Les bâtards de la République

Être noir, jaune, basané, bref ne pas être blanc en France, c’est être un étranger. Être métis, c’est connaître la double peine : être un bâtard. C’est le très bon texte d’Essimi Mevegue Alexandre Dumas ou la question Raciale dans la Revue n°25 de Minorités qui m’a donné l’envie de réagir sur ce sujet. 

filet
Nicolas Johan LePort Letexier

par Nicolas Johan LePort Letexier - Samedi 27 mars 2010

30 ans, universitaire, activiste et charcutier traiteur, il fait ce qu'il peut en espérant revenir au plus vite à la littérature, à la poésie et au tricot.

filet

Être noir, jaune, basané, bref ne pas être blanc en France, c’est être un étranger. Être métis, c’est connaître la double peine : être un bâtard. C’est le très bon texte d’Essimi Mevegue Alexandre Dumas ou la question Raciale dans la Revue n°25 de Minorités qui m’a donné l’envie de réagir sur ce sujet. 

I

l ne servirait pas à grand-chose d’expliquer une fois de plus le pénible axiome qui renvoie ipso facto tous ceux qui ont une couleur de peau différente au statut d’étranger. Que ce statut soit réel ou pas, il est projeté, fantasmé (il y aurait long à dire sur ce sujet), attribué quasi automatiquement par tous les blancs de ce pays.

Vous aurez beau être né à Tours, avoir été adopté par un couple de français bien blancs, si votre peau est café au lait, vous serez un métis. Jamais un Français avec la peau plus bronzée que la moyenne. Ou un noir plus français que la moyenne (des noirs !). Le métissage en France n’existe pas. Si vous êtes visiblement métis, on vous demandera toujours vos origines et l’on vous reposera la question sans aucune gêne. Pire, si vous avez le malheur de répondre que vous venez de Franche-Comté, d’Alsace ou de Touraine, ils ébaucheront un demi-sourire ou éclateront d’un rire franc et massif comme pour une bonne plaisanterie et … ils vous reposeront la même question.

 

 

Traçabilité génétique

 

La France, même sans ses rois, selon les généalogies convenablement établies, préfère les ascendances claires, se rassure d’une bonne traçabilité génétique, se veut UNE identité nationale. Aucune place pour le métissage dans cet état de fait.

Les métis dont je parle sont ceux qui ne peuvent pas ou refusent de s’identifier à la part de leur patrimoine génétique et/ou culturel auxquels on veut sans cesse les renvoyer. Un Martiniquais ne se considère pas comme métis, il est Martiniquais. L’utilisation de l’expression « les Français » par les jeunes Maghrébins ou noirs pour désigner les blancs est symptomatique. Être « renois » ou « rebeux » est devenu une identité, presque une nationalité dans ce pays.

Mais le métis, lui ne peut ou ne veut pas se dire Martiniquais, Brésilien, n’est pas Camerounais, n’est pas Marocain. Pour de multiples raisons (adoption, assimilation complète des parents, etc.…), il ne peut être que Français.

 

 

Je me souviens très bien de ma première rencontre avec les textes de Senghor ou de Césaire, la claque que fut la lecture de Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon. Seulement moi, je n’étais pas africain, pas créole. La négritude comme une identité transnationale, un consolant patrimoine collectif pour une diaspora dermatologique. J’y ai cru le temps de les lire.

Je n’ai jamais réussi à considérer qu’une couleur de peau constituait une identité de fait.

Ces hommes avaient un refuge identitaire dans la réalité de leurs histoires. Ils étaient africains, ils étaient créoles, ils défendaient le droit des langues, des histoires et des cultures qui étaient leurs. Le métis ne peut en être à moins de se renier pour partie et une amie belgo coréenne pourrait parfaitement adhérer à cette analyse. D’ailleurs le créole, habitué des classifications et des mélanges, possède une expression bien particulière pour marquer son mépris de ces noirs qui vivent comme des blancs : des « bounty ». Le flippeur identitaire est bien huilé, un coup à gauche, un coup à droite et retour au centre, c'est-à-dire nulle part.

 

 

Un métis reste un batard

 

Né en Loire-Atlantique dans les années 80, adopté par des Bretons, avec une sœur sri-lankaise, j’avais raté le train de la négritude et une fois de plus, j’étais illégitime dans ce registre. Gamin, je l’avais déjà été en tentant bêtement d’intégrer un groupe folklorique breton, je n’avais cessé de l’être dans les milieux d’ultra droite catholique à tendance monarchiste qui firent mon adolescence où l’on me tolérait par respect pour ma famille adoptive et par révérence envers mon futur statut d’ecclésiastique.

On peut chanter le métissage, les métis restent dans ce pays des bâtards.

 

La réapparition du concept de métissage dans le discours politique actuellement n’est pas le fruit du hasard. Il est symptomatique de l’angélisme bêtifiant et du rapport de force dans lequel notre pays s’enfonce. Pour mémoire, il faudrait reprendre la tribune hilarante de Nicolas Sarkozy dans Le Monde du 9 décembre 2009 concernant « l’affaire des minarets » où : « Le métissage c’est la volonté de vivre ensemble ». Rien de moins ! On fait surtout semblant de ne pas voir que les métis sont aujourd’hui les enfants gênants de la république une et indivisible, à la fois mère possessive et manipulatrice et père fouettard hystérique.

 

Si j’utilise le terme de bâtard, ce n’est pas juste par esprit de provocation, pour le « plaisir » du bon mot ou pire, pour illustrer les théorisations américaines sur les phénomènes de réappropriation politique de l’insulte, traduits par Eribon.

Les bâtards ont dans l’histoire européenne et dans l’histoire de France en particulier, une place bien à part et ce terme véhicule un ensemble très dense de sous-entendus sociaux.

 

L’enfant né hors des normes sociales (hors mariage versus dans la mixité raciale) met en danger les figures du père ET de la mère  dans l’exercice  légitime de leurs pouvoirs respectifs à la fois sur l’enfant et dans la société. Comme sous l’ancien régime, il menace la transmission du patrimoine, interroge un patriarcat d’élites auto reproductives et un matriarcat vecteur linguistique, culturel et affectif d’une nationalité identitaire rêvée.

Le métis est une synthèse ayant une réalité propre qui brise à la fois le discours mais aussi la réalité même de ces antagonismes qui sont le fonds de commerce des populismes affligeant à l’œuvre un peu partout en Europe.

 

 

Le village gaulois qui résiste

 

Dans une France qui se rejoue en village gaulois résistant encore et toujours à l’envahisseur (l’humour en moins), l’exogénéité du métis est anxiogène car il réalise de fait l’union d’éléments considérés comme antinomiques. L’identité européenne face à la Turquie, l’identité nationale face à l’immigration. La tribu est ce que ses membres croient être et le chef de la tribu doit en être l’incarnation. La part d’inconnu, d’étrangeté (de barbare ?) du mélange dont le métis est le résultat est une réalité dangereuse, une troisième voie indéfendable par nos politiques. Au lieu de s’en servir pour désamorcer les conflits identitaires, pour cristalliser la multiplicité des possibles, les différents chefs de « tribus » qui composent le paysage social, culturel et politique du pays continuent d’assigner aux métis un rôle « d’étranger de proximité ». C’est juste un luxe de langage, une fioriture de rhéteur pour renvoyer les uns à leur statut d’étranger et rassurer les autres sur leur identité, leur filiation, leurs racines.

 

De même qu’on dit d’un tel qu’il est métis pour expliquer poliment qu’il n’est pas blanc, on nous parle à présent de métissage culturel pour parler des français de culture maghrébine ou de religion musulmane. Reprenez mon propos depuis le début et vous comprendrez pourquoi cette expression me met en rage ! Nos intellectuels, politiques et autres scribouillards parlent de métissage culturel sans même se rendre compte qu’il ne font qu’enfoncer un peu plus le clou et souligner  l’étrangeté culturelle, l’incompatibilité fantasmée de l’Islam avec la démocratie, voir même avec l’intégrité de nos paysages ! 

 

 

Le métissage culturel présupposerait l’existence d’au moins une culture définie, pure.

En voyant la place attribuée aux métis, j’ai hâte de voir celle qui sera laissée à cette (ces ?) fameuse culture métisse. Cela me fait presque autant sourire que le rayon « Musiques du monde » chez les disquaires. J’ai toujours l’impression de lire tout ce qui n’est pas nous est ici au-dessus des quelques bacs concédés avec difficulté au reste du monde. Un grand merci aux gens autorisés qui nous livrent là ce qu’ils estiment nous être à peu près accessibles.

 

Bref, vous comprendrez pourquoi dès que j’entends « métissage », je sens venir au mieux l’arnaque intellectuelle pleine de bonne intention. D’ailleurs, qui se souvient qu’Apollinaire était un métis ? Personne, parce que sa mère était polonaise et son père italien. Le métissage et les métis ne sont aujourd’hui que l’affleurement des crispations identitaires, la synthèse insupportable d’antagonismes instrumentalisés. Puisque la question raciale n’a plus droit de cité dans la cuisine aseptisée du débat intellectuel, on nous sert le métissage et les métis en entrée pour nous faire avaler le reste.

 

Personnellement, trente années à être le métis de service m’ont coupé l’appétit !


Nicolas Johan LePort Letexier

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter