina qui permet à Arlindo de justifier sa construction. Eh bien, non. Enfin, on n’a pas réfléchi comme ça. Pas sûr que Dustan se serait reconnu dans Monstre. Pour se faire une idée, on peut relire son projet de revue, La Revue Chic (Génie Divin, p. 110). Surtout, Arlindo écrit ça parce qu’il sait que Tim et Philippe étaient très proches de Dustan, donc il se dit, forcément, par amalgame, que Monstre est une revue dustanienne. Et puis Gilles et Gauthier ont une tout autre histoire ! Aujourd’hui nous sommes quatre, demain nous voulons être six, et bien plus encore après-demain. On est parfois difficile à suivre, on sait…

Quant à postdustanien ? De son côté Lestrade a, dans son blog, classé Monstre comme post-Magazine… Puisque « post » implique la postériorité, on est post-tout-ce-qui-a-été-fait-avant. Tim pense que ces histoires de « post » finissent par trahir l’aporie qui menace ceux qui les formulent, et que, non, la vie n’est pas un long blog tranquille… À l’avenir, no more post, please.

Au passage, Arlindo en profite pour trasher Tristan Garcia (d’une manière rapide, mais il promet d’y revenir, on a hâte !), on est d’accord : Monstre trouve que ce livre est une pure merde, pour parler comme Jean-Luc Verna (qu’on adooooooore !).

 

En fait, avec son texte « Gay, pédé, ou Monstre », on a surtout l’impression qu’Arlindo voulait à tout prix venir nous (re)parler de Dustan. Et, là, on se sent presque vexés. On croyait que c’était une critique de Monstre… On est trop connes !

 

Allez, un dernier pour la route ? Écoutons Arlindo nous parler du queer : « Le mouvement queer s’installe gentiment dans nos vies de pédés et vient brouiller nos vieux repères. »

Arlindo ! Brouiller vos vieux repères ! On dirait du Finkielkraut !

 

Après, la suite de son texte, c’est toujours et encore le bareback, donc cf. le début du nôtre. Allez, ça y est, on arrête de vous gaver, on la boucle.


Collectif de la revue Monstre