par Renaud Mercier & Nicolas Jacoup - Dimanche 21 mars 2010
Tous deux agrégés en Belgique et en Islande et polyglottes, Renaud Mercier et Nicolas Jacoup sont des voyageurs, des amoureux des langues et aussi des observateurs avertis. Ils vivent en Islande.
Le résultat du référendum organisé par le gouvernement islandais au sujet du dossier Icesave avait de quoi rappeler les plus belles heures du stalinisme: 93% des électeurs ont rejeté le projet de loi qui devait aménager le remboursement des quelque 3,5 milliards d'euros dus par les Islandais aux Néerlandais et Anglais.
M
ais revenons sommairement sur cette affaire… À la suite de leur privatisation au début du XXIe siècle, les banques islandaises ont commencé à lancer une vaste campagne de promotion du crédit dans le pays. Comme nous l'expliquions naguère, les Islandais, grisés par ces mirages de richesse et une déréglementation hasardeuse, se sont, pour beaucoup, endettés pour tout et rien, de la maison au grille-pain cybernétique.
Afin de financer cette politique d'expansion, la Landsbankinn, entre autres, avait ouvert des filiales (sous différentes formes juridiques) dans plusieurs pays européens parmi lesquels les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Pour attirer le client, elle y offrait des comptes rémunérés sans commune mesure avec ses homologues continentaux: réduit à une esquisse, le processus voulait que l'argent déposé sur ces comptes finance les emprunts octroyés aux insulaires. Les remboursements de ces derniers finançaient les intérêts promis.
Dans le même temps, la couronne islandaise surévaluée faisait l'objet d'une bulle spéculative. Quand elle a éclaté, la monnaie islandaise s'est effondrée et les emprunteurs ne pouvaient plus faire face à leurs échéances, car, ayant emprunté en devises étrangères dans l'espoir de profiter de taux plus bas, leurs remboursements s'envolaient au pro rata de la chute de la couronne. Les banques islandaises qui s'étaient surendettées pour croître plus vite que la grenouille de la fable, n'ont plus trouvé les moyens de se refinancer. Le secteur bancaire hypertrophié ne pouvait même plus recourir à l'aide la banque centrale d'un État ne comptant que 317.000 habitants. Néanmoins, ce dernier prit le contrôle des trois plus grandes banques nationales au dernier trimestre 2008... Et les clients d'Icesave, filiale de la Landsbankinn, tant au Royaume-Uni qu'aux Pays-Bas, trouvaient porte close.
Le dossier Icesave prend de l'ampleur
Ces deux pays ont dédommagé les clients malheureux et présenté la facture à l'État islandais: 3,5 milliards d'euros dans un pays de 317 000 habitants en faillite virtuelle (les États ne sont pas censés faire faillite), soit plus de 12.500 euros par habitant. Le gouvernement nouvellement élu de Johanna Sigurdardottir a essayé de faire passer la pilule, mais comme la pression populaire montait, le président Olafur Ragnar Grimsson a refusé de parapher la loi, convoquant le peuple à un référendum avec le résultat que l'on sait. La population clame qu'elle ne veut pas assumer la faute de ses banquiers. Pauvres Islandais! Le pays va se vider de ses habitants, jetés sur les routes de l'exil économique.
La presse internationale prête une oreille souvent compatissante à ces plaintes et, il est vrai, l'homme de la rue, pris dans sa singularité, est rarement antipathique. D'ailleurs, comme le déclarait le Premier ministre lundi 8 mars à Morgunblaðið, « le scrutin ne clôt pas le dossier ». Car le gouvernement s'est engagé à rembourser la dette et seules les modalités doivent être renégociées. Nobles pensées à l'égard des clients floués anglais et néerlandais !
Mais le gouvernement social-démocrate et écologiste de Johanna Sigurdardottir, sorti des urnes en février 2009, est certainement minoritaire dans son analyse de la situation. Car, dans un sondage paru le 8 mars 2008, le même média présentait les résultats fort intéressants : 60 % de la population islandaise refuse d'assumer le remboursement pur et simple de la dette! Nous voilà bien loin des velléités gouvernementales puisque le peuple islandais n'entend pas indemniser les clients étrangers de la Landsbankinn. Et il ne s'agit pas là d'un sondage isolé : en répondant « non » au référendum sur les modalités de remboursement de la dette, beaucoup d'Islandais semblent, comme il arrive souvent, avoir répondu à une toute autre question.
Montée du populisme?
Mais l'on sait le commun prompt à exprimer ses sentiments plus que la raison. Et d'aucuns diraient qu'il faut éviter de prêter trop l'oreille au vulgus pecus. Soit. On peut l'entendre, ironie oblige. Néanmoins, dans une dépêche AFP du 8 mars, intitulée « Le non des Islandais change la donne des négociations Icesave », on peut lire cet extrait tiré du Morgunblaðið, quotidien dont le rédacteur en chef n'est autre que David Oddsson, ancien Premier ministre de centre-droit (opposition) et ex-directeur de la Banque centrale rendu pour une large part responsable de la crise financière islandaise en 2008 (sic): « Il est hors de question de poursuivre les négociations dans les termes britanniques et néerlandais comme si rien ne s'était passé (...) Les gouvernements de ces pays doivent comprendre que l'Islande ne va pas supporter un tel fardeau financier qui est illégal, plus lourd et plus grand que ce qu'elle peut porter".
Loin de nous, l'idée de nous prononcer sur ladite « légalité » du remboursement. Pourtant, nous aimerions pousser le débat un peu plus loin. Or si l'on conçoit que les Islandais refusent d'assumer les dettes de leurs banques auprès de leurs anciens clients étrangers, personne ne nous semble jamais avoir remis en cause la garantie que l'État avait octroyée aux Islandais eux-mêmes.
En effet, dès le début de la crise, le gouvernement viking s'engageait à assurer la totalité des dépôts des Islandais jusqu'à la dernière couronne . En revanche, le système des deux, poids deux mesures a fonctionné à plein dès l'éclatement de la bulle, car c'est n'est qu'après d'âpres négociations que les clients du Royaume-Uni ont obtenu à l'arrachée une garantie partielle de leurs dépôts à 50.000 livres.
Certes, on nous objectera que les législations des pays diffèrent et que la querelle juridique n'a pas trouvé de solution. Mais, à nouveau, nous voudrions porter le débat plus loin. N'y a-t-il pas là un refus d'envisager la moindre responsabilité internationale de la part de beaucoup d'Islandais envers des pays tiers? La préférence nationale ne pointe-t-elle pas son détestable nez? Alors que les Islandais sont couverts, ne voit-on pas l'absence complète de sympathie envers les clients étrangers d'une banque islandaise? Les vikings semblent se laver les mains des agissements de leurs propres ressortissants hors de leurs frontières. Ces agissements compteraient-ils moins du fait qu'ils ont été commis sur des étrangers? Au bout de plus d'un an et demi, nous ne croyons plus à la maladresse diplomatique : la xénophobie est à peine cachée.
Préférence nationale?
D'ailleurs, ce n'est pas la première fois que nous épinglons le fait qu'on discerne de plus en plus clairement en terre d'Islande qu'un viking vaut mieux qu'un étranger : dans ces mêmes colonnes, nous avions déjà dénoncé les cas d'étrangers priés de taire leurs points de vue ou se voir refuser le renouvellement de leur titre de séjour sans justification humainement convaincante. Et les exemples de ces dérives nationalistes foisonnent. Pensons au petit logo « Veljum íslensk » (choisissons islandais) qui a fleuri dans les magasins dès le début de la crise, aux conditions de vie catastrophiques imposées aux ouvriers polonais de notre petit village et jusqu'au refus de nous saluer dans certains magasins.
En outre, un décodage de l'attitude gouvernementale aidera à mettre en lumière combien l'Islande parvient à montrer peu de considérations pour ses partenaires étrangers. Car, après tout, nous pourrions dénoncer l'indécence du premier Ministre Johanna Sigurdardottir qui n'hésite pas à saisir la Commission Européenne et à faire plancher 27 membres sur une adhésion à marche forcée qui n'a d'autre but que l'adoption de l'euro, alors qu'aucun travail politique à l'interne n'a été menée pour rendre l'Union Européenne désirable. Si le référendum final devant conduire à l'adhésion était organisé maintenant, il y a tout lieu de croire que le résultat serait négatif à plus de 55% d'après un sondage Gallup du 28 février 2010 (toutes informations sur la montée du sentiment antieuropéen et l'évolution de la tendance ici).
Et le monde universitaire ne semble pas moins épargné par cette légèreté à l'endroit de l'étranger: dans une interview accordée à Libération par Jón Ólafsson, professeur à l'université de Bifröst, le philosophe explique clairement qu'il ne faut pas espérer fédérer les Islandais autour du projet européen. Parallèlement, notre homme abonde dans le sens de la thèse selon laquelle les Islandais seraient les victimes des Européens qui ne feraient rien pour les aider...
A notre sens, il convient de relativiser sérieusement ce propos. Car l'Islande, si ce n'est tout récemment par la voix de son Premier ministre, n'avait jamais fait le moindre pas en direction de l'Union, trop soucieuse de conserver sa main-mise sur ses ressources halieutiques. Et tandis qu'elle se plaint du manque de solidarité des Européens à son égard, elle passe sous silence qu'elle fait tout pour rayer d'un trait de plume le contentieux dont sa population refuse de reconnaître la responsabilité envers deux pays, membres de l'Union. Pour notre part, si notre fils détournait les économies de la voisine, nous ne nous attendrions pas à recevoir l'aide de cette dernière aussi longtemps que nous n'essayerions pas de réparer le dommage.
Quelque chose de pourri dans le Royaume?
Oui, l'Islande file du très mauvais coton, et elle n'a pas connu les deuils de la deuxième guerre mondiale pour lui servir de dernier filet moral... Il y a, au fond, quelque chose de l'Athènes antique dans cette société : au sommet, un clan d'oligarques, puis les citoyens de plein droit. Viennent ensuite ceux que les anciens grecs appelaient les « métèques », des gens souvent instruits, venus de pays prospères, parlant l'islandais ou, au moins, un anglais correct. Enfin, une catégorie de sans grade, ouvriers venus des pays de l'Est, souvent incultes de la langue parce qu'on néglige de les fréquenter... C'est cela aussi l'Islande, un pays où l'on crevait la faim - comme le décrit si bien Halldor Laxness, prix Nobel de littérature en 1955, dans la « Cloche d'Islande » et qui, en nouveau riche, se compare à ses pauvres d'importation.
Naturellement, il demeure une poignée de gens censés à Reykjavik pour déplorer ce calamiteux naufrage, mais si rares nous semblent les voix dénonçant les dérives nationalistes! Pourtant, l'Islande pourrait bien être en passe d'avoir usé son capital de sympathie... Partant du point de vue de Bruxelles, Jean Quatremer conclut dans son blog, les Coulisses de Bruxelles, que l'île nordique n'a peut-être pas la maturité politique nécessaire pour envisager une adhésion autre qu'opportuniste.
Pour l'heure, nul ne sait où s'échouera le navire Islande.