Derrière les régionales, Jérusalem

La belle surprise de la semaine, c’est l'appel publié dans Le Monde contre l’homophobie, écrit par quatre personnalités de confessions différentes. Pour une fois, la religion prend une position forte qui soutient une idée qui a du mal à s’exprimer de nos jours : on peut être croyant et très concerné par les difficultés que rencontrent les personnes LGBT.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 21 mars 2010

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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La belle surprise de la semaine, c’est l'appel publié dans Le Monde contre l’homophobie, écrit par quatre personnalités de confessions différentes. Pour une fois, la religion prend une position forte qui soutient une idée qui a du mal à s’exprimer de nos jours : on peut être croyant et très concerné par les difficultés que rencontrent les personnes LGBT.

L

a religion est au cœur de notre époque et des grands conflits mondiaux actuels. J’appartiens à une génération qui a cru que l’on vivrait sans. Au début des années 80, le sujet n’était même pas à la mode. En tant que gay, il était tout à fait possible d’exister sans subir le rappel à l’ordre des religions. Dans nos esprits, ce bruit était très lointain et nous étions convaincus que le temps allait dans notre sens : l’an 2000 annoncerait l’âge de la déflation complète des religions face à la modernité.

Retournons au présent. C’est l’inverse qui s’est passé. La foi est partout. La prise de parole publiée dans Le Monde a été relayée par l'ensemble des médias gays qui a reconnu une belle opération médiatique, probablement à mettre au crédit de Louis George Tin qui annonce que le mot d’ordre de la Journée mondiale de lutte contre l’homophobie et la transophobie portera sur les religions. Cette année et l’année prochaine.

 

Le texte publié dans Le Monde rappelle ces blagues célèbres dans lesquelles on fait cohabiter l’arabe, le catho, le juif et le bouddhiste dans un échange qui montre à quel point chacun est différent – et semblable. La rumeur dit que dans cette entreprise, il a été plus difficile de trouver le juif pour écrire le texte, mais on ne va pas croire de telles balivernes. Ce n’est peut-être pas aussi un hasard si ce texte apparaît alors que Jérusalem bascule depuis quinze jours dans une nouvelle confrontation autour des lieux saints.

C’est un des effets étranges de cette période électorale française. Les élections régionales ont pratiquement écarté le traitement des infos internationales depuis quinze jours. Les Français ont beau signifier, par un taux d’abstention record, que ces élections ne les intéressent pas, les médias sont malgré tout sur le front de la politique franco-française. À part France 24 et Euronews, on a presque oublié Haïti, le Chili ou Jérusalem. On dirait que la politique française réussit un de ces détournements dont elle raffole : parler uniquement d’elle, pour surtout ne pas intervenir sur les problèmes qui éclatent juste à côté.

 

Les élections sont donc une aubaine pour ceux qui aiment penser que l’actualité se doit d’être « de proximité ». Depuis quinze jours, Jérusalem devient à nouveau le centre d’émeutes et les journaux télé ont à peine abordé le sujet, avec un réveil in extremis depuis quelques jours car ça commençait à se voir : il y a des morts de part et d'autre.

 

 

Le look Mossad

 

Sans m’énerver, je vais faire un topo rapide. Israël a décidé de se foutre de la gueule du monde entier, again. Ça a commencé à Doubaï il y  un mois. Ça, vous êtes au courant. L’opinion israélienne a trouvé cette histoire si comique qu’une nouvelle mode vestimentaire est apparue instantanément dans le pays : les gens ont commencé à porter ce que l’on peut décrire comme un « look Mossad » : casquettes et lunettes noires, t-shirts promotionnels, etc.

 

Très vite, des heurts explosent à Jérusalem après une série d’expulsions de Palestiniens dont certains vivaient dans leurs maisons depuis… 53 ans. Des manifestations ont lieu. Quand Biden arrive pour sa visite officielle, le ministre de l’intérieur de Netanyahou, Eli Yishai (du parti religieux Shas) annonce un projet de 1600 logements pour des ultra-orthodoxes de Jérusalem Est. Biden est outré, l’administration Obama est furieuse, Clinton passe 43 minutes au téléphone à tancer Netanyahou, mais Bibi jure qu’il n’était pas au courant. La presse israélienne traite Bibi d’incompétent, mais l’opinion publique jubile intérieurement : on est capable de faire chier le vice-président américain au moment même où il descend de l'avion. Les palestiniens sont furieux car ce n'est visiblement pas une question de « mauvais timing », mais de provocation. Il y a des émeutes dans la rue, des blessés, le processus de « navette » entre Israéliens et Palestiniens est remis en cause. L’escalade devient de moins en moins verbale et de plus en plus physique avec les premières roquettes lancées de Gaza qui tuent un Thaïlandais qui travaillait dans un kibboutz. Depuis, les morts se comptent surtout du côté palestinien, comme toujours. C’est à nouveau le bordel et tout le monde s'excite autour de l'affaire : Ban Ki-moun de l'ONU, le Quartet, Catherine Ashton de l'Union Européenne, et le bon vieux George Mitchell.

 

Vient alors l’impression de leftover alimentaire. Il y a des restes de l’info sur la table internationale, mais personne n’en parle en France parce que, hey, Huchon et Cécile Duflot dansent (mal) sur la scène du Zénith. Aubry, Frèche et Fillon raflent 90% de l’analyse politique française. Tous les journalistes et les chroniqueurs sont trop heureux de cette parenthèse de quinze jours pendant laquelle ils surjouent les analyses sur les régionales. 

 

 

Une petite liste...

 

Je me suis "amusé" à relever les termes utilisés dans le New York Times pour parler de cette crise. Je ne sais pas pourquoi, j’ai toujours l’impression qu’à l’étranger, les mots sont plus clairs qu’en France.

 

Le 9 mars, Isabel Kershner écrit un article émouvant racontant comment une famille palestinienne s’est retrouvée à la rue après 53 ans passés dans sa maison de Jérusalem. Elle manifeste depuis tous les jours devant sa maison, dans laquelle vit désormais un « groupe de fervents nationalistes Israéliens ».

 

Le lendemain, Uri Dromi redoute que son son pays soit déjà sur « la Marche de la Folie » qui ne peut plus justifier une société basée sur l’apartheid.

 

Le 13 mars. Netanayaou regrette l’incident qui a mis le feu aux poudres et affirme que l’annonce de son ministre de l’intérieur (sur l’autorisation des 1600 logements ») a été « faite en toute innocence ». En fait, la date était prévue pour plus tard, mais elle a été avancée... au jour de l'arrivée de Biden.

Le même jour, Thomas Friedman, dans son édito "Driving drunk in Jerusalem" en vient à dire : « On ne laisse pas ses propres amis conduire quand ils sont ivres. Et en ce moment, (le gouvernement israélien) conduit alors qu’il est saoul. Vous pensez que vous pouvez embarrasser votre seul allié au monde, juste pour satisfaire vos besoins politiques domestiques sans en assumer les conséquences ? Vous avez perdu tout contact avec la réalité ». Pour lui, établir ces logements à Jérusalem est de la « pure folie ».

 

Le 15 mars. Bibi refuse de laisser tomber ses logements. Alors que l’administration américaine en fait un sujet de drama, Bibi insiste : « La construction de ces quartiers juifs ne fait aucun mal aux Arabes de Jérusalem Est ». Pourtant le journal Yedioth Ahronoth considère que « les liens entre Israël et les Etats-Unis traversent leur pire crise depuis 1975 ». David Axelrod, le conseiller d’Obama, considère que cette décision est un « affront » et une « insulte », un geste « très très destructif ». Il faut rappeler que Netanyahou a traité Alexelrod et Rahm Emanuel de "self hating Jews", ce qu'ils n'ont pas dû apprécier.

Une page plus loin, Roger Cohen ne mâche pas ses mots. Depuis dix ans, les USA ont inondé Israël de 28.9 milliards de dollars et l’échec actuel est la conséquence de cette politique du chèque en blanc. L'administration américaine est furieuse car la politique israélienne met en danger les Etats-Unis partout où ils sont. Selon Axelrod, il est impossible d’obtenir le moindre rapprochement avec les musulmans du monde entier si on accepte « la constante appropriation israélienne de l’espace physique de la Palestine ».  C’est ce qui constitue un « affront ».

 

16 mars. Lors de la journée d’affrontements, Israël ne trouve rien de mieux qu’annoncer le feu vert pour 309 logements juifs supplémentaires à Jérusalem Est. Ethan Bronner écrit que l’administration Obama est convaincue que Netanyaou est de « mauvaise foi » et que l’annonce des 1600 logements le jour de l’arrivée de Biden « semblait calculée pour miner » les discussions de proximité entre Israéliens et Palestiniens. Toutes ces décisions immobilières sur Jérusalem ne sont pas le fait du « hasard ». L’article finit sur une note ironique en disant : « Certains Palestiniens disent qu’on devrait envoyer la police et l’armée pour protéger Netanyahou et Libermann car ils sont trop bons pour la cause palestinienne ».

On atteint alors le sommet des confrontations verbales. Israël tente de calmer le jeu, mais, la veille, le beau-frère de Bibi est intervenu sur la radio Hagai Ben Artzi en disant qu’Obama est antisémite. Les éditorialistes américains se déchaînent. Thomas Friedman relaye la critique iranienne selon laquelle Israël pratique un « overstretch impérialiste » en occupant illégalement 2,5 millions de Palestiniens.

 

 

Gloutonnerie

 

Maureen Dowd dit que la « gloutonnerie des implantations » d’Israël empêche toute chance de paix. Selon elle, Obama est tellement impopulaire dans le pays qu’il n’a plus rien à perdre s’il a envie de gifler un allié qui se montre si grossier envers son vice-président. Obama sait que les Israéliens sont divisés sur cette histoire : nombreux sont ceux qui sont « gênés par le comportement » de Netannyahou. Maureen Dowd finit son billet en assurant : « Les mollahs iraniens doivent rire devant les disputes des Américains et des Israéliens qui se demandent qui a insulté qui en premier, pendant qu’ils sont occupés à tourner les vis de leurs bombes nucléaires ».

 

Bernard Avishai décrit l’impasse de la politique israélienne en insistant sur le fait que le moment de vérité est arrivé. Lors du discours de Biden à l’université de Tel-Aviv, avant son départ, le vice-président a été surpris de voir que sa critique des nouveaux logements à Jérusalem a reçu la plus grande ovation de son allocution. Israël ne comprend pas que les américains sont en train de dire à la classe politique israélienne d’arrêter « tous les établissements, point à la ligne ». Selon Shimon Perez, le gouvernement israélien a « asséché le buisson », ce qui veut dire que n’importe quelle étincelle peut désormais déclancher un feu généralisé.

 

Depuis, c'est l'affrontement sur le terrain et un évanouissement de joutes politiques. Tout se calme du côté de Washington. Chaque camp estime qu'il a gagné après une semaine de confrontation au plus haut niveau. Et le blocus de Gaza se resserre encore plus.

Après, il ne faudra pas se demander pourquoi les banlieues ont préféré ne pas se prononcer lors des élections régionales. Les musulmans regardent ce qui se passe à Jérusalem et ils sont les seuls à avoir la rabia. Nous, les gays, quand sort un joli texte œcuménique dans Le Monde, écrit en plus par des hommes que l’on peut respecter car ce sont des vrais, pas des marionnettes de Caroline Fourest, on est contents. Mais il est encore loin le jour où ces hommes gays, croyants, ou pas, exprimeront un avis sur ce qui se passe dans la capitale des religions.

 

À part Doug Ireland pour Bakchich Info, les gays ne sont pas nombreux à exprimer un avis sur le Proche-Orient et pourtant nous avons quelque chose à dire. D’abord parce que ce conflit oppose des frères musulmans et juifs dans ce coin du monde que l’on nous présente comme la nouvelle destination gay à la mode. Ensuite parce que tout le monde a le droit de s'exprimer sur ce qui se passe là-bas. Enfin parce ce nous sommes en train d’élire des personnes, dans les partis politiques, et on aimerait qu’ils se prononcent sur ces problèmes, aussi, parce que ce serait un signe de courage.

Si les vieux dinosaures du PS ne veulent pas toucher ce sujet comme si c’était la patate chaude proverbiale, on espère que la nouvelle génération, elle, le fera. Je me rappelle encore une époque où nous étions une poignée de militants d’Act Up à manifester pour soutenir les Palestiniens lors de la seconde Intifada, et Emmanuelle Cosse en faisait partie.


Didier Lestrade

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