Être gay en Israël, état des lieux (1)

Le Proche-Orient est encore une caverne pour les homosexuels de toutes conditions d’où il est difficile de sortir. Si sur le plan politique, éthique et religieux, les relations entre hommes ou entre femmes sont encore globalement sévèrement réprimées, cela ne signifie évidemment pas et loin s’en faut que rien n’existe comme chemins de traverse entre tous ces individus. Israël se démarque largement même s’il est encore difficile d’assumer sa sexualité partout dans le pays et ce pour de multiples raisons.

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Sébastien Boussois

par Sébastien Boussois - Dimanche 28 mars 2010

Enseignant et chercheur en sciences politiques, Sébastien Boussois aime à cultiver sa fibre identitaire dans un certain nombre d'écrits fictionnels, dont « COREAM » à paraître en 2010. Il s'intéresse au Proche-Orient dans toutes ses dimensions politiques et culturelles. Ce texte est son premier article d'une série à venir sur « être gay en Israël et dans les Territoires ».  

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Le Proche-Orient est encore une caverne pour les homosexuels de toutes conditions d’où il est difficile de sortir. Si sur le plan politique, éthique et religieux, les relations entre hommes ou entre femmes sont encore globalement sévèrement réprimées, cela ne signifie évidemment pas et loin s’en faut que rien n’existe comme chemins de traverse entre tous ces individus. Israël se démarque largement même s’il est encore difficile d’assumer sa sexualité partout dans le pays et ce pour de multiples raisons.

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out le Proche-Orient n’est pas sclérosé. Deux exceptions suffisent pour que le cas de l’espèce ne soit plus une exception. En Turquie d’abord, la revendication identitaire homosexuelle s’est effectuée par étapes, parachevée depuis 2003 par une grande Marche des fiertés, organisée par l’association Lambda Istanbul. Israël est ensuite le second pays ouvert à la cause dans la région. Pour autant, s’il est relativement plus accepté d’être homosexuel en Israël, les blocages sociaux, les confrontations ethniques et les chocs culturels liés à la structure même de la société israélienne, sont encore prégnants. 

État « juif et démocratique » [1], l’État hébreu a en moins de vingt ans acté l’émergence d’une société civile défenseur des droits des homosexuels par la multiplication d’associations [2], la création de lieux dévoués à la vie diurne et nocturne, et s’est paré progressivement de tous les attributs des États modernes en termes de grand-messe homosexuelles. Il aurait été bien difficile pour une société israélienne, traversée de toutes les influences sociétales mondiales, de résister aux combats qui ont animé depuis les années 1980 une grande partie des démocraties occidentales.

 

 

 

Une société plurielle et pluraliste

 

La société israélienne pourrait être définie comme une société de minorités. En réalité l’ethos ashkénaze [3] l’emporte sur toutes les revendications et la défense du droit des minorités depuis 1948. Mais les marges constitutives aussi de ce groupement social complexe ont été de plus en plus nombreuses sans jamais parvenir à créer un réel contrepoids. Mais elles existent : arabes israéliens, russophones, éthiopiens [4] sur un plan ethnique ; ultra-orthodoxes juifs, chrétiens, orthodoxes, syriaques, musulmans, sur un plan religieux.

Et sur un plan sexuel ? Bien entendu, Israël a vu se développer la revendication LGBT [5] qui n’est pas sans poser problème à quelques autres minorités. En dehors des Arabes, elle pose un problème majeur aux ultra-orthodoxes juifs, les haredim ou ceux qui craignent manifestement Dieu autant que l’ « inversion » sexuelle. La société a beau être laïque, avec toutes les libertés autorisées qu’une démocratie est en droit d’attendre, il n’en demeure pas moins que la religion majoritaire et poussée à son extrême joue définitivement une place plus importante dans les esprits que ce qu’elle représente démographiquement parlant [6]. La société israélienne est une société jeune et dynamique, constituée d’une multitude de gens d’horizons divers et variés. Avec l’alyah [7], beaucoup de jeunes juifs qui ont vécu dans des sociétés occidentales, apportent avec eux l’influence culturelle qu’ils ont subie, et l’ouverture d’esprit qu’ils pratiquaient là-bas. La société israélienne est un « creuset » du monde.

 

 

Laïcs et religieux : Tel-Aviv versus Jérusalem

 

Pourtant, les derniers évènements à l’encontre de la communauté homosexuelle de l’année dernière posent, comme dans tout démocratie, la question du degré de tolérance quand une société se replie et surtout se radicalise à droite comme c’est le cas depuis 2000. Le premier évènement significatif de ces dernières années eut lieu en 2005. Après le rodage de la Gay-pride à Tel-Aviv, les mouvements homosexuels du monde entier avaient les yeux braqués sur Jérusalem. L’idée pour la Jerusalem Open House était d’organiser la seconde World Pride dans la ville trois fois sainte. Sûrement prématurée, l’annonce tombait au même moment que le désengagement par l’armée des colons de Gaza, déjà bien échauffés. L’évènement fut reporté sine die à 2006. Mais la guerre du Liban éclata et les revendications identitaires passèrent définitivement au second plan. L’idée fut abandonnée face à des contextes politiques systématiquement très défavorables. Cela ne veut pas dire pour autant que la détermination à imposer une Gay-pride nationale à Jérusalem tomba à l’eau.   

 

En effet, si des manifestations LGBT existent à Haïfa et Tel-Aviv depuis plusieurs années, il en va tout autrement de son exportation dans la ville que Juifs et Arabes voudraient voir leur capitale. Musulmans, juifs ultra-orthodoxes et chrétiens évangéliques avaient au moins un point commun et un ennemi commun. Déjà lors de la première manifestation en 2005, la tension était à couteaux tirés au cœur de la ville sainte : « un juif religieux avait blessé trois homosexuels à coup de couteau. » [8] Et les « anti » avaient en plus reçu le soutien d’institutions de référence : « Le Vatican au nom des communautés chrétienne, musulmane et juive qui se partagent cette ville trois fois sainte a aussi demandé l’interdiction de la Parade. » [9].

Les manifestations contre rassemblèrent en 2006 et ce plusieurs semaines avant l’évènement bien plus de monde que les militants et manifestants « pro » eux-mêmes. Jérusalem est un autre monde et surtout le coeur spirituel des religieux, colons et défenseurs du grand Israël et de la torah à la lettre qui ont de nouveau la côte depuis l’échec des négociations de Camp David II et l’effondrement de la gauche travailliste –au chômage ?- en Israël. Finalement, la bataille de Jérusalem, si elle fut pourtant gagnée administrativement en 2005, sera loin de l’être sur le plan moral et social. Après toutes ces pressions, il n y aura pas de défilé dans les rues mais le rassemblement se fera dans le stade de l’université hébraïque et ce, dans un climat de kermesse bon enfant, « sans les excentricités habituelles des Gay Pride, sous la protection de milliers de policiers » [10]. Bon enfant certes, mais parqué dans un ghetto. En 2008, la manifestation défilera à la date du 21 juin enfin, avec 7000 membres des forces de l’ordre pour seulement… 5000 personnes dans le centre-ville, de la rue du Roi David au Parc des Libertés, haut lieu de drague homosexuelle dans les années 1990.

 

 

Tel-Aviv en force et en symbole de l’identité homosexuelle

 

La mauvaise entente entre juifs radicaux et homosexuels ne peut malheureusement plus se circonscrire qu’à Jérusalem. Jusqu’à il y’a peu la tension n’avait pas touché la « bulle » de Tel-Aviv. Or en août 2009, un centre de la communauté gay a été attaqué, faisant 2 morts de 26 et 17 ans. Des croix gammées avaient été précédemment tagées. Même si certains ont cherché à écarter l’idée d’une attaque homophobe, la police a retenu ce motif. Si la classe politique a protesté contre l’attaque du centre gay de Tel-Aviv, les mouvements associatifs ont souhaité aller plus loin en accusant un juif ultra-orthodoxe. Décidément. Vrai ou pas vrai, le problème est que les ultras sont représentés au gouvernement désormais et particulièrement au Ministère de l’Intérieur avec le parti religieux shass [11]. Malheureusement l’agresseur est toujours en fuite.

 

Lieu par excellence de l’amusement, de la liberté voire du libertinage, Tel-Aviv regorge de lieux d’excentricité et de délassement pour la communauté homosexuelle. D’un côté on y trouve des sex-clubs, les plus grands saunas du Proche-Orient [12] comme le Sauna Paradise ou le Quick, mais encore des boites de nuit comme le Café Noir ou surtout le Mégaclub qui organise des soirées mensuelles qui ont énormément de succès [13].

Il arrive à la police de faire du zèle et sa descente dans un sauna de la zone de Krayot en août 2008 a marqué les esprits: onze personnes ont été arrêtées et suspectées de prostitution. Pour qui fréquente ces lieux, il est souvent difficile de faire la part des choses mais pour l’association Aguda [14], ce sauna n’était qu’un simple lieu de drague et de rencontre pour garçons. Si Tel-Aviv profite de l’ouverture et de ses limites, ce n’est évidemment sans aucune comparaison avec Jérusalem qui comptabilise péniblement… un night-club gay-friendly [15] dans la rue Shushan, à deux pas de la porte neuve et de la vieille ville. C’est encore à Tel-Aviv qu’il y a un monument pour les homosexuels victimes des Nazis et pas à Jérusalem. Et puis il y a les plages, lieux de drague par excellence comme celle de l’Hôtel du Hilton ou au vieux port. Mais on ne peut au moins pas reprocher à Jérusalem… de ne pas être au bord de la mer !

 

 

Va-et-vient de tolérance et de complications

 

Tout cela reflète aujourd’hui, à travers le prisme de l’homosexualité « en ville » la conjugaison de ces multiples identités laïques et religieuses qui composent la société israélienne, mais c’est une conjugaison qui renvoie surtout à l’ethos israélien. Comment se faire entendre lorsque l’on n’est pas ashkénaze dans une « ethnocratie » israélienne de ce genre ? Comment se faire entendre lorsque l’on est falasha, russophone, arabe israélien et homosexuel ? Libération du 10 novembre 2006 concluait dans son article de la sorte : « L’homosexualité est un grand tabou en Israël, divisée entre les interdits les plus stricts du judaïsme et les acquis d’une société moderne et occidentalisée. Plus fondamentalement, le débat violent sur la gay Pride montre la coupure croissante avivée par le retrait de Gaza et la guerre du Liban entre les Israéliens religieux partisans d’un grand Israël et un monde laïc. »

Et pourtant, de plus en plus d’Israéliens n’hésitent plus à sortir du placard….


Sébastien Boussois

Notes

[1] Considéré par beaucoup de ses détracteurs comme un désaccord originel.

[2] Citons l’une des principales, la « Jerusalem Open House for Pride and Tolerance » créée en 1996.

[3] Originaire d’Europe centrale et d’Europe occidentale

[4] Que l’on appelle Falashmouras et qui sont selon les « textes » des descendants de la Reine de Saba et du Roi Salomon. Une grande partie d’entre eux à été amenée d’Ethiopie dans les années 1980 au moment de la grande famine.

[5] « Lesbien, Gay, Bisexuel et Trans », auquel on ajoute Queer en anglais, soit LGBTQ.

[6] Les ultra-orthodoxes représentent 10% des Juifs. Habillés de noir, à la mode du shtetl (quartiers juifs dans les villes d’Europe centrale au XIXe siècle.

[7] Grâce à la loi du retour, les Juifs du monde peuvent venir s’installer en Israël.

[8] Repris dans Libération, 10 novembre 2006.

[9] idem

[10] idem

[11] Pourtant séfarade

[12] Ce qui n’est pas difficile vu le style tout à fait différent des saunas et hammams plus « classiques » dans le monde arabe.

[13] A l’échelle de la Démence à Bruxelles par exemple qui attire les gays de toute l’Europe et les meilleurs DJ’s du moment.

[14] Association des Gay, Lesbiennes, Bisexuels et Transgenres d’Israël.

[15] Qui avait été fermé en 2007 pour le motif, vrai ou non, de tapage nocturne.

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