par Timothée Demeillers - Dimanche 21 mars 2010
A 25 ans,Timothée Demeillers est basé à Prague mais traine sa caboche un peu partout où ça le chante depuis quelques années. A partagé le quotidien d'un village rom pendant plusieurs mois. Il est un peu voyageur, un peu ethnologue, un peu journaliste, mais surtout profondément curieux.
Il existe, dans l’Est européen, des lieux en marge de toute structure. Délaissés par les pouvoirs locaux. Abandonnés par les réseaux sociaux et économiques ou par les instances européennes, qui lancent cependant régulièrement quelques projets, dont l’enracinement, l’applicabilité et le suivi sont dérisoires. Des lieux qu’on inscrit difficilement dans le paysage européen tant le développement semble les avoir oubliés, tant leur dénuement et leur retard économique paraissent incompatible avec nos représentations de l’Europe, même de la « Nouvelle Europe ».
E
n Slovaquie, ces lieux en marge sont appelés Osada, c’est-à-dire localités - même si la traduction devrait plutôt être ghetto ou bidonvilles - de Tsiganes. De Roms, selon l’appellation officielle. Lesquels se concentrent et s’entassent dans ces quartiers, villages et même parfois villes de plusieurs milliers d’habitants que le régime communiste a cherché, dans un souci d’homogénéité sociale et ethnique, à intégrer en les sédentarisant.
Pourtant, de la route qui relie Bratislava à Kosice, les deux principales villes du pays, qui coupe en deux ce pays de collines verdoyantes, on ne voit pas ces localités. On contemple plutôt un pays rural, de petits villages cossus aux belles églises, à la vigueur religieuse et aux quelques forteresses perchées sur ses hauteurs charmantes, témoignant d’un passé d’un Etat aux frontières où la mixité des populations a toujours été forte.
Notre village, Roskovce, ne se montre pas non plus. Il faut serpenter quelques kilomètres à travers la forêt dense, couper à travers un kolkhoze abandonné – pourtant toujours gardé par un chien peu accueillant, pour enfin voir les premières « maisons » se dégager. De maisons, il s’agit plutôt de cabanes faites de matériaux divers que l’on peut trouver dans les environs, des draps et vêtements séchant à travers tout le village et remplis de déchets de toutes sortes, donnant, ce matin gris de février une image très « colorée » au tableau.
Les enfants sont les premiers à venir à notre accueil. Ils sont nombreux, certains ne portent que de simples maillots de corps, maculés de terre, pieds nus et ce, malgré le froid. Martin suit. Arrivant dans un jean un peu trop grand et sûrement usé par ses années à le porter, il nous accueille avec un grand sourire. Nous nous sommes déjà rencontrés auparavant et en me serrant la main, il me montre son nouveau bijou, acheté à crédit, un téléphone portable dernier cri, « un qui fait vidéo ». Il semble très fier. Immédiatement il me somme de l’appeler, afin que j’entende les diverses sonneries de son jouet tout neuf. La sonnerie qui retentit n’est autre que les cris de jouissance d’une femme durant le coït. Je prends un air surpris, amusé, tandis que la bande d’enfants qui nous entoure éclate d’un rire communicatif.
Un des seuls à travailler
Martin est un des seuls dans ce village d’environ trois cents âmes, tous Roms, à travailler. Employé dans un centre d’activité mis à disposition pour les enfants du village, financé par la communauté européenne, il travaille une vingtaine d’heures par semaine pour toucher quasiment deux cent euros par mois. Il fait partie des privilégiés ici. Un des seuls à avoir une voiture d’ailleurs et deux pièces pour sa femme et ses deux enfants, un luxe quand en moyenne sept personnes partagent une chambre. À Roskovce, tout le monde le connaît et il connaît tout le monde.
À tel point qu’il pense bien se présenter aux prochaines élections municipales, une première pour un Rom, dont le village dépend du hameau voisin, pourtant moins peuplé mais uniquement « blanc ». Pourtant, à l’extérieur de son chez lui, parmi les Gadjé, il semble moins à l’aise. Certes, il dit bonjour à quelques personnes, des anciens camarades de classe qu’il présente toujours fièrement, mais il semble à nu, en territoire inconnu et alors qu’il est habituellement si enthousiaste, il nous implore au cours d’une soirée arrosée de rentrer au village où il se sentira mieux. Le poids du regard des populations locales qui miment la vaporisation d’une bombe désodorisante dans notre direction dans un bar voisin lui semble lourd à assumer.
Parler de racisme dans l’Est slovaque est quasiment un pléonasme, tant les Roms semblent discriminés, tant la vie entre les deux communautés est compartimentée, tant les stéréotypes sur l’autre sont vivaces et ce dès le plus jeune âge. À l’école, les jeunes Roms sont placés presque systématiquement dans un système parallèle, des « écoles spéciales » ou comme Martin les surnomme des « écoles à chômages ». Ces écoles ferment tout avenir professionnel aux jeunes – le quotidien en cinquième année se limitant toujours à la résolution de multiplications simples et de cours de dessin. Plus dramatique encore, « le racisme de la vie ordinaire ».
Brave citoyen empêchant les Roms de monter par l’avant du bus, par peur des bactéries. Commerçant, qui les flique dès qu’ils entrent dans sa boutique, par peur du vol. Conducteur qui fonce avec sa berline sur un groupe d’enfants au motif qu’ils en ont trop ou récemment un lecteur d’un journal local s’amusant du drame vécu par un enfant du village, dont les doigts ont été sectionnés par une hache, commentant qu’au moins il économisera des frais de manucure, avant d’ajouter que ces êtres dégueulasses ne savent plus quoi inventer pour toucher des aides sociales…
Réseau de vol. Ou rien. Ou partir.
Pourtant, la situation est loin d’être si manichéenne et l’interaction (ou plutôt l’absence de celle-ci) entre les deux communautés semble creuser ce fossé d’incompréhension chaque jour un peu plus – et ce, des deux côtés de l’interaction. Est-ce en réaction à ce racisme quotidien, les Roms sont poussés à la marge, toujours plus cantonnés dans un repli communautaire, méfiant et défensif. L’école, comme institution des Gadjé, n’est acceptée par les parents que parce qu’elle conditionne une partie des aides sociales, tandis que dès l’âge de sept ou huit ans, les journées d’absence se multiplient pour aider les parents à la cueillette ou à préparer du bois pour l’hiver. Finalement, c’est comme si ces derniers se repliaient dans les stéréotypes dont la majorité les accuse.
Face à un marché du travail qui leur est complètement fermé, le réseau organisé de vol reste toujours malheureusement une réponse marginale, mais bien réelle pour survivre, tandis que les aides sociales sont pour beaucoup de familles le seul moyen de subsistance avec la fuite, le départ vers l’eldorado étranger. Le maire du village voisin est formel : « je n’ai rien contre eux, j’en connais même certains personnellement, mais ils ne font rien, ne cherchent pas à s’intégrer et reçoivent toute l’attention des autorités qui sont aux petits soins. Moi aussi j’ai des enfants, qui ont, eux aussi des problèmes, mais personne ne vient pour s’occuper d’eux. »
Face à un débat sur l’œuf ou la poule, que l’on pourrait résumer dans sa forme slovaque au dilemme originel entre le repli communautaire et le racisme, il est difficile de tirer des conclusions, mais dans cette dernière remarque on peut entrevoir une critique tout à fait pertinente concernant les réponses traditionnelles à ces « maladies minoritaires de la nouvelle Europe ». À un problème communautaire, la réponse est bien trop souvent apportée de manière communautarisée, dirigée vers les populations victimes, soit en tentant de restaurer naïvement les attributs de leur culture passée pour en faire un symbole de fierté, soit en s’attaquant au versant intégrateur de la question, consacrant son énergie à la formation et l’éducation de ces groupes. Réponses nécessaires, mais incomplètes.
Car ces remèdes oublient de prendre en compte l’autre camp de la réalité sociale locale, celui des détenteurs des clés économiques à qui ces politiques apparaissent comme d’autant plus injustes que les populations qui en bénéficient sont pour eux des parasites geignards. Tant que le doigt ne sera pas posé sur le véritable problème, à savoir réparer ou simplement construire des liens entre ces voisins inconciliables, la question de ces populations sera toujours en suspens. Et comme le dit Martin, « nous resterons le Noir dont personne ne veut »… Pas même l’histoire pourrait-on ajouter en guise de conclusion, comme le révèle le dernier film de Tony Gatlif, Liberté, qui met à jour combien le génocide des Tsiganes, décimés au cours de la seconde guerre mondiale, reste ignoré et bruyamment absent de tous les débats sur ce thème aujourd’hui.
Notes
Trois livres recommandés :
· The Times of Gypsies, Michael Stewart, Westview Press, Oxford.
· Je suis née sous une bonne étoile... Ma vie de femme tsigane en Slovaquie, Ilona Lackova (L'Harmattan).
· Enterrez-moi debout, Isabel Fonseca, 10/18
Trouvez l'original de cet article chez, précisément, Article 11.