Du genre et de l'orientation sexuelle en Islande

Ailleurs, certains diraient que nous avons un petit côté « têtes brûlées » : quitter le Vieux-Lille, haut-lieu de la vie gaie nordique française pour venir nous installer, nous, deux bears, bons trentenaires, avec notre jeune fils de sept ans dans une campagne islandaise, autrement plus nordique et désolée, en aurait refroidi plus d'un. 

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Renaud Mercier & Nicolas Jacoup

par Renaud Mercier & Nicolas Jacoup - Vendredi 12 mars 2010

Tous deux agrégés en Belgique et en Islande et polyglottes, Renaud Mercier et Nicolas Jacoup sont des voyageurs, des amoureux des langues et aussi des observateurs avertis. Ils vivent en Islande.

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Ailleurs, certains diraient que nous avons un petit côté « têtes brûlées » : quitter le Vieux-Lille, haut-lieu de la vie gaie nordique française pour venir nous installer, nous, deux bears, bons trentenaires, avec notre jeune fils de sept ans dans une campagne islandaise, autrement plus nordique et désolée, en aurait refroidi plus d'un. 

C

ar, jamais, nous n'avions essuyé la moindre remarque homophobe en France, ni notre petit garçon la moindre bravade ni à l'école ni au centre aéré. Pourtant, alors que nous hésitions à nous lancer dans l'aventure islandaise, nos proches amis vikings nous avaient juré leurs grands dieux – Thor et Odin en l'occurrence – qu'il s'avèrerait hautement improbable que nous soyons un jour confrontés à un quelconque témoignage d'hostilité à notre égard.

Quoi qu'il en soit, gardant à l'esprit que prudence est mère de sûreté, nous avions économisé suffisamment d'argent pour nous replier sur Reykjavik en cas de problème, voire même rentrer sur le continent dans le pire des cas. Mais nos premières interactions ont eu vite raison de nos craintes : alors que nous sommes prompts à dénoncer les menus travers de nos semblables, si une chose est sûre en Islande, c'est qu'on ne risque rien à y être gay!

 

 

Une société gay-friendly à la hauteur de ses prétentions

 

Ainsi, quand le patron de Nicolas a entrepris d'immatriculer toute la famille auprès du bureau de l'état civil islandais, le brave homme a commis l'indélicatesse de lui demander des informations sur son « épouse ». Panique à Lille à la lecture du courriel: quelle serait la réaction de l'employeur, chargé de l'intégration d'une « telle » famille dans une communauté de moins de mille habitants aux confins du monde? Nous faisions alors l'expérience de notre propre homophobie intégrée et découvrions que nous n'avions, ici, de pire ennemi que nous-mêmes. En effet, nous avons pris notre courage à deux mains et envoyé un descriptif exact de notre famille coparentale. S'en est suivie, dans le quart d'heure, une longue lettre de la part du futur employeur. Notre homme s'y excusait de mille façons d'avoir osé présupposer que nous ayons formé un couple hétérosexuel. Rassurés, nous sommes arrivés en terre promise le 1er août 2008. Quelques semaines plus tard, nous recevions nos certificats d'immatriculation à la sécurité sociale islandaise: un enfant, deux pères mariés.

 

À dire vrai, la loi islandaise ressemble à peu de choses près à la législation anglaise. Les homosexuels peuvent contracter une union, ce y compris devant l'Église luthérienne d'Islande qui a le devoir de trouver un prêtre volontaire. Pour des raisons étymologiques qui seraient injurieuses pour les gays, l'appellation de mariage (brúðkaup) ou brúður désigne la pucelle à déflorer, demeure réservée aux hétérosexuels. Les homosexuels giftast (se donnent l'un à l'autre) pour former un hjón (couple) de makar (conjoints légaux). De même, la langue islandaise possède un mot pour couvrir la réalité du deuxième parent social : stjúpi où l'on retrouve la racine de l'anglais step, bien qu'ici, le mot puisse être utilisé seul à la manière de son homologue biologique pabbi (papa).

 

Beaucoup d'étrangers nous font la remarque qu'en dépit de sa réputation d'ouverture d'esprit, l'on ne voit guère de couples homosexuels afficher clairement leur inclination. Et, de fait, jamais, nous ne pensons avoir vu de gays ou de lesbiennes se tenir la main dans les rues de Reykjavik, si ce n'est à la Gay Pride. L'explication de ce paradoxe apparent est simple : l'extrême timidité nordique inhibe le plus souvent les marques d'affection. D'ailleurs, on ne verra guère de couples hétérosexuels se tenir par la main. Le flirt en public jette directement un froid sur l'assistance. Point de morale ici : juste une retenue presque pathologique. Cette froideur gauche, où l’on ne cherchera pas de méchanceté, est sans doute à l'origine de l'absence d'une véritable scène gaie à Reykjavik. La capitale ne compte qu'une association militante où l'on peut éventuellement prendre un café, un bar associatif ouvert deux soirs par semaine, un club qui s'étiquette « gay » de temps à autre. Pas de sauna, ni de sex-club... Les rencontres se font sur Internet, et si l'on est en manque de socialisation, tous les lieux réputés hétéro vous accueilleront sans le moindre signe de discrimination. Seul écueil notable dans cette société où règne une indifférence de bon aloi : la timidité est telle que l'alcool semble souvent le passage obligé pour briser la glace.

 

 

Une sphère privée hors d'atteinte – exception islandaise?

 

Invités chez un couple d'hommes d'une quinzaine d'années de plus que nous, nous interrogions nos hôtes sur les discriminations en Islande. Ils devaient lever les yeux au ciel pour tacher de se rappeler quand l'opprobre publique a cessé de frapper les gays. Ils ont fini par s'accorder sur le fait que la fin des années 80 avait constitué un virage définitif. Dans notre petit village, un couple d'amies lesbiennes attendent leur deuxième enfant d'un donneur danois, et dans le bourg voisin, une collègue professeur, récemment arrivée, attend que son épouse la rejoigne et que leur famille se reforme autour de leur petit garçon. Quand le chef d'établissement procédait à son allocution annuelle, il fit remarquer malicieusement que pour travailler à l'école, il fallait être ou homosexuel ou musulman. Il lançait cette remarque à l'endroit des collègues égyptiens, qatariotes et autres belgo-français de l'un ou l'autre bord. Il n'y avait là ni bravade, ni moquerie: l'orientation sexuelle ne constitue pas un problème en Islande.

 

 L'origine de cette tolérance, ou comme nous le disions plus haut, de cette indifférence est peut-être à trouver dans un fait historique ancien : en l'an 999, lors de la christianisation du pays, le Parlement islandais (Althing), païen jusqu'alors et sceptique à l'idée d'embrasser une nouvelle religion, s'entendit sur un compromis. Le culte officiel de l'île serait le christianisme (influence norvégienne oblige), mais, dans la sphère privée, chacun resterait libre de ses pratiques. Sans doute pourrait-on trouver là l'explication de l'indifférence générale dont témoignent les Islandais à des domaines relevant de l'intimité. Car les vikings ne s'offusquent pas plus de leur taux élevé de divorce, des familles recomposées, des filles-mères... Paradoxalement, une de nos collègues, passablement avinée lors d'une soirée, et ayant essayé d'entreprendre plusieurs hommes, s'est attiré quelques quolibets dénonçant sa légèreté. En Islande, le mot d'ordre serait : « Tant que vous ne gênez pas le voisin, faites ce qui bon vous semble chez vous! ».  Alors que nous couchions ces lignes, un détail de l'actualité récente nous revient en mémoire : la plupart des Islandais ont appris par la presse étrangère que leur premier ministre, Johanna Sigurdardottir, était lesbienne et vivait avec sa conjointe depuis de nombreuses années. Personne, sur l'île, ne s'était intéressé au sujet auparavant.

 

 

Des conservatismes inattendus: les rôles dévolus à chaque sexe

 

À l’inverse, la société islandaise offre un contraste étonnant en ce qui concerne la répartition des rôles dans la société rurale. Alors que, nulle part dans le pays, l'orientation sexuelle, relevant de la sphère privée, ne pose problème – à notre connaissance - le monde du travail, du moins en-dehors de Reykjavik, témoigne d'un conservatisme surprenant. Partant à la recherche d'un complément de revenus, nous avons épié les propositions d'emplois du petit journal local. L'épicerie du village voisin cherchait une caissière. Nous nous sommes rendus auprès de l'épicière afin de proposer nos services. Une mine terrifiée s'est soudain imprimée sur son visage et elle s'est exclamée avec une candeur effarouchée: « Mais c'est un travail de femme! ». Car, à la campagne, les hommes sont pêcheurs, plombiers, garagistes, patrons de snacks, voire professeurs s'ils ne trouvent rien de « consistant » à faire... S'abaisser à la vente de biens alimentaires est indigne du mâle viking! Une semaine plus tard, nous retournions à même épicerie où une lycéenne timide rangeait les rayons...

Même scénario à la boulangerie : la patronne nous expliqua de manière embarrassée que le travail consistait à ranger les pains et à les vendre. Quelques jours plus tard, une jeune femme polonaise, ignorante de l'anglais et parlant un islandais très approximatif, tenait la boutique. Non, décidément, ce serait une honte d'avilir un mâle au point de le compromettre dans la vente des comestibles. Certes, Reykjavik, surtout depuis la crise, est moins regardante, mais on remarquera sans peine que les magasins alimentaires sont le plus souvent confiés à des étrangers ou, éventuellement, à des étudiants. Au village toujours, les éboueurs sont des lycéens et le musée de la mer peine à recruter du personnel autre qu'étudiant à la boutique de souvenirs.

 

Des évolutions à venir?

 

Le point commun de ces curiosités réside certainement dans la force des représentations sociales et des rôles supposément attribués à chacun : hommes et femmes sont cantonnés à certaines tâches ou positions dans la communauté, et déroger à ces injonctions est, pour l'heure, inconcevable, du moins dans la campagne islandaise. Bien sûr, la crise redistribue les cartes et la faim fait sortir le loup du bois, mais à l'heure où nous écrivons ces lignes, l'Islande n'a pas encore entamé la révolution copernicienne qui lui permettra d'assumer l'égalité, de fait, dans la société, bien que celle-ci soit garantie par la loi. En revanche, elle offre effectivement une très grande libéralité dans les domaines privés pourvu que celle-ci ne perturbe pas le bon ordre de la communauté.


Renaud Mercier & Nicolas Jacoup

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