Gay, pédé ou Monstre ?

Je suis toujours heureux quand une nouvelle publication gay paraît. C’est toujours un peu plus de visibilité et, parfois, un peu plus de débats aussi. Le nombre de publications gays peu intéressantes ne peut que nous pousser à soutenir toute nouvelle initiative. Monstre est la dernière revue en date, et non pas un magazine, sortie en décembre 2009. La rédaction de Monstre (Timothée Madesclaire, Gauthier Boche, Gilles Beaujard, Philippe Joanny) insiste sur l’appellation de revue. Ils écrivent des textes de fond et souhaitent rester dans une temporalité où l’on prend le temps de lire, de réfléchir à ce qu’on lit et non pas commenter l’actualité comme la plupart des médias classiques. Autre différence, la revue semestrielle n’est pas non plus une revue gay. C’est une revue pédé.

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Arlindo Constantino

par Arlindo Constantino - Samedi 27 mars 2010

Arlindo Constantino est un ancien militant historique d’Act Up-Paris et fils d'immigrés portugais. Impatient de voir un rebonds dans le militantisme gay et sida, il lance ici un cri du cœur sur un des sujets essentiels de Minorités: la peur communautaire et son alimentation par la pensée universaliste.

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Je suis toujours heureux quand une nouvelle publication gay paraît. C’est toujours un peu plus de visibilité et, parfois, un peu plus de débats aussi. Le nombre de publications gays peu intéressantes ne peut que nous pousser à soutenir toute nouvelle initiative. Monstre est la dernière revue en date, et non pas un magazine, sortie en décembre 2009. La rédaction de Monstre (Timothée Madesclaire, Gauthier Boche, Gilles Beaujard, Philippe Joanny) insiste sur l’appellation de revue. Ils écrivent des textes de fond et souhaitent rester dans une temporalité où l’on prend le temps de lire, de réfléchir à ce qu’on lit et non pas commenter l’actualité comme la plupart des médias classiques. Autre différence, la revue semestrielle n’est pas non plus une revue gay. C’est une revue pédé.

S

elon Tim Madesclaire, « gay » est devenu un « mot-valise, hégémonique », un substantif fourre-tout, désignant l’homosexuel lambda ou une pensée mainstream gay qui ne prend pas la mesure de la diversité des cultures homosexuelles. C’est contre ce concept que Monstre se revendique clairement comme une revue pédé, assumant sa marge. En même temps, quelle est cette fameuse pensée mainstream et par quels pédés et lesbiennes est-elle incarnée ? Ces derniers sont tellement peu visibles, voire invisibles. À moins que pour Monstre cette fameuse pensée mainstream ne soit en fait que l’image de l’homosexualité renvoyée par  les médias généralistes.

Monstre. Le nom même de la revue joue l’ambiguïté et va au-delà de la simple réappropriation de l’insulte pédé. Le pédé se vit en monstre. C’est une créature qui fait peur, qui incarne la cruauté, qui renvoie à la part obscure des hommes, aux sacrifices humains, au feu, au sang, aux recoins sombres. Et si l’on file la métaphore du monstre, on peut dire qu’il se sent protéger par l’obscurité. Celle d’un placard, d’une darkroom ? Par ailleurs, le « monstro » latin veut aussi dire « montrer ». C’est à cette lisière hybride que la revue a décidé de camper.

 

 

Transparence

 

Pour son premier numéro, Monstre interroge du fond de sa caverne-placard une des grandes thématiques gay : la visibilité. Est-elle si nécessaire que ça ? Le coming out et la participation annuelle à la Gay Pride, moments importants de visibilité pour les pédés, suffisent-ils à faire avancer la cause ?  Monstre répond que ce n’est pas si vital que ça et affirme même qu’une injonction à la visibilité est imposée aux pédés.

 

Le texte « Trouble transparence » de l’économiste Olivier Lacoste donne le ton. L’auteur qui ne parle directement ni des pédés, ni aux pédés, tente de nous convaincre qu’un « voile d’ignorance » est nécessaire à nos libertés individuelles et que si la transparence « bénéficie d’un préjugé favorable, celui-ci devrait pourtant étonner, voire susciter quelque inquiétude ». Pourquoi aurait-on autant besoin de ce voile d’ignorance pour préserver nos libertés individuelles. Et quelles libertés, au fait ?

Alors, il y a un truc que je ne comprends décidément pas, avec ce texte en particulier et le titre de ce numéro 1. Cette proposition-injonction en couverture : « Back to the closet » ; j’aurais plutôt titré : « Stay in the closet ».

Pour plusieurs raisons.

 

La première parce que beaucoup d’entre nous sont encore au placard ! Et ce n’est pas le pédé lambda qui m’intéresse ici. Je pense aux pédés qui sont dans la politique, dans le business financier ou audiovisuel (y compris la télé publique), dans le secteur du cinéma, sur les bancs de l’Assemblée Nationale, dans l’administration ou dans les ministères. Vous savez, ces endroits où pas mal de pédés jouissent d’un certain pouvoir qui, s’ils s’en donnaient la peine, pourraient faire avancer la cause juste en tirant quelques ficelles. Mais voilà, ceux-là sont « out » dans leur pré carré et jouissent d’un réseau qui favorise leurs vies quotidiennes. Mais celles des autres ?

 

La seconde parce que d’autres minorités ne cessent de frapper aux portes de ces lieux de décisions d’où ils sont refoulés, avec mépris ou condescendance. Ils ont la naïveté de penser que s’ils sont plus visibles, ils pourront faire avancer leur cause, que leur visibilité pourra être un modèle positif pour leurs pairs, qu’ils feront monter à la force d’une foi dans la justice et l’égalité l’ascenseur social.  Ils se méfient depuis longtemps des discours gavés de républicanisme bon teint. Alors oui, leur visibilité est essentielle. Et pourquoi donc n’en serait-il pas de même pour les pédés ?

 

Enfin parce que ce retour au placard proposé par la revue me fait penser à cette injonction gentillette trop entendue : « Votre sexualité ne me concerne pas, elle fait partie de votre vie privée ». Justement, ma vie est souvent privée de ce naturel qui me permettrait de dire à ma boulangère que mon mari passera chercher le gâteau d’anniversaire de notre fille sans qu’elle me fasse des yeux ronds ou qu’elle rougisse à ma place. Oui, cette visibilité en tant que pédé, si je veux me sentir bien dans mes skets et en accord avec moi-même, est encore politique.

 

 

Une sacrée promesse

 

Pourtant, Monstre s’annonçait, avec le texte d’introduction de Nicolas Jalageas, plutôt prometteuse. Il explique, avec une certaine poésie, qu’il faut assumer son placard. On y était, on en est sorti et quelquefois rouvrir la porte du placard permet de se remémorer le chemin parcouru. Il s’agit ici de mémoire. De mémoire et d’un bon équilibre entre une homosexualité sociale avec laquelle on a eu maille à partir par le passé et une vie intérieure ou sexuelle qui se vit dans l’intimité, dans le cocon doux des sentiments.

 

Les pages suivantes gâchent pour une bonne partie le plaisir de cette préface.

Des portfolios viennent entrecouper de manière un peu trop évidente et simpliste des récits, des nouvelles, des textes sur les différentes interprétations du « placard ». Les textes imprimés sur un papier vert font penser à une version cheap du papier rose de Butt. Ici, une série de photos de jambes, « legs » d’Alexandre Moggi-Gendreau qui tombe comme un cheveu sur la soupe. Là, « Interiors », autre suite de photos, de backrooms vides, où se jouerait une « extraordinaire liberté ». Laquelle? Ce n’est pas précisé. Celle du sexe anonyme, de la consommation des corps dans la pénombre?

 

Relevons néanmoins que certaines œuvres lues individuellement sont des excursions intéressantes autour, dans, sur, à travers le placard. Pour le coup, moins sur le placard que sur l’intimité. Comme celle du « voyeur » François-Henri Galland qui regarde comment les autres se donnent à percevoir, en dessinant notamment des portraits de pédés en saturant leurs visages d’encre noire comme pour préserver l’intimité qu’il vient juste de forcer. Belle illustration de la conduite de ces nombreux gays qui veulent préserver leur vie privée, tout en étalant sur des pages entières de sites de drague pédé leur intimité.

 

 

Qui sont les vrais Queers?

 

Pour en revenir à la production textuelle et d’idées, un des pivots de la revue, Tim Madesclaire, propose plusieurs interviews très intéressantes. Notamment celle de Denis Provencher, enseignant en civilisation française à l’University of Maryland et auteur de « Queer French » qui questionne la citoyenneté à travers le prisme des questions sexuelles. Il propose une comparaison entre les stratégies communautaires nord-américaines et l’intégration républicaine à la française. Il s’est penché notamment sur l’influence de la culture gay américaine chez les pédés-gouines français.

 

Ou bien ce texte incroyable d’Ibrahim Abraham, chercheur, doctorant en Cultural Studies à Bristol qui propose une thèse située à la lisière des théories Queer, des Cultural Studies et des études Islamiques. Le voile, comme le placard pédé, forme une sorte d’hétérotopie. Des espaces où se jouent de nombreuses tensions contradictoires qu’il décrit comme « les métaphores d’espaces sexualisés pour l’islam et pour l’occident. » Il poursuit sa thèse en expliquant que les processus de stigmatisation de la différence qui ont visé les pédés ciblent, notamment depuis le 11 septembre, maintenant les « Arabes » et revient sur la bourgeoise dichotomie privé-public qui fait notamment rage dans l’espace ultra-républicain français. Comme le conclut Abraham, le voile, le placard pédé (entendre la sexualité pédé) font-ils partie uniquement de l’espace privé ? Qui sont les vrais « queers », questionne t-il. Le pédé ou la gouine installés dans leur placard doré ou le terroriste ?

Pour ma part, certainement pas le pédé ou la gouine flic, à l’instar d’une Christine Le Doaré, présidente du centre LGBT de Paris-IDF, qui lutte contre le voile au nom du féminisme. Les opprimés deviennent à leurs tours les oppresseurs.

 

 

« T’as réussi à lire Monstre ? »

 

Monstre est donc une publication intéressante pour celui qui se donne la peine d’y plonger. Il faut avouer qu’elle est assez difficile à lire. Et la blague qui circule dans le petit monde gay parisien est : « T’as réussi à lire Monstre ? ». Monstre reste une revue intellectuelle parisienne, qui n’intéresse que moyennement le pédé ou la gouine classiques. Et ce n’est pas le graphisme de la revue qui aide. Les différentes typos font mal aux yeux et la publication est surchargée d’images, productions graphiques qui ont du mal à former un tout cohérent.

 

Venons-en maintenant à ce que l’on pourrait lire « derrière les pages ». Je souhaite ici poser la question de la filiation. Une revue comme Monstre n’est pas née de nulle part, elle s’inscrit forcément dans l’histoire de la communauté pédé-gouine, plus pédé que gouine d’ailleurs. Et j’avancerais que la moyenne d’âge de l’équipe rédactionnelle, la quarantaine passée, est symbolique d’une certaine époque, d’un certain état d’esprit. Ils font partie d’une génération qui a eu à faire face au sida, le prenant en plein visage.

 

Monstre est une revue dustanienne. Plus précisément, post-dustanienne. Un peu comme le post-impressionnisme s’est construit à la fois dans le sillage de l’impressionnisme et en marge de celui-ci. Oui, je parle bien de Dustan. Dans l’histoire pédé et dans l’histoire du sida évidemment, il y a cette période cruciale où Dustan a pris la parole, l’amorce d’un vrai tournant.

De mémoire de pédé, c’est le dernier grand débat qui a fait s’affronter des figures/leaders de la communauté pédé sur des thématiques de fond et des pratiques communautaires. À ce propos, assez peu d’intellectuels intéressés par les questions pédé se sont penchés sur le cas Tristan Garcia, auteur de « La meilleure part des hommes » qui met en scène de manière caricaturale Lestrade et Dustan, j’essayerai d’y revenir.

Le seul à avoir pris au sérieux le discours de Dustan est Didier Lestrade. Bon, je vous vois déjà dire, il écrit dans Minorités, il passe la brosse à reluire… Mais il est sans doute temps pour beaucoup d’entre nous de regarder un peu derrière soi et de se rendre compte de quelques faits importants. Au même moment, un mouvement queer à la française s’ancrait dans le paysage communautaire. Les associations pédé-gouine ne se sont concentrées que sur l’homophobie, le mariage et l’adoption. La lutte contre le sida a pris un grand coup dans la tronche, ses associations se vident aujourd’hui de leur énergie militante et politique.  Les associations pédé oublient petit à petit que le sida fait partie de leur histoire. Depuis, on voit que les pédés se sont endormis ou oublient. Le mouvement queer s’installe gentiment dans nos vies de pédés et vient brouiller nos vieux repères.

 

 

Et toujours, le bareback

 

Pro ou anti-Guillaume Dustan, un vieux débat ? Je n’en suis pas si sûr. L’énergumène a permis au discours pro-bareback de prendre une vraie assise dommageable pour la communauté pédé et je continue de penser qu’il est en partie responsable de cette situation à Paris. Mais reconnaissons-lui au minimum d’avoir pris à bras le corps des thématiques brûlantes comme le bareback ou la consommation excessive de drogues. Il a assumé cette posture jusqu’à la fin. Il s’est vécu en vrai martyr.

Donc, là où Guillaume Dustan avait décidé d’assumer pleinement son statut monstrueux en mettant sous les feux des projecteurs médiatiques ses stigmates, en fourrant le doigt dans les plaies à vif de la communauté gay et en la regardant droit dans les yeux, l’équipe de Monstre reste à l’entrée de sa caverne. Visible mais trouble.

 

Le grand absent de ce premier numéro est bel et bien le sida. Vous savez, cette épidémie qui a ravagé une bonne partie de la communauté pédé, mais qui continue de faire parler dans les chaumières gay. Cette absence criante est assez symbolique d’une communauté qui a oublié qu’elle a géré la lutte contre le sida depuis le début. À l’instar de la communauté, pour Monstre, le sida n’est plus un sujet qui importe, on veut l’oublier. Le sida apparaît dans Monstre d’une manière honteuse, non assumée. Je parle de l’interview accordée à Tony Valenzuela, présenté comme activiste et journaliste. Il est questionné sur le crystal, drogue en vogue chez les pédés, prisée pour ses pouvoirs qui « libéreraient » la sexualité. Une drogue qui, selon ce Guillaume Dustan américain, serait la bienvenue après tant d’années de souffrances dues au VIH. Discours irresponsable s’il en est.

 

C’est sans doute là que je me pose un peu trop de questions. Pourquoi Monstre a cette sorte de bienveillance à l’égard de ce type considéré comme activiste, en omettant notamment de dire qu’il a fait la une du magazine Poz, trônant sur un cheval [1]? C’est en lisant cet article que le « back to the closet » de couverture pourrait prendre un sens nouveau. Pourquoi retourner au placard ? Pour y jouir d’une ambiance, chtonienne, où le dieu que l’on y vénère serait une sacro-sainte liberté individuelle qui permettrait de baiser sans capotes ? De s’abstraire du regard des autres parce que ce que l’on y fait dans l’ombre protectrice de ce placard, on n’en est pas si fier que ça ?

 

Alors, oui, je pose la question. Monstre est-elle une revue de barebackers honteux ?


Arlindo Constantino

Notes

[1] Bareback est un terme de rodéo, qui veut dire « monter à cru », sans protection.

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